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06 novembre 2007

Organiser

 

 

 

 

Dérivé du nom organe, le verbe organiser est attesté au début du XVIe siècle avec le sens "pourvoir (un être ou un corps) d’organes". Au XVIIe siècle, ce sens, que l’on peut à bon droit qualifier de théologique, comme le montre la consultation des dictionnaires, s’enrichit d’un sens musical : "faire un instrument de musique qui rende une harmonie semblable à une orgue ; organiser une vielle, une épinette", Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; "joindre une petite orgue à un autre instrument de musique, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument on fasse jouer l’orgue en même temps ; organiser un clavecin, une épinette", Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition, de 1694 à 1835.

Le sens moderne, politique, administratif et social, date de 1789 : Sieyès emploie organiser (l'Etat ou le tiers état) dans le sens de "(le) doter d’une structure". En deux siècles, ce verbe est passé de la métaphysique chrétienne au social ou au politico-social, résumant ainsi l’évolution d’une partie de la langue française sous l’influence de la nouvelle religion solidaire, sans transcendance et toute sociale, qui remplace peu à peu la vieille religion catholique. Le sens est exposé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est clairement théologique dans les quatre premières éditions de 1694 à 1762 : "former les organes". Les académiciens ajoutent : "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", l’auteur en question étant le Créateur. Dans la quatrième édition, la définition est complétée par un exemple qui atténue la force théologique de "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", c’est-à-dire le pourvoir d’organes ou former ses organes : c’est "la nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise", la nature en question pouvant ne pas être le Dieu tout puissant de la théologie. Les académiciens notent que ce verbe a un emploi réflexif (ils disent réciproque), laissant entendre que peut-être la transcendance ne serait pas aussi puissante qu’ils l’affirment, comme l’atteste l’exemple : "quand le corps commence à s’organiser dans le ventre de la mère".

Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, ce sens n’est pas exposé. Est-ce un oubli ? Est-ce la certitude que la question théologique est en voie d’être réglée, c’est-à-dire niée ? Peut-être. Seul le sens musical d’organiser est relevé : "terme d’organiste, c’est unir une petite orgue à un clavecin ou à quelque autre instrument semblable, à une épinette, par exemple, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument, on fasse jouer l’orgue en même temps". D’ailleurs, à partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens théologique ou métaphysique s’efface peu à peu : "former des organes" est remplacé par "donner aux parties d’un corps la disposition nécessaire pour les fonctions auxquelles il est destiné", nécessaire, fonctions, destiner renvoyant à une conception mécaniciste ou fonctionnaliste de l’homme, et le responsable du procès d’organiser est la Nature : "la Nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise"  (1798, 1832-35, 1932-35). Dans la huitième édition (1932-35), la définition est illustrée de deux nouveaux exemples qui tiennent d’un dictionnaire de choses et non pas d’un dictionnaire de mots : "les êtres ou les corps organisés sont les animaux et les végétaux ; les minéraux ne sont pas des êtres organisés". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition, en la modifiant : "donner la disposition qui rend des substances aptes à vivre, à être animées". En 1694, organiser, c’était former les organes ; en 1872, ce n’est plus qu’une affaire de disposition. Deux exemples illustrent ce sens : "la nature est variée dans la formation des corps qu’elle organise" (la variété implique qu’il n’y ait plus un seul modèle) et, de Guez de Balzac, "c’était un spectre et un fantôme de ma façon ; un homme artificiel que j’avais fait et organisé" (il "organise" un être de fiction). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent encore ce sens : "disposer les éléments d’un corps pour les fonctions auxquelles il est destiné", qu’ils illustrent des exemples des académiciens et d’extraits d’écrivains qui emploient le participe passé organisé : "un être délicatement organisé comme Étienne" (Balzac, 1836) ; "la série (…) organisée, comme dans les animaux et les plantes, etc." (Proudhon, 1843) ; "quand nous disons la vie, nous entendons l’activité de la substance organisée ; dans les conditions où nous voyons qu’elle se manifeste sur la terre" (France, 1895 : vie est entendu dans un sens biologique, et non dans le sens spirituel chrétien). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne mentionnent plus le sens théologique et premier d’organiser.

 

 

Attesté en 1789, le sens moderne est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, celle qui a été publiée en 1798, pendant la Révolution. Organiser, c’est "régler le mouvement intérieur d’un corps politique, d’une administration, etc.". La définition est exposée avec plus d’ampleur dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35) : "organiser s’emploie aussi figurément, et signifie donner à un établissement quelconque une forme fixe et déterminée, en régler le mouvement intérieur : organiser une armée, un tribunal, un ministère, une administration, etc.", sens qu’expose aussi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, donner à un établissement une forme, en régler l’arrangement intérieur ; organiser une armée, une administration ; Napoléon, dans Vilna, avait un nouvel empire à organiser, la politique de l’Europe, la guerre d’Espagne, le gouvernement de la France à diriger". De la politique, le verbe s’étend au social et prend le sens de "disposer, arranger : organiser une partie de plaisir, une partie de jeu" (Littré).

Au XXe siècle, organiser s’étend à toutes les réalités. Il est vrai que plus rien n’échappe à la nouvelle religion sociale, qu’elle tient tout sous sa coupe, qu’elle règle tout, qu’aucune réalité ne peut se soustraire à l’organisation qu’elle impose. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens ajoutent au sens politique cet emploi éloquent : "par analogie, organiser sa vie, son temps, sa journée ; organiser l'enseignement". Tout est à la société, même la vie et même le temps. Autrefois, ces choses étaient à Dieu. L’article organiser du Trésor de la langue française (1971-94) raconte l’assomption sociale de ce verbe. C’est "doter quelque chose d’une certaine structure et combiner les éléments d’un ensemble d’une certaine manière" (les mots de la définition sont si vagues qu’ils peuvent désigner tout et n’importe quoi) : "organiser ses affaires, son emploi du temps, son travail, sa vie, le monde (évidemment !), l’existence, la pagaille (c’est ironique), la complication ruineuse, le déboisement des pentes et sommités, le tarissement des sources, le désastre, une pièce, des formes, l’espace, les orchestrations, les constructions littéraires, la musique, une conférence, une réunion, une expédition, des fêtes, des jeux, une représentation, un complot, des rondes et des farandoles". La nouvelle religion sociale organise même les êtres humains ; elle les "soumet à une façon efficace de vivre ou d’agir" ; elle organise les hommes, le peuple nouveau, des divisions de cadres et 200.000 hommes de réserves, les résistants. Bien entendu, les sciences humaines et sociales font un usage sans limite d’organiser : la psychologie (Sartre : "si la conscience organise l’émotion comme un certain type de réponse adaptée à une situation extérieure, comment se fait-il donc qu’elle n’ait pas conscience de cette adaptation ?" A question stupide, pas de réponse), la linguistique, la cybernétique, la biologie, le management, etc. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ne relèvent que le sens social : "ordonner divers éléments de manière à former un tout cohérent" (l’objectif "le tout cohérent" est celui de la nouvelle religion sociale et solidaire) et "prendre l’initiative d’une action et la mener à bien en adoptant les dispositions nécessaires, en combinant divers moyens" (une visite, une fête, un match, une campagne de publicité, des élections, un référendum, etc.) – c’est-à-dire militer pour que la religion sociale soit l’alpha et l’oméga de la France et du monde.

 

 

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