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11 novembre 2007

Perspective

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage dans les universités du Moyen Age, le nom perspectiva était un terme de géométrie et d’optique. A la fin du XIIIe siècle, perspective est attesté dans un ouvrage sur les Météores d’Aristote : "car nous savons par perspective la cause pour quoi telles clartés sont apparentes". En italien, le nom prospettiva, de même origine, était en usage chez les peintres. C’est sous son influence que perspective est employé en 1547 au sens "d’art de représenter les objets selon les différences que l’éloignement et la position y apportent". Ce terme de peinture connaît un succès si vif qu’il désigne un "tableau, un tissu, un portique... en trompe-l’œil" et une perspective peinte (1551), puis un ensemble de choses qui se présente au regard sous un aspect esthétique agréable (1584) et en 1787 une "voie considérée dans la dimension de sa profondeur" (les perspectives de Saint Petersburg, la perspective Nevski).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), les trois principales acceptions de perspective sont exposées : "partie l’optique qui enseigne à représenter les objets selon la différence que l’éloignement y apporte, soit pour la figure, soit pour la couleur" ("ce peintre entend bien les règles de la perspective ; la perspective n’est pas bien observée dans ce tableau") ; "on appelle particulièrement perspective un tableau, une peinture qui représente des jardins, des bâtiments ou autres choses semblables en éloignement pour tromper la vue, et qu’on met ordinairement au bout de l’allée d’un jardin ou d’une galerie" ; "perspective se dit aussi de l’aspect de divers objets à la campagne vus de loin" ("voilà un coteau qui fait une belle perspective, cette maison-là a Paris en perspective"). D’une édition à l’autre, ces trois sens, qui sont relatifs à la représentation d’un espace sur une surface à deux dimensions, à la peinture ou à l’esthétique, sont exposés : de la quatrième (1762) à la huitième édition (1932-35). D’Alembert et Diderot consacrent dans L’Encyclopédie (1751-65) un long article à perspective, où ils énumèrent les champs du savoir dans lesquels la perspective est un objet d’étude : ordre encyclopédique, entendement, raison, philosophie ou science, science de la nature, mathématiques, mathématiques mixtes, optique, perspective. "C’est l’art de représenter sur une surface plane les objets visibles tels qu’ils paraissent à une distance ou à une hauteur donnée à travers un plan transparent, placé perpendiculairement à l’horizon, entre l’œil et l’objet. La perspective est ou spéculative ou pratique".

 

A Madame de Sévigné, serait due l’extension de ce terme à des réalités qui ne relèvent ni de l’art, ni de la science optique, ni de l’esthétique : en 1676, "manière dont on projette dans l’avenir le développement d’une situation actuelle" ; en 1688 "attente d’un proche événement" ; en 1689 "avenir prévisible" ("une perspective agréable"). Les académiciens notent cette extension sémantique à compter de la quatrième édition de leur Dictionnaire : "perspective s’emploie aussi figurément, en parlant des divers bonheurs ou malheurs de la vie, regardés comme étant presque certains, quoique encore éloignés" ("il est jeune, et il y a des biens immenses qui le regardent ; c’est une belle perspective pour lui") et "dans une acception figurée, on dit aussi en perspective pour dire en éloignement" ("il a de grands biens, mais ce n’est encore qu’en perspective"). Les auteurs de dictionnaires leur emboîtent le pas ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "4°, figurément, il a une belle ou une vilaine perspective, il a de grands avantages à espérer ou de grands malheurs à craindre" ; les académiciens, qui, dans la sixième édition (1832-35), complètent les emplois exposés ci-dessus par "en perspective signifie aussi dans l’avenir" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, il se dit d’un événement éloigné mais probable" (le sens est illustré de citations de Mme de Sévigné : "je m’en irai avec cette douce espérance de vous revoir l’hiver, c’est une perspective agréable" ; "vous me donnez des perspectives charmantes pour m’ôter l’horreur des séparations" ; "ma chère enfant, je ne vous dis pas que vous êtes mon but, ma perspective ; vous le savez bien").

 

Chez Madame de Sévigné, l’emploi de perspective est lié à des événements, heureux ou malheureux, de son existence ou aux relations avec sa fille qui vit très loin d’elle ; jamais à l’histoire ou au futur de l’humanité. C’est pendant la Révolution que ce sens idéologique ("manière propre à un individu, une idéologie, une discipline de concevoir ou d’interpréter le déroulement des événements") est attesté pour la première fois en français (Chateaubriand, Essai sur la Révolution, 1797) et en 1836, chez Quinet : "manière dont on se représente un événement ou une série d’événements dans leur déroulement".

Les académiciens ne relèvent pas ce sens, lequel est exposé en revanche dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "manière particulière d’envisager les choses ou d’en interpréter le déroulement ; aspect sous lequel les choses se présentent" (synonymes angle, optique, point de vue). La conception du monde (ou vision du monde) prime sur la réalité du monde. Les exemples sont : "aucune existence dans la perspective biblique n’est monadique" (1957) ; "c’est ce journal-là, ou un autre, peu importe, que je lirai là-bas. En tout cas, une édition de Paris. Ce sont des nouvelles arrangées de cette façon-là, dosées comme ça, qui m’arriveront. La perspective du monde qui sera, chaque matin, que je le veuille ou non, la mienne" (1932). C’est de fait, par métonymie, le "domaine qui s’ouvre à la pensée ou à l’activité" (sociale, politique, idéologique évidemment). Les syntagmes communs sont "perspective nouvelle, de développement, d’évolution, d’expansion, d’avancement, de promotion, d’avenir, etc.". Les sciences sociales et humaines abusent de perspective : la démographie a ses perspectives de population et démographiques ("approche par le calcul des probabilités d’évolution numérique d’une population"). 

La NLF ne se nourrit pas que de termes de théologie ou de termes de droit dévoyés. Elle s'abreuve aussi aux sciences et aux arts, ce que résume assez bien le nom perspective.

 

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