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12 novembre 2007

Blocage

 

 

 

 

Dérivé de bloquer au sens de "former un bloc", le nom blocage est attesté au milieu du XVIe siècle comme terme d’architecture : il désigne le "massif de matériaux qui remplit les vides entre les deux parements d’un mur". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 (la première) et 1932-35 (la huitième) ; en 1694 : "(ou blocaille), menu moellon, pierres qui servent à remplir l’espace des murs qui est entre les grosses pierres" (blocaille serait la même forme que blocage) ; en 1932-35 : "il désigne aussi, dans cette dernière acception, les matériaux, les moellons qui servent à faire ce travail et, dans ce sens, on dit aussi blocaille". Les autres lexicographes reproduisent cette définition, Féraud dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "menu moellon, petites pierres qui servent à remplir les vides que laissent entre eux les gros moellons" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "terme de maçonnerie, menus moellons, petites pierres servant à remplir des espaces vides et à paver des routes" (exemple : "remplir de blocage l’entre-deux des parements d’un mur").

Peu à peu, ce sens tombe en désuétude. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est exposé en deuxième position, alors qu’il est le sens historique premier et le plus ancien de blocage ; et dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens distinguent deux homonymes blocage 1 et blocage 2 ; l’article consacré à blocage 1 (le sens historique) est bref ("bâtiment, action de remplir des fondations ou les vides d’un ouvrage de maçonnerie par des débris de matériaux, pierres de blocage ; par métonymie, ensemble de débris, de moellons, de briques, etc., mêlés à du mortier et servant à cet usage, une voûte de blocage ; on dit aussi blocaille") ; l’article consacré au sens moderne (blocage 2) est trois fois plus long. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent encore, mais au sens spécifique de la maçonnerie, alors qu’il était jadis propre aux architectes : "B. Action de bloquer, de réunir en bloc ; résultat de cette action. Par métonymie, en maçonnerie, pierraille servant à bloquer ; ensemble de petites pierres, de débris de moellons ou de cailloux que l’on jette à bain de mortier pour combler un espace vide, comme par exemple entre les pierres formant les deux parements d’un mur. Il a pour synonyme blocaille"  (mais il n’y a pas d’entrée blocaille dans ce Trésor). Dans cette définition, bloquer ("action de bloquer, pierraille servant à bloquer") n’a pas pour sens "arrêter", mais "réunir, grouper, mettre en bloc, former un bloc, consolider avec de la pierraille".

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), est attesté un nouveau sens, celui que blocage prend, par analogie avec l’architecture, dans l’imprimerie : "blocage, en termes d’imprimerie, se dit d’une lettre mise à la place d’une autre" (même définition en 1798). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est exposé clairement et surtout la raison d’être du blocage est expliquée : "lettre renversée ou retournée, que l’on met dans la composition pour tenir provisoirement la place d’une autre lettre qui manque". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la définition amplifiée des académiciens : "terme d’imprimerie, lettres retournées, et qui sont provisoirement employées pour tenir la place des lettres qui manquent".

 

Les sens modernes apparaissent à compter de 1907. Peu à peu, blocage s’extrait de l’architecture et de la typographie et c’est dans le vocabulaire de la mécanique que, pour la première fois, le mot s’émancipe. C’est "l’action de bloquer les freins" ; puis blocage s’étend à toutes sortes de réalités, économiques et sociales évidemment, et même à des phénomènes psychologiques, qui ne sont avérés que par ceux qui les observent. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), notent ce changement d’importance. Le blocage, ce n’est plus seulement "l’action de réunir en bloc" ; c’est aussi "l’action de bloquer, de rendre immobile" (exemples : "le blocage des freins, d’une bille de billard"). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le premier sens exposé est celui de 1907, "action de bloquer, d’arrêter ; résultat de cette action", et il est illustré de ces exemples : "les écrous et contre-écrous de blocage doivent être serrés à fond et goupillés" (Nouvelle Encyclopédie pratique, 1927) ; "les expériences ont montré que l’action progressive des freins produisait un meilleur résultat que le blocage" (Traité général des automobiles à pétrole, 1907). A partir de ce sens technique, prolifèrent les emplois sociaux et économiques de blocage : "blocage du crédit, des prix, des salaires", ainsi que les emplois en médecine ("arrêt brusque de la fonction de certains organes, blocage du cœur") et en psychologie : "blocage affectif, le fait d’être bloqué dans sa vie affective ; arrêt de l’épanouissement de la vie affective".

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, moins de trente ans se sont écoulés. C’est peu – en apparence, du moins. Car, pour ce qui est des sens modernes de blocage, ce que notent les académiciens, c’est la prolifération des emplois de blocage au sens moderne "d’action de bloquer ou de se bloquer ; résultat de cette action". Quatre grandes acceptions sont distinguées. "1. Action d’empêcher un objet de bouger, action de l’immobiliser dans une position (le blocage d’un écrou, vis de blocage, le blocage d’une porte au moyen d’une cale, le blocage d’une bille de billard contre la bande) ; au football, c’est l’action d’arrêter net le ballon dans sa trajectoire (le gardien de but a réussi un blocage à deux mains) et spécialement, l’action d’obstruer une voie de communication, de la rendre impraticable (le blocage des voies ferrées par des manifestant, le blocage d’une route par des congères)". "2. En parlant d’un mécanisme, le fait de se bloquer, de se trouver immobilisé, dans l’impossibilité de fonctionner (le blocage des freins, d’une courroie de transmission, d’un moteur)". "3. Par analogie, l’action de suspendre, d’interrompre le déroulement d’un processus (le blocage des négociations, des délibérations) ; en économie, blocage des prix, des salaires, mesure de fixation autoritaire des prix, des salaires à un certain niveau, pour prévenir l'inflation ; blocage des crédits, leur suppression provisoire ; le blocage d’un compte bancaire, l’interdiction faite à son détenteur d’y pratiquer des opérations". "4. Psychologie, refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation ("blocage affectif, refus ou incapacité d’évoluer dans sa vie affective, de surmonter les difficultés de sa vie affective)".

 

Dans ces emplois, le sens de blocage est généralement défavorable. Le blocage est une malédiction, une épreuve, un aléa, un incident. Il est vrai que la société française est atteinte de cet ersatz de progrès que l’on nomme bougisme (en fait, c'est de la bougeotte politique), et que, de fait, dans ce cadre-là, l’arrêt, même provisoire, de quoi que ce soit, le cœur, l’augmentation des salaires, la distribution du crédit, la circulation automobile ou celle des trains, etc. est la pire des calamités qui puissent survenir.

C’est bien entendu dans ce sens (et ironiquement) qu’il faut entendre blocage quand il est question du blocage des facs ou du blocage des universités. La loi dite "loi Pécresse" a été votée par les représentants élus du peuple français, lequel est encore, du moins en théorie, souverain – c’est même le seul souverain qui soit. Il n’y a pas d’autre démocratie que celle-là. Cette loi n’a pas l’heur de plaire. Qu’à cela ne tienne, on viole la démocratie. On rejoue la prise du palais d’hiver ; on se grime en Lénine, en bolchos, en barbudos prenant d’assaut La Havane, etc. Marx, dont la folie était parfois bloquée par un éclair de lucidité, écrit, à juste titre, dans La lutte des classes en France, 1848-1850, que l’histoire ne se répète jamais, sinon sous une forme grotesque, dérisoire ou parodique. Il ne pensait pas que cet éclair de génie pourrait un jour s’appliquer à ses propres sectateurs. Oui, ils rejouent Lénine (ou Mao ou Castro ou Pol Pot), mais sur un mode de carnaval. La loi démocratique est qualifiée de loi scélérate, le peuple qui l’a voulu étant un agrégat informe de sous-hommes inférieurs. Les mécontents auraient dû faire grève eux-mêmes. Mais une grève de deux mois ou plus, surtout une de ces grèves qui durent chaque année un trimestre ou deux, c’est de l’argent perdu. Alors, on fait lever le bras à une centaine d'individus, qui ne sont pas tous étudiants. Le blocage est "voté". Les rares étudiants présents se bougent; ils vont de l’avant ; ils bougent en bloquant ; ils vont de l’avant en interdisant au plus grand nombre d'accéder à des lieux publics, qui sont ainsi privatisés. Il semble que le sens de blocage en psychologie, "refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation", a été spécialement inventé pour ces affaires.

 

 

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