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13 novembre 2007

Organisation

 

 

 

 

Voilà un nom dont les emplois résument la modernité. Dérivé du verbe organiser, au sens de "pourvoir d’organes", il est attesté en 1488 au sens "d’état d’un corps organisé". Il est enregistré pour la première dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans le seul sens de "manière dont un corps est organisé" (exemples : "l’organisation du corps humain" et "on dit aussi par extension l’organisation des plantes"). Ce sens biologique perdure aujourd’hui ; il est exposé dans le Trésor de la langue française, 1971-94, où il occupe (article organisation) une place réduite, au point que les biologistes pourraient s’en passer.

C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, qu’est attesté, pour la première fois selon les auteurs du Trésor de la langue française, le sens moderne, qui est d’abord tout politique : "on dit figurément l’organisation du corps politique pour signifier la constitution d’un État". Effectué pendant les événements dits révolutionnaires, le transfert d’un terme biologique au champ de la politique est éclairant ; et il dit plus long que tout discours savant que les catastrophes du XXe siècle, qui se résument par la biologisation de la politique (tout devient affaire de gènes, de races, de sang, d’hérédité), plongent leurs racines dans les délires révolutionnaires.

Le biologique soudé au politique, l’assomption politique et sociale d’organisation peut commencer. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), le mot prend son envol : "il se dit, figurément, en parlant des États, des établissements publics ou particuliers" ("l’organisation du corps politique, d’un ministère, de l’armée, des tribunaux, de la garde nationale, etc."). Rien n’arrête son extension. Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), elle reste timide : l’organisation touche l’Etat, un établissement public ou particulier, les tribunaux, une armée. Abusé par la nouvelle religion sociale dont organisation est le prodrome, Guizot, dans L’Histoire de la civilisation en France, qualifie de sociale l’organisation (ce qui fait pléonasme) et désigne de ce terme moderne, par anachronisme évidemment, la Gaule romaine envahie par les Barbares : "en beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect de la Gaule put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines" : la métaphore biologique (membres, muscles, sang, veines) est même filée. Si Guizot avait eu connaissance des gènes, il les aurait mis à contribution. Dans les exemples de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples se diversifient : "par extension, écrivent les académiciens, l’organisation de l’enseignement", mais c’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que triomphe le sens social d’organisation, comme l’attestent d’innombrables emplois : "effort, esprit, faculté, manque d’organisation ; organisation commerciale, logique, méthodique, du travail ; conseil en organisation ; organisation de congrès, de stages, de voyages, de fêtes, de concerts, de l’espace, etc". Les sciences sociales et humaines abusent de ce nom : la linguistique (organisation de la phrase, du discours, etc.), le droit et les techniques administratifs  : "organisation scientifique des écoles normales secondaires libres", "organisation hospitalière ", "organisation supranationale des économies", "organisation militaire, territoriale, de l’armée". "Par métonymie, le nom désigne les ensembles organisés (de services et de personnes) "formant une association ou une institution ayant des buts déterminés" : "Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.), Organisation météorologique mondiale (O.M.M.), Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (O.P.E.P.), Organisation scientifique du travail (O.S.T.), Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (O.T.A.N.), Organisation internationale du travail (O.I.T.), Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.), Organisation des Nations Unies (O.N.U.)". Les organisations peuvent être "administrative, agricole, commerciale, économique, familiale, financière, gouvernementale, industrielle, judiciaire, juridique, légale, municipale, ouvrière, paysanne, politique, privée, professionnelle, scolaire, sociale, syndicale, technique" ; elles portent sur les cours, l’enseignement, les études, la défense, la nation, le pouvoir, la société, etc. De la huitième édition (1932-35) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’allongement de l’article organisation atteste l’assomption sociale du nom. En 1932, la définition tenait en trois lignes ; aujourd’hui, elle occupe une page. En 1932, le mot avait un sens figuré ; dans la neuvième édition, trois sens : outre le sens biologique ("manière dont un corps est organisé, dont s’agencent ses parties"), les sens politiques et sociaux : "figuré, en parlant des États et de leurs institutions, l’organisation des pouvoirs prévue par la Constitution", "l’action par laquelle on prépare une entreprise, on se donne les moyens d’assurer son déroulement, sa réussite", "l’ensemble de personnes physiques ou morales organisées en vue d’un but commun".

En moins d’un siècle, ce nom issu de la biologie s’est confondu avec la société elle-même ou avec la volonté de faire société.

 

 

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