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24 novembre 2007

Domination

 

 

 

 

Emprunté au latin dominatio, le nom domination est attesté dans la première moitié du XIIe siècle dans un Psautier : "le tien règne, règne de tous siècles et la tienne domination en toute génération et génération". Le contexte est religieux : le règne et la domination auxquels il est fait allusion sont ceux de Dieu. De fait, dans le latin chrétien, le nom dominatio s’emploie au pluriel pour désigner, avec les puissances et les trônes, le troisième ordre de la hiérarchie des anges, sens qui est relevé dans toutes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, même dans le neuvième, en cours de publication ("religion chrétienne, les Dominations, anges appartenant au premier chœur de la seconde hiérarchie angélique, laquelle comprend aussi les Vertus et les Puissances") et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "théologie, dans la hiérarchie céleste, premiers anges de la seconde hiérarchie " (exemple : " il y a trois hiérarchies d’esprits célestes ; la première comprend les Séraphins, les Chérubins et les Trônes ; la deuxième, les Dominations, les Vertus et les Puissances", Anatole France, 1914).

Dans l’ancienne langue française (du XIIe au XVIe siècle), le nom domination s’étend aux réalités morales et politiques. Au XIVe siècle, Oresme écrit : "concupiscence aura domination et seigneurie par dessus raison" (la concupiscence prévaudra sur la raison) ou encore : "jà jour vous n’en aurez la domination, se par force n’avez conquis la mansion" (jamais vous n’en aurez la domination, à moins que vous n’ayez conquis par la force la maison). Au XVIe siècle, chez Amyot, domination entre dans le vocabulaire de la politique : "ores était la domination de ces trois personnages qu’ils appelèrent le triumvirat, pour beaucoup de causes odieuse et haïe des Romains".

Les auteurs de dictionnaires ne relèvent plus le sens religieux (ou se rapportant à Dieu) de domination (seul Littré cite l’extrait d’un prêche de Massillon, dans lequel la domination est celle de Dieu : "hommes impies qui méprisent toute domination"), sauf quand il est employé au pluriel à propos des anges, mais le seul sens politique. Il en est ainsi dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; de 1694 : "puissance, empire, autorité souveraine", à 1932-35 : "action de dominer par la puissance, l’autorité ; il se dit tant au propre qu’au figuré". La neuvième édition (en cours de publication) porte : "autorité, acceptée ou non, qui s’exerce souverainement". Il en est ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : "autorité qui, acceptée ou non des subordonnés, s’exerce pleinement" et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action ou fait de dominer, d’exercer une puissance souveraine ou une influence prépondérante".

Ce qui apparaît clairement dans ces exemples, c’est que la domination est une réalité haïssable. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, le mot est suivi des adjectifs tyrannique et injuste ou du complément Turc ("sous la domination du Turc, la plus cruelle des dominations") ; ou bien il est complément des verbes usurper et étendre (1694, 1762, 1798). Dans les éditions ultérieures (sixième, huitième, neuvième), la domination reste une réalité qui suscite au mieux une forte réserve des lexicographes, au pis de l’horreur, mais les exemples qui illustrent ce fait changent : "domination tyrannique, injuste, absolue ; vivre sous la domination française, anglaise, etc. ; l’esprit de domination ; affermir sa domination ; jamais domination plus dure n’avait pesé sur eux ; la domination de l’âme sur le corps, sur les sens" (1832-35, 1932-35) ; et dans la neuvième édition : "une domination tyrannique, une volonté de domination, tomber sous la domination d’un ennemi plus puissant, l’Empire romain étendit sa domination jusqu’au-delà du Rhin". Les exemples cités par Littré illustrent, eux aussi, le sens défavorable qui est donné à domination : "esprit de domination ; secouer une domination tyrannique ; la domination de l’âme sur le corps". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nom est suivi des adjectifs atroce, brutale, insupportable, tyrannique et il a pour synonymes autorité, dictature, empire, suprématie. "Une guerre de despotes pour dépouiller les peuples et les réduire sous notre domination" (Erckmann-Chatrian, 1870) ; "domination despotique, farouche, impitoyable, injuste, de l’argent, de la classe bourgeoise ; besoin, désir, folie, instinct de domination ; instrument de domination ; être, tomber, vivre sous la domination de ; subir la domination de ; échapper à la domination de ; établir sa domination sur un pays ; affermir, appesantir, établir, étendre sa domination sur ; exercer la domination sur ; se disputer la domination de ; renverser la domination de, se soustraire à la domination de ; se défendre contre la domination de".

 

 

La domination est le concept chéri des spécialistes en sciences sociales. Il est vrai que, des concepts, ils n’en ont pas beaucoup d’autre. Ceux sur lesquels ils ont fait main basse, ils les pressent jusqu’au dernier jus. Pour eux, toute société qui n’est pas socialiste est régie par les seuls rapports de domination : d’un côté les dominants (les bourgeois, les élites, les républicains, les professeurs, les Français, les fonctionnaires, les catholiques, etc.) ; de l’autre les dominés (les immigrés, les musulmans, les jeunes, les clandestins, les SDF, les chercheurs en sciences sociales, les éducateurs de rue, les prisonniers, etc.). Ainsi divisées, les choses sont simples : c'est blanc ou noir, 1 ou 0, + ou -, tout ou rien, etc. L’interprétation que l’on peut en faire est à la portée du premier analphabète venu : "si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou bien quelqu’un des tiens". Le mot domination nourrit la haine vouée à la culture, à la France, à la démocratie, à la république, etc. C’est le charbon qui fait avancer la locomotive du progrès en direction de la société sans classe.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ont cru juste d’accréditer l’extension à la société de ce terme politique, ce que les auteurs du Trésor de la langue française n’avaient pas fait explicitement. Dans ces emplois, domination ne signifie plus "souveraineté", mais "influence" : c'est "le fait d’exercer une influence prépondérante, de disposer d’une autorité intellectuelle, spirituelle ou morale". Les exemples sont "la domination d’une classe sociale, d’une caste, d’un parti". Ces emplois sociaux, et en grande partie fantasmés, de domination, légitiment la lutte, le combat, l’engagement. La guerre que les Grecs et autres peuples soumis ont menée contre la "domination du Turc" était juste ; elle légitime a posteriori la lutte que mènent les scienceurs sociaux contre la culture, la loi, la république, etc.

 

 

 

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