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28 novembre 2007

Entretien d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

Rencontre d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

site http://www.jeune-france.org

  

A propos de De la nouvelle langue française, Editions Muychkine, 2007.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Votre ouvrage s’intéresse à un phénomène essentiel que les défenseurs de la France, et au-delà les défenseurs de la liberté de l’esprit, se doivent en effet de mettre au jour et d’analyser : ce phénomène est celui de la perversion de la langue française – vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Pour révéler cette dénaturation de la langue, son travestissement, vous comparez les définitions du Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, rédigé entre 1863 et 1872 et celles du Trésor de la langue française écrit par nos modernes lexicographes et linguistes entre 1972 et 1994. La comparaison est éclairante : le sens commun et populaire de certains mots a considérablement varié, au bénéfice le plus souvent d’une lecture idéologique de ceux-ci. Comment expliquer ce phénomène qui s’établit sur un peu plus d’un siècle, de la fin du XIXe siècle au début du XXIe ?

 

Arouet le Jeune. - J’ai un double objet d’étude : la langue et les dictionnaires ou, plus exactement, la langue, telle qu’elle peut être saisie ou se donne à voir dans les dictionnaires publiés au cours des quatre derniers siècles : Nicot en 1606, Richelet en 1680, Furetière en 1690, Féraud en 1788, les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui, le Dictionnaire universel de Trévoux (1704, 1721, 1771), L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et le Trésor de la Langue française (1972-94). Nos concitoyens ont une confiance aveugle dans les dictionnaires. A mon sens, ils ont tort. Il suffit de comparer la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française et le Dictionnaire universel publié en 1690 (déloyalement, ont jugé les académiciens) par Furetière, membre de l’Académie française (ou bien le Dictionnaire de Trévoux et l’Encyclopédie : l’un rédigé par des jésuites et des religieux, l’autre par les hommes des Lumières, rationalistes et sourdement hostiles au christianisme), pour prendre conscience que les auteurs de dictionnaires, à cause des choix, conscients ou non, qu’ils font, de la conception qu’ils ont de la langue, de l’idée qu’ils se font d’un dictionnaire, peuvent restituer différemment la même langue, et parfois dans des proportions si divergentes que l’on est en droit de se demander si la langue restituée, décrite, analysée, en dépit du nom qu’elle porte – langue française - est une ou est la même d’un dictionnaire à l’autre ou même si cette langue a une identité. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la langue française apparaît relativement stable, en dépit de l’évolution qu’elle subit et que les académiciens notent : en tout cas, elle conserve une identité, elle ne semble pas être devenue une autre langue. Le Dictionnaire de Littré date de la seconde moitié du XIXe siècle ; le Trésor de la Langue française de la seconde moitié du XXe siècle. Un peu plus d’un siècle les sépare. C’est peu. En théorie, ils décrivent, le plus objectivement possible (croient-ils), la langue française, mais le résultat est si différent que l’on peut se demander s’ils décrivent la même langue. Certes, leurs moyens matériels ne sont pas comparables : Littré était seul ; les linguistes du TLF sont nombreux ; Littré travaillait à la plume ; les linguistes du TLF bénéficient de dépouillements informatisés de textes innombrables ; etc. Certes aussi, la langue française a évolué au XXe siècle dans des proportions d’une ampleur inconnue jusque-là.

Depuis plus d’un siècle, est opposée à une saisie diachronique de la langue, ou historique, à travers le temps, une analyse synchronique : un état de la langue à un moment donné de son histoire. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire de la langue française du XIXe et du XXe siècle : il est synchronique ; certes, les limites fixées (deux siècles) sont larges ; certes aussi, l’étude synchronique est complétée par une étude diachronique dans la rubrique " étymologie et histoire " qui termine chaque article. Mais l’ambition est bien synchronique. Littré rédige un dictionnaire panchronique : il saisit la langue française, non pas telle qu’elle évolue avec le temps ou l’histoire, mais telle que les divers siècles l’ont façonnée. Il saisit la langue, hors des " états " qui ont été les siens au cours de l’histoire : certes, c’est surtout la langue des XVIIe, XVIIIe et du début du XIXe siècle qu’il saisit, mais aussi, dans une partie improprement nommée " historique ", les emplois de la langue du XIe au XVIe siècle. C’est cette ambition qui est la mienne : saisir la langue dans tous ses états, en utilisant tous les dictionnaires disponibles, en particulier ceux qui forment une " série " (les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple), ou, pour dire les choses en termes de géologie, dans toutes ses strates, tout en sachant qu’aucune de ces strates n’est imperméable et que le sens, parti des strates les plus anciennes, traverse les strates historiques pour nourrir, vivifier, informer les strates actuelles.

Les linguistes enseignent que la langue est une structure faite d’unités de divers niveaux, emboîtées les unes dans les autres ; une structure qui a ses propres lois et des lois propres qui régissent son évolution et qui s’appliquent aveuglément, hors de toute volonté humaine. Les locuteurs ou sujets parlants (en fait les Français) n’ont pas de prise sur cette évolution ; en vain, certains essaient de la retarder, en énonçant des règles ou en les enseignant. Or, ce que montrent les dictionnaires, quand ils sont consultés " en série " suivant l’ordre chronologique, disons de 1690 à aujourd’hui, c’est que les hommes – certains hommes : les instruits, les savants, les docteurs, etc. – sont de vrais logothètes (des législateurs de la langue) ; ils ont un pouvoir sur la langue, ils fabriquent de nombreux mots, ils " agissent " sur le sens des mots existants. Il serait fait interdiction aux hommes de régir leur propre langue et ceux-là mêmes qui énoncent le tabou sont justement ceux qui s’arrogent le droit de forcer les significations. Prenons l’exemple d’un mot qui nous semble familier et anodin, tendance. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme un " terme de statique et de dynamique " : " action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche ". C’est par ce nom qu’on a d’abord désigné la force de gravité ou la loi de la gravitation universelle de Newton. Dans L’Encyclopédie (1751-65), gravitation est glosé par tendance : " gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité ". Qu’observe-t-on au XXe siècle ? Le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales et pour désigner les forces qui régissent l’homme (tendances psychologiques, inconscientes, politiques, etc.), la société (tendances à l’uniformité, de la mode, etc.), l’économie (tendances du CAC 40), la démographie, etc. Le triomphe de tendance est dû à deux causes : les spécialistes de " sciences humaines et sociales " pillent les vraies sciences pour faire savant ou se grimer en savants ; ils diffusent de l’homme une vision purement déterministe ; les lois physiques de la gravitation, qui sont universelles et auxquelles aucun corps n’échappe, régiraient l’esprit, les pulsions, le cœur, l’âme des hommes. Cette conception de l’homme est objectivement " réactionnaire ". Or elle est le fait de prétendus " progressistes ", éclairés ou illuminés (c’est selon…), qui n’exaltent en paroles la liberté que pour la nier en vérité. Voilà ce qu’apprend la NLF : ce n’est pas rien.

 

 

Raphaël Dargent. – Modifier la langue, la contourner, la retourner, la dénaturer parfois intégralement, c’est, on le sait, le propre de toutes les entreprises totalitaires. Pour justifier votre propre démarche, vous faites d’ailleurs explicitement référence dans votre préface aux travaux de Victor Klemperer quand il décryptait la LTI (Lingua Tertii Impérii ou Langue du IIIe Reich) ou à ceux de Jacques Rossi quand, dans son Manuel du Goulag, il qualifiait la langue soviétique de TFT ou toufta, sigle de trois mots russes signifiant " travail physique pénible ". Allemagne nazie, Russie soviétique, la situation de la langue en France aujourd’hui est-elle comparable ?

 

Arouet le Jeune. - Oui et non. Non, parce que les situations concrètes ne sont pas comparables. Il n’y a pas en France une police de la pensée comparable à celle qui a sévi en Allemagne ou en URSS (ou ailleurs), pas de censure, pas d’inquisition, pas de parti unique (encore que), pas de media uniques (encore que..), pas de terreur, comparables à ceux ou celles qui ont opprimé les Allemands, les Russes, les Polonais, les Chinois, etc. : il n’est fait obligation à personne d’employer les mots du pouvoir, même si l’emploi de tel ou tel mot, jugé impur ou déclaré tabou, peut valoir force ennuis à quelques imprudents ou à des naïfs qui n’ont pas compris la nouvelle " règle du jeu ". Nous ne sommes pas encore dans la situation décrite par Kravchenko dans J’ai choisi la liberté (1947) : " Nous autres, Communistes, dans les milieux du Parti, avions toujours grand soin d’éluder " l’horrible tragédie des régions agricoles " d’Ukraine ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du " front paysan ", de la " menace koulak ", du " socialisme de village " ou de la " lutte des classes "... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots ".

Je suis très frappé par l’universalité du marxisme léninisme. Où qu’il se soit établi dans le monde (en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique), toujours contre la volonté des citoyens, il a transformé le pays dont il s’est emparé en vaste prison : terreur, haine religieuse, camps de concentration ou d’extermination, meurtres de masse, déplacements de population (quand le peuple dit " non ", on change de peuple), corruption, censure, bêtise, gabegie, famine, langue pervertie, etc. Partout la même cause produit les mêmes effets, quels que soient le climat, les croyances, les peuples, les substrats ethniques, etc. On peut dire ironiquement que le marxisme est bien la science qu’il a prétendu être et qu’aucune idéologie n’a atteint un tel degré de scientificité. Il n’y a donc pas de raison pour que la France soit épargnée et que les mêmes effets – mensonges institués, langue de bois, perversion du sens, dénégation du réel, idéologie officielle assénée, etc. - n’affectent pas la langue, les idées, la pensée, là où (sciences sociales, militants, associations lucratives sans but, milieux socioculturels, etc. ) cette idéologie est dominante, ayant parfois éliminé toute pensée. C’est, entre autres leçons, ce qu’apprennent les phénomènes verbaux désignés par le sigle NLF. Les faits avérés, à savoir l’emprise croissante des " sciences humaines et sociales ", des media de masse, des marchands, sur la langue, sur les significations inouïes, sur les emplois nouveaux de mots anciens, résultent de l’émergence au XIXe siècle d’une nouvelle religion, sociale, solidaire, immanente, occultiste, qui triomphe au XXe siècle. Cette religion a besoin d’un vocabulaire qu’elle emprunte (en les pillant) à la théologie catholique, aux sciences dures, au droit. De fait, les " sciences sociales et humaines " sont un ersatz de théologie : une théologie dégradée, sans transcendance, ni révélation. Elles sont chargées de diffuser cette nouvelle religion, grâce à d’innombrables " chercheurs ", experts, éducateurs en tout genre, agitateurs, militants ou acteurs, qui forment un clergé, nouveau et nombreux, rémunéré par l’Etat ou les collectivités publiques et entièrement à la charge des citoyens.

 

 

Raphaël Dargent. – Une de vos entrées s’intitule "  Ce pays : nommer la France ". Depuis plusieurs années, j’ai noté moi aussi cette façon étrange qu’ont adoptée certains politiques ou adeptes des sciences humaines ou sociales d’éluder jusqu’au nom de notre nation. Les Besancenot, Laguiller, Buffet et consorts ont bien du mal en effet à simplement dire : " la France ". Avec " ce pays ", ils réduisent la France à une surface géographique, une étendue de sol – d’autres depuis longtemps parlent d’ " hexagone " quand certains géographes préfèrent le terme d’ " espace " à celui de " territoire ". Somme toute, à les entendre, ce pays pourrait être n’importe quel pays, l’enracinement, l’origine, la culture et l’histoire nationales ne comptant pour rien pour nos " sans frontières–sans limites " qui exècrent le patriotisme. Cette NLF n’est-elle pas en réalité une NLAF, une nouvelle langue anti-française ?

 

Arouet le Jeune. - Je crois que la volonté ou l’incapacité (je ne sais si le phénomène relève du vouloir ou du pouvoir) de ne plus appeler les choses par leur nom, comme La Fontaine le dit à propos du " mal qui répand la terreur " dans Les animaux malades de la peste, ou de ne plus nommer un pays de son nom propre résulte d’un tabou en cours de formation qui annonce la perspective proche d’une liquidation du pays. Quant à " anti-française ", tout dépend du sens que vous donnez au préfixe " anti ". Si vous y donnez un sens négatif ou privatif ou le sens d’hostilité, alors, non, la NLF n’est pas anti-française - du moins en tant que langue. Si " anti " a pour sens " qui empêche la langue d’être ce qu’elle est " ou de " remplir ses fonctions symboliques ", alors, oui, dans ce sens, mais dans ce sens seulement, on peut dire que cette langue est " anti-française " : je dirais plutôt que c’est une anti-langue. Elle va à l’encontre de ce qu’a été la langue française, du moins chez les écrivains et parmi les gens du peuple.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Je me suis souvent demandé à lire votre ouvrage si cette NLF n’était pas aussi d’une certaine façon une NLO, une nouvelle langue occidentale, ou au moins une NLE, une nouvelle langue européenne. Car on retrouve, au moins en partie, dans d’autres pays les mêmes perversions du vocabulaire. Le sentimentalisme bien-pensant, le gauchisme rampant, le droit-de-l’hommisme triomphant investissent les langues et toute la pensée occidentale, au moins européenne. La Charte des Droits fondamentaux et autres textes institutionnels européens sont pleins de cette soupe linguistique. Y a-t-il réellement une particularité française en la matière, une intensité proprement française d’un phénomène occidental, ou au moins européen ?

 

Arouet le Jeune. - Vous avez raison pour ce qui est de la " soupe linguistique ", encore que j’éprouve quelques réserves à reprendre cette métaphore – eu égard à l’excellence de ce mets qu’est la soupe et au rôle qu’il a joué dans l’histoire des Français : un " brouet verbal ", dirons-nous. Chacun a lu les documents pondus par les services de l’Union européenne (charte des droits fondamentaux de l’Union - de l’Union, mais pas des hommes, Constitution de 2005, nouveau traité, etc.). Notre réaction, quand nous essayons de les lire, est : dans quelle langue est-ce écrit ? On ne reconnaît pas le français, comme les citoyens des autres pays d’Europe ne reconnaissent pas dans les documents qu’ils reçoivent (et, ne nous abusons pas, que personne ne lit – et surtout pas les députés ou les ministres) la langue qui est la leur. La solution est de traduire en français ces textes qui ont pourtant été déjà traduits en français (de l’anglais en français). Il faudrait des logiciels de traduction automatique français – français ou anglais – anglais, allemand – allemand… Il est possible de ramener ces documents à quelques propositions intelligibles et écrites dans un français naturel. Le phénomène nommé NLF est distinct de ce jargon. La langue dans laquelle sont écrits les documents européens est du français comme le soviétique était du russe : une langue artificielle, purement conceptuelle, juridique, qui ne réfère à rien, sinon à des principes, à de bonnes intentions, à des professions de foi, à des velléités. En fait, ces textes tentent de construire avec les seuls mots un ensemble politique " de papier ", qui n’est pas viable, dont les peuples ne veulent pas et qui s’effondrera un jour, de lui-même, comme l’URSS.

A la fin des années 1950, René Etiemble, qui a connu un bref moment de célébrité, en 1964, lors de la publication de son livre (admirable) Parlez-vous franglais ?, avait alors pour objet d’étude (entre autres objets) ce qu’il nommait le babélien : une langue mondiale, formée pour moitié de mots anglo-américains et, suivant les pays, de français, d’allemand, d’italien, d’espagnol, si bien que les langues ainsi formées avaient des caractéristiques communes : le denglish en Allemagne, le franglais en France, l’italglese en Italie, le Spanglish en Espagne, etc. Le phénomène, en partie mondial, se caractérise par le même abus de mots empruntés à langue des affaires, de la finance, de l’industrie, de l’économie, du marketing, de la technique, du sport, de la mode, du management, de la publicité. La NLF n’est pas le résultat d’un métissage de langues, comme le franglais. C’est un phénomène différent, et plus inquiétant aussi, qui affecte la pensée, les concepts, la science, le droit, la vision de l’homme et du monde, etc.

Soit l’exemple de populisme ou de populiste. Voilà deux mots qui, à Sciences-Po ou chez les commentateurs distingués ou dans les thèses, servent à disqualifier ou à diaboliser des idées, une pensée ou un programme politique. Ils ne désignent rien, ils sont purement évaluatifs – en l’occurrence toujours en mal. Cela n’a pas toujours été ainsi. Il a existé dans les années 1900-1930 des écrivains populistes, qui situaient l’action de leurs romans, non dans les salons de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie d’affaires, mais dans les faubourgs, parmi les artisans et les ouvriers ; Sartre a même obtenu le Prix du roman populiste pour La Nausée. Les noms populiste et populisme ont d’abord désigné dans les années 1880 les jeunes Russes (et les idées qu’ils exprimaient), souvent instruits, parfois issus de l’aristocratie, qui désiraient rendre aux moujiks leur dignité, en leur apprenant à lire et à écrire, en adoptant leur costume, en défendant leurs droits, en les éduquant. De nombreux personnages des romans de Tolstoï sont des populistes, tous honorables, un peu idéalistes peut-être, mais généreux, ouverts aux autres, attachants, etc. C’est Lénine et les léninistes qui, une fois parvenus au pouvoir, ont exterminé par les moyens connus (prison, balle dans la tête, camp de travail, censure, terreur, etc.) les populistes et fait du populisme un crime contre l’Etat et contre l’idéologie soviétique. " L’aliénation " (au sens marxiste du terme) intellectuelle et verbale est si générale en France que même des libéraux ou des commentateurs qui ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis du marxisme léninisme se plient, de façon irréfléchie, comme des perroquets ou comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau, aux oukases des léninistes, en dénigrant à leur tour le populisme.

Soit encore l’exemple de purisme et de puriste. Ce nom a été formé en 1586 pour désigner celui qui jugeait sa foi, sa croyance, sa vision du monde plus pures que celle des autres, s’arrogeant le droit d’égorger les impurs. Les guerres de religion alors faisaient rage. Dans les années 1620-1650, des écrivains, des grammairiens, des femmes (les " précieuses "), Malherbe, Vaugelas, Balzac, etc., désireux d’éviter le retour des guerres de religion, ont établi des règles en matière de politesse, de savoir-vivre, de langue. Ils ont évacué de la langue les grossièretés, les expressions de haine, les incorrections. Ils ont été nommés puristes, improprement, puisqu’ils entendaient éviter tout retour du purisme religieux. Leur entreprise n’a guère été comprise. Les académiciens, dans toutes les éditions de leur Dictionnaire, de 1694 à aujourd’hui, expriment leur défiance vis-à-vis des puristes (ce sont les pédants, les professeurs, les grammairiens qui sont puristes, pas les écrivains) et du purisme : le " défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage ". Or, aujourd’hui, c’est contre les académiciens (et tous ceux qui expriment leur attachement à la langue) qu’est retournée l’accusation de purisme, toujours par les mêmes pédants, docteurs en Sorbonne, savants, etc. et sans que le crime qui leur est reproché, à savoir " la pureté de la langue ", soit défini. Au XVIIe s., la pureté de la langue était un rempart contre les folies meurtrières engendrées par la foi. Au XXe siècle, le pureté de la foi n’a plus de réalité, sauf dans l’islam ; la pureté de la langue évoque la pureté de la race, la pureté de sang, la purification ethnique, et autres manifestations de " racisme ". Le piège des mots se referme sur ceux qui, justement, ne veulent pas que les mots soient utilisés comme des armes et ce sont les vrais puristes – ceux de la foi religieuse convertis dans l’idéologie (ils ont basculé d’une religion à une autre) – qui retournent cyniquement le crime de pureté contre ceux que leur pureté idéologique indispose.

 

 

Raphaël Dargent. – Pour qualifier cette langue pervertie, vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Un certain Eric Hazan, selon le même principe que vous, mais en adoptant un point de vue contraire, un point de vue gauchiste, dénonce lui la LQR, Lingua Quintae Respublicae, langue de la Ve République. Cet auteur ne dit d’ailleurs pas que des bêtises même s’il en dit beaucoup et même si son présupposé – la responsabilité de la Ve république dans la perversion de la langue – est fallacieux. Pour simplifier, disons que vous dénoncez dans votre ouvrage une perversion " de gauche " de la langue quand Hazan dénonce une perversion " de droite ". Je me demande si sur ce point vous n’avez pas raison tous les deux, si vous ne détenez pas chacun une partie de la vérité. Ne croyez-vous pas que ce phénomène de perversion de la langue est également voulu par tous les idéologues qu’ils soient ultralibéraux ou gauchistes ? Que si ces deux perversions, de gauche et de droite, apparaissent certes comme différentes, et même opposées, elles constituent en réalité la même perversion, une perversion double en quelque sorte, qui comporterait deux volets, un volet gauchiste, à la fois droits-de-l’hommiste, égalitariste, immigrationniste, et un volet ultralibéral, fait de dérégulation, déréglementation, désétatisation, dénationalisation, le tout au service d’un totalitarisme mou, qu’il faudrait qualifier moins grossièrement que " libéral-libertaire " ?

 

Arouet le Jeune. - Un écrivain et philologue, assez talentueux, Charles Nodier, a, dans la première moitié du XIXe siècle, observé un phénomène qu’il a nommé " nouvelle langue française " - langue qui, selon lui, était faite de solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), de barbarismes (mots mal formés), d’emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et d’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. Nodier a observé que des mots nouveaux (et en partie artificiels) étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle. Il aurait pu (ou même dû) conclure à l’enrichissement de la langue – objectivement, c’est ce qu’a fait Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant la vieille langue (peut-être pittoresque) de l’alchimie. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature, elle n’a pas perturbé la langue. La NLF affecte le sens, les significations, tout ce qui est d’ordre symbolique et ce qui rend possible la vie de l’esprit – donc notre liberté (de conscience, d’expression, de pensée, d’examen).

Hazan, dans ce qu’il appelle LQR, étudie la langue française sous la Ve République et non de la langue de la Ve République. Il est facile de se gausser de la droite française : elle ne pense pas ou elle ne pense plus, elle ne fait que répéter les mots d’ordre des financiers et des affairistes : elle verse dans l’économique (et mal) ; elle rêve argent, finances, réussite matérielle, même si quelques-uns n’empruntent pas cette voie unique, mais des chemins de traverse, qui, pour le moment, ne mènent nulle part, mais pourraient un jour trouver un passage. Personne n’est dupe de la langue des affairistes ou des économistes ; tout le monde s’en défie ; chacun reste sur son quant à soi. Le danger qu’elle représente est largement surévalué.

Je ne voudrais pas non plus abonder dans la caricature qui est faite de la pensée libérale ou du libéralisme. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, libéral a eu deux sens : " qui est propre à l’homme libre " (il n’est pas esclave) et " généreux " ; appliqué au domaine de la politique, le mot a désigné les institutions et le mode de gouvernement que l’on nomme aujourd’hui démocratiques. C’est le marxisme qui a rendu haïssables les mots libéralisme et libéral. Montesquieu, Diderot, Condorcet, Constant, Tocqueville étaient des libéraux : il n’y a rien dans leur pensée qui soit à marquer du fer rouge de la honte.

J’ai aussi quelques réserves à traiter de la question en termes de droite ou de gauche, lesquels sont vides de toute signification. Voilà plus de 40 ans que j’exerce mes activités professionnelles avec des gens qui sont à 90 % de gauche ou d’extrême gauche ou dans des institutions qu’ils contrôlent en totalité. Je ne vois pas ce qui dans leur pensée (si tant est qu’ils en aient une), dans leurs actes, dans leurs écrits, dans leurs façons de faire les distingue des prétendus conservateurs : ils pensent et ils parlent comme tout le monde ; leur discours (toujours plus de moyens et nos dîmes, nos dîmes, nos dîmes) est le trottoir des Grands Magasins la veille de Noël ; etc. Si la gauche rompait avec le communisme et le socialisme, qui n’ont jamais été de gauche, mais qui tiennent, le premier du crime contre l’humanité, le second de la Bêtise ou d’ailleurs (d’Allemagne), et qu’elle renouât avec la nation ou le peuple ou l’histoire ou la Loi ou la République ou la laïcité ou la France ou les Lumières, rien ne me retiendrait de me dire " de gauche "

 

 

Raphaël Dargent. – Au bout du compte, y a-t-il lieu de s’étonner de cette perversion de la langue ? Celle-ci n’est-elle pas dans l’ordre des choses? La langue n’est-elle pas, comme l’Histoire, un instrument politique ? N’est-ce pas naïf de croire que dans "la démocratie avancée " la langue ne serait pas un outil au service du pouvoir, de l’idéologie dominante ? L’histoire, quoiqu’on en dise, est celle du vainqueur ; elle peut être réécrite et elle l’est. Elle peut être instrumentalisée et elle l’est. Regardez cette récente " affaire " Guy Môquet. Regardez, comme la droite au pouvoir, elle-même, reprend les mêmes lieux communs, les mêmes formules creuses, les mêmes euphémismes, oxymores, pour mieux se conformer à l’idéologie ambiante et mieux manipuler, décerveler et modeler les esprits. La langue aussi est réécrite, comme l’Histoire ou l’Ecole sont instrumentalisées. Sans victoire politique, la liberté de l’esprit n’est-elle pas condamnée à n’être qu’une petite voix, un mince filet qui, s’il maintient l’espoir, ne peut rien face au tintamarre de la NLF ?

 

Arouet le Jeune. - Sans doute. Dans l’affaire de Guy Môquet, les historiens ne sont pas dupes. Ils savent que ce jeune homme a été arrêté en octobre 40, qu’il était membre des Jeunesses communistes et qu’il propageait la politique du PCF : défense du pacte germano-soviétique, Pologne libérée par les chars soviétiques, fraternisation avec les prolétaires allemands présents sur le sol de la France, un seul ennemi : la bourgeoisie française. C’était classe contre classe. Dans ce cas, il suffit d’établir les faits : ce savoir modeste libère et peut protéger des manipulations. Pourtant des millions de citoyens et d’innombrables journalistes gobent le mensonge du résistant communiste Môquet. Or, le domaine de la NLF est l’en deçà des faits, pourrait-on dire ; elle les précède ; même en établissant les faits, on ne fait pas disparaître les manipulations qui ont été inscrites dans la langue. Il ne sert à rien d’établir les faits rigoureusement si, ensuite, ces faits sont désignés avec des mots faux ou frelatés. Auquel cas, le savoir ne sert à rien. L’étude de la NLF n’est pas d’ordre politique ou idéologique (sinon accessoirement), mais épistémologique : elle se rapporte à la constitution de savoirs et aux reconstructions a posteriori de la société, de la langue, des faits sociaux, que diffusent savants, instruits, professeurs, chercheurs, diplômés, Bac + 8 ou plus. Le pseudonyme d’Arouet est un hommage à Voltaire, bien que je ne sois pas voltairien, qui a eu la lucidité, à son époque, de comprendre que les temples consacrés au savoir pouvaient être aussi des antres de l’erreur et de l’obscurantisme et que le jargon des docteurs était, toujours ou presque toujours, l’ample manteau cachant l’hypocrisie ou la déformation du réel ou la soumission à l’ordre des puissants.

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