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28 novembre 2007

Entretien d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

Rencontre d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

site http://www.jeune-france.org

  

A propos de De la nouvelle langue française, Editions Muychkine, 2007.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Votre ouvrage s’intéresse à un phénomène essentiel que les défenseurs de la France, et au-delà les défenseurs de la liberté de l’esprit, se doivent en effet de mettre au jour et d’analyser : ce phénomène est celui de la perversion de la langue française – vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Pour révéler cette dénaturation de la langue, son travestissement, vous comparez les définitions du Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, rédigé entre 1863 et 1872 et celles du Trésor de la langue française écrit par nos modernes lexicographes et linguistes entre 1972 et 1994. La comparaison est éclairante : le sens commun et populaire de certains mots a considérablement varié, au bénéfice le plus souvent d’une lecture idéologique de ceux-ci. Comment expliquer ce phénomène qui s’établit sur un peu plus d’un siècle, de la fin du XIXe siècle au début du XXIe ?

 

Arouet le Jeune. - J’ai un double objet d’étude : la langue et les dictionnaires ou, plus exactement, la langue, telle qu’elle peut être saisie ou se donne à voir dans les dictionnaires publiés au cours des quatre derniers siècles : Nicot en 1606, Richelet en 1680, Furetière en 1690, Féraud en 1788, les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui, le Dictionnaire universel de Trévoux (1704, 1721, 1771), L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et le Trésor de la Langue française (1972-94). Nos concitoyens ont une confiance aveugle dans les dictionnaires. A mon sens, ils ont tort. Il suffit de comparer la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française et le Dictionnaire universel publié en 1690 (déloyalement, ont jugé les académiciens) par Furetière, membre de l’Académie française (ou bien le Dictionnaire de Trévoux et l’Encyclopédie : l’un rédigé par des jésuites et des religieux, l’autre par les hommes des Lumières, rationalistes et sourdement hostiles au christianisme), pour prendre conscience que les auteurs de dictionnaires, à cause des choix, conscients ou non, qu’ils font, de la conception qu’ils ont de la langue, de l’idée qu’ils se font d’un dictionnaire, peuvent restituer différemment la même langue, et parfois dans des proportions si divergentes que l’on est en droit de se demander si la langue restituée, décrite, analysée, en dépit du nom qu’elle porte – langue française - est une ou est la même d’un dictionnaire à l’autre ou même si cette langue a une identité. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la langue française apparaît relativement stable, en dépit de l’évolution qu’elle subit et que les académiciens notent : en tout cas, elle conserve une identité, elle ne semble pas être devenue une autre langue. Le Dictionnaire de Littré date de la seconde moitié du XIXe siècle ; le Trésor de la Langue française de la seconde moitié du XXe siècle. Un peu plus d’un siècle les sépare. C’est peu. En théorie, ils décrivent, le plus objectivement possible (croient-ils), la langue française, mais le résultat est si différent que l’on peut se demander s’ils décrivent la même langue. Certes, leurs moyens matériels ne sont pas comparables : Littré était seul ; les linguistes du TLF sont nombreux ; Littré travaillait à la plume ; les linguistes du TLF bénéficient de dépouillements informatisés de textes innombrables ; etc. Certes aussi, la langue française a évolué au XXe siècle dans des proportions d’une ampleur inconnue jusque-là.

Depuis plus d’un siècle, est opposée à une saisie diachronique de la langue, ou historique, à travers le temps, une analyse synchronique : un état de la langue à un moment donné de son histoire. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire de la langue française du XIXe et du XXe siècle : il est synchronique ; certes, les limites fixées (deux siècles) sont larges ; certes aussi, l’étude synchronique est complétée par une étude diachronique dans la rubrique " étymologie et histoire " qui termine chaque article. Mais l’ambition est bien synchronique. Littré rédige un dictionnaire panchronique : il saisit la langue française, non pas telle qu’elle évolue avec le temps ou l’histoire, mais telle que les divers siècles l’ont façonnée. Il saisit la langue, hors des " états " qui ont été les siens au cours de l’histoire : certes, c’est surtout la langue des XVIIe, XVIIIe et du début du XIXe siècle qu’il saisit, mais aussi, dans une partie improprement nommée " historique ", les emplois de la langue du XIe au XVIe siècle. C’est cette ambition qui est la mienne : saisir la langue dans tous ses états, en utilisant tous les dictionnaires disponibles, en particulier ceux qui forment une " série " (les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple), ou, pour dire les choses en termes de géologie, dans toutes ses strates, tout en sachant qu’aucune de ces strates n’est imperméable et que le sens, parti des strates les plus anciennes, traverse les strates historiques pour nourrir, vivifier, informer les strates actuelles.

Les linguistes enseignent que la langue est une structure faite d’unités de divers niveaux, emboîtées les unes dans les autres ; une structure qui a ses propres lois et des lois propres qui régissent son évolution et qui s’appliquent aveuglément, hors de toute volonté humaine. Les locuteurs ou sujets parlants (en fait les Français) n’ont pas de prise sur cette évolution ; en vain, certains essaient de la retarder, en énonçant des règles ou en les enseignant. Or, ce que montrent les dictionnaires, quand ils sont consultés " en série " suivant l’ordre chronologique, disons de 1690 à aujourd’hui, c’est que les hommes – certains hommes : les instruits, les savants, les docteurs, etc. – sont de vrais logothètes (des législateurs de la langue) ; ils ont un pouvoir sur la langue, ils fabriquent de nombreux mots, ils " agissent " sur le sens des mots existants. Il serait fait interdiction aux hommes de régir leur propre langue et ceux-là mêmes qui énoncent le tabou sont justement ceux qui s’arrogent le droit de forcer les significations. Prenons l’exemple d’un mot qui nous semble familier et anodin, tendance. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme un " terme de statique et de dynamique " : " action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche ". C’est par ce nom qu’on a d’abord désigné la force de gravité ou la loi de la gravitation universelle de Newton. Dans L’Encyclopédie (1751-65), gravitation est glosé par tendance : " gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité ". Qu’observe-t-on au XXe siècle ? Le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales et pour désigner les forces qui régissent l’homme (tendances psychologiques, inconscientes, politiques, etc.), la société (tendances à l’uniformité, de la mode, etc.), l’économie (tendances du CAC 40), la démographie, etc. Le triomphe de tendance est dû à deux causes : les spécialistes de " sciences humaines et sociales " pillent les vraies sciences pour faire savant ou se grimer en savants ; ils diffusent de l’homme une vision purement déterministe ; les lois physiques de la gravitation, qui sont universelles et auxquelles aucun corps n’échappe, régiraient l’esprit, les pulsions, le cœur, l’âme des hommes. Cette conception de l’homme est objectivement " réactionnaire ". Or elle est le fait de prétendus " progressistes ", éclairés ou illuminés (c’est selon…), qui n’exaltent en paroles la liberté que pour la nier en vérité. Voilà ce qu’apprend la NLF : ce n’est pas rien.

 

 

Raphaël Dargent. – Modifier la langue, la contourner, la retourner, la dénaturer parfois intégralement, c’est, on le sait, le propre de toutes les entreprises totalitaires. Pour justifier votre propre démarche, vous faites d’ailleurs explicitement référence dans votre préface aux travaux de Victor Klemperer quand il décryptait la LTI (Lingua Tertii Impérii ou Langue du IIIe Reich) ou à ceux de Jacques Rossi quand, dans son Manuel du Goulag, il qualifiait la langue soviétique de TFT ou toufta, sigle de trois mots russes signifiant " travail physique pénible ". Allemagne nazie, Russie soviétique, la situation de la langue en France aujourd’hui est-elle comparable ?

 

Arouet le Jeune. - Oui et non. Non, parce que les situations concrètes ne sont pas comparables. Il n’y a pas en France une police de la pensée comparable à celle qui a sévi en Allemagne ou en URSS (ou ailleurs), pas de censure, pas d’inquisition, pas de parti unique (encore que), pas de media uniques (encore que..), pas de terreur, comparables à ceux ou celles qui ont opprimé les Allemands, les Russes, les Polonais, les Chinois, etc. : il n’est fait obligation à personne d’employer les mots du pouvoir, même si l’emploi de tel ou tel mot, jugé impur ou déclaré tabou, peut valoir force ennuis à quelques imprudents ou à des naïfs qui n’ont pas compris la nouvelle " règle du jeu ". Nous ne sommes pas encore dans la situation décrite par Kravchenko dans J’ai choisi la liberté (1947) : " Nous autres, Communistes, dans les milieux du Parti, avions toujours grand soin d’éluder " l’horrible tragédie des régions agricoles " d’Ukraine ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du " front paysan ", de la " menace koulak ", du " socialisme de village " ou de la " lutte des classes "... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots ".

Je suis très frappé par l’universalité du marxisme léninisme. Où qu’il se soit établi dans le monde (en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique), toujours contre la volonté des citoyens, il a transformé le pays dont il s’est emparé en vaste prison : terreur, haine religieuse, camps de concentration ou d’extermination, meurtres de masse, déplacements de population (quand le peuple dit " non ", on change de peuple), corruption, censure, bêtise, gabegie, famine, langue pervertie, etc. Partout la même cause produit les mêmes effets, quels que soient le climat, les croyances, les peuples, les substrats ethniques, etc. On peut dire ironiquement que le marxisme est bien la science qu’il a prétendu être et qu’aucune idéologie n’a atteint un tel degré de scientificité. Il n’y a donc pas de raison pour que la France soit épargnée et que les mêmes effets – mensonges institués, langue de bois, perversion du sens, dénégation du réel, idéologie officielle assénée, etc. - n’affectent pas la langue, les idées, la pensée, là où (sciences sociales, militants, associations lucratives sans but, milieux socioculturels, etc. ) cette idéologie est dominante, ayant parfois éliminé toute pensée. C’est, entre autres leçons, ce qu’apprennent les phénomènes verbaux désignés par le sigle NLF. Les faits avérés, à savoir l’emprise croissante des " sciences humaines et sociales ", des media de masse, des marchands, sur la langue, sur les significations inouïes, sur les emplois nouveaux de mots anciens, résultent de l’émergence au XIXe siècle d’une nouvelle religion, sociale, solidaire, immanente, occultiste, qui triomphe au XXe siècle. Cette religion a besoin d’un vocabulaire qu’elle emprunte (en les pillant) à la théologie catholique, aux sciences dures, au droit. De fait, les " sciences sociales et humaines " sont un ersatz de théologie : une théologie dégradée, sans transcendance, ni révélation. Elles sont chargées de diffuser cette nouvelle religion, grâce à d’innombrables " chercheurs ", experts, éducateurs en tout genre, agitateurs, militants ou acteurs, qui forment un clergé, nouveau et nombreux, rémunéré par l’Etat ou les collectivités publiques et entièrement à la charge des citoyens.

 

 

Raphaël Dargent. – Une de vos entrées s’intitule "  Ce pays : nommer la France ". Depuis plusieurs années, j’ai noté moi aussi cette façon étrange qu’ont adoptée certains politiques ou adeptes des sciences humaines ou sociales d’éluder jusqu’au nom de notre nation. Les Besancenot, Laguiller, Buffet et consorts ont bien du mal en effet à simplement dire : " la France ". Avec " ce pays ", ils réduisent la France à une surface géographique, une étendue de sol – d’autres depuis longtemps parlent d’ " hexagone " quand certains géographes préfèrent le terme d’ " espace " à celui de " territoire ". Somme toute, à les entendre, ce pays pourrait être n’importe quel pays, l’enracinement, l’origine, la culture et l’histoire nationales ne comptant pour rien pour nos " sans frontières–sans limites " qui exècrent le patriotisme. Cette NLF n’est-elle pas en réalité une NLAF, une nouvelle langue anti-française ?

 

Arouet le Jeune. - Je crois que la volonté ou l’incapacité (je ne sais si le phénomène relève du vouloir ou du pouvoir) de ne plus appeler les choses par leur nom, comme La Fontaine le dit à propos du " mal qui répand la terreur " dans Les animaux malades de la peste, ou de ne plus nommer un pays de son nom propre résulte d’un tabou en cours de formation qui annonce la perspective proche d’une liquidation du pays. Quant à " anti-française ", tout dépend du sens que vous donnez au préfixe " anti ". Si vous y donnez un sens négatif ou privatif ou le sens d’hostilité, alors, non, la NLF n’est pas anti-française - du moins en tant que langue. Si " anti " a pour sens " qui empêche la langue d’être ce qu’elle est " ou de " remplir ses fonctions symboliques ", alors, oui, dans ce sens, mais dans ce sens seulement, on peut dire que cette langue est " anti-française " : je dirais plutôt que c’est une anti-langue. Elle va à l’encontre de ce qu’a été la langue française, du moins chez les écrivains et parmi les gens du peuple.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Je me suis souvent demandé à lire votre ouvrage si cette NLF n’était pas aussi d’une certaine façon une NLO, une nouvelle langue occidentale, ou au moins une NLE, une nouvelle langue européenne. Car on retrouve, au moins en partie, dans d’autres pays les mêmes perversions du vocabulaire. Le sentimentalisme bien-pensant, le gauchisme rampant, le droit-de-l’hommisme triomphant investissent les langues et toute la pensée occidentale, au moins européenne. La Charte des Droits fondamentaux et autres textes institutionnels européens sont pleins de cette soupe linguistique. Y a-t-il réellement une particularité française en la matière, une intensité proprement française d’un phénomène occidental, ou au moins européen ?

 

Arouet le Jeune. - Vous avez raison pour ce qui est de la " soupe linguistique ", encore que j’éprouve quelques réserves à reprendre cette métaphore – eu égard à l’excellence de ce mets qu’est la soupe et au rôle qu’il a joué dans l’histoire des Français : un " brouet verbal ", dirons-nous. Chacun a lu les documents pondus par les services de l’Union européenne (charte des droits fondamentaux de l’Union - de l’Union, mais pas des hommes, Constitution de 2005, nouveau traité, etc.). Notre réaction, quand nous essayons de les lire, est : dans quelle langue est-ce écrit ? On ne reconnaît pas le français, comme les citoyens des autres pays d’Europe ne reconnaissent pas dans les documents qu’ils reçoivent (et, ne nous abusons pas, que personne ne lit – et surtout pas les députés ou les ministres) la langue qui est la leur. La solution est de traduire en français ces textes qui ont pourtant été déjà traduits en français (de l’anglais en français). Il faudrait des logiciels de traduction automatique français – français ou anglais – anglais, allemand – allemand… Il est possible de ramener ces documents à quelques propositions intelligibles et écrites dans un français naturel. Le phénomène nommé NLF est distinct de ce jargon. La langue dans laquelle sont écrits les documents européens est du français comme le soviétique était du russe : une langue artificielle, purement conceptuelle, juridique, qui ne réfère à rien, sinon à des principes, à de bonnes intentions, à des professions de foi, à des velléités. En fait, ces textes tentent de construire avec les seuls mots un ensemble politique " de papier ", qui n’est pas viable, dont les peuples ne veulent pas et qui s’effondrera un jour, de lui-même, comme l’URSS.

A la fin des années 1950, René Etiemble, qui a connu un bref moment de célébrité, en 1964, lors de la publication de son livre (admirable) Parlez-vous franglais ?, avait alors pour objet d’étude (entre autres objets) ce qu’il nommait le babélien : une langue mondiale, formée pour moitié de mots anglo-américains et, suivant les pays, de français, d’allemand, d’italien, d’espagnol, si bien que les langues ainsi formées avaient des caractéristiques communes : le denglish en Allemagne, le franglais en France, l’italglese en Italie, le Spanglish en Espagne, etc. Le phénomène, en partie mondial, se caractérise par le même abus de mots empruntés à langue des affaires, de la finance, de l’industrie, de l’économie, du marketing, de la technique, du sport, de la mode, du management, de la publicité. La NLF n’est pas le résultat d’un métissage de langues, comme le franglais. C’est un phénomène différent, et plus inquiétant aussi, qui affecte la pensée, les concepts, la science, le droit, la vision de l’homme et du monde, etc.

Soit l’exemple de populisme ou de populiste. Voilà deux mots qui, à Sciences-Po ou chez les commentateurs distingués ou dans les thèses, servent à disqualifier ou à diaboliser des idées, une pensée ou un programme politique. Ils ne désignent rien, ils sont purement évaluatifs – en l’occurrence toujours en mal. Cela n’a pas toujours été ainsi. Il a existé dans les années 1900-1930 des écrivains populistes, qui situaient l’action de leurs romans, non dans les salons de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie d’affaires, mais dans les faubourgs, parmi les artisans et les ouvriers ; Sartre a même obtenu le Prix du roman populiste pour La Nausée. Les noms populiste et populisme ont d’abord désigné dans les années 1880 les jeunes Russes (et les idées qu’ils exprimaient), souvent instruits, parfois issus de l’aristocratie, qui désiraient rendre aux moujiks leur dignité, en leur apprenant à lire et à écrire, en adoptant leur costume, en défendant leurs droits, en les éduquant. De nombreux personnages des romans de Tolstoï sont des populistes, tous honorables, un peu idéalistes peut-être, mais généreux, ouverts aux autres, attachants, etc. C’est Lénine et les léninistes qui, une fois parvenus au pouvoir, ont exterminé par les moyens connus (prison, balle dans la tête, camp de travail, censure, terreur, etc.) les populistes et fait du populisme un crime contre l’Etat et contre l’idéologie soviétique. " L’aliénation " (au sens marxiste du terme) intellectuelle et verbale est si générale en France que même des libéraux ou des commentateurs qui ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis du marxisme léninisme se plient, de façon irréfléchie, comme des perroquets ou comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau, aux oukases des léninistes, en dénigrant à leur tour le populisme.

Soit encore l’exemple de purisme et de puriste. Ce nom a été formé en 1586 pour désigner celui qui jugeait sa foi, sa croyance, sa vision du monde plus pures que celle des autres, s’arrogeant le droit d’égorger les impurs. Les guerres de religion alors faisaient rage. Dans les années 1620-1650, des écrivains, des grammairiens, des femmes (les " précieuses "), Malherbe, Vaugelas, Balzac, etc., désireux d’éviter le retour des guerres de religion, ont établi des règles en matière de politesse, de savoir-vivre, de langue. Ils ont évacué de la langue les grossièretés, les expressions de haine, les incorrections. Ils ont été nommés puristes, improprement, puisqu’ils entendaient éviter tout retour du purisme religieux. Leur entreprise n’a guère été comprise. Les académiciens, dans toutes les éditions de leur Dictionnaire, de 1694 à aujourd’hui, expriment leur défiance vis-à-vis des puristes (ce sont les pédants, les professeurs, les grammairiens qui sont puristes, pas les écrivains) et du purisme : le " défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage ". Or, aujourd’hui, c’est contre les académiciens (et tous ceux qui expriment leur attachement à la langue) qu’est retournée l’accusation de purisme, toujours par les mêmes pédants, docteurs en Sorbonne, savants, etc. et sans que le crime qui leur est reproché, à savoir " la pureté de la langue ", soit défini. Au XVIIe s., la pureté de la langue était un rempart contre les folies meurtrières engendrées par la foi. Au XXe siècle, le pureté de la foi n’a plus de réalité, sauf dans l’islam ; la pureté de la langue évoque la pureté de la race, la pureté de sang, la purification ethnique, et autres manifestations de " racisme ". Le piège des mots se referme sur ceux qui, justement, ne veulent pas que les mots soient utilisés comme des armes et ce sont les vrais puristes – ceux de la foi religieuse convertis dans l’idéologie (ils ont basculé d’une religion à une autre) – qui retournent cyniquement le crime de pureté contre ceux que leur pureté idéologique indispose.

 

 

Raphaël Dargent. – Pour qualifier cette langue pervertie, vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Un certain Eric Hazan, selon le même principe que vous, mais en adoptant un point de vue contraire, un point de vue gauchiste, dénonce lui la LQR, Lingua Quintae Respublicae, langue de la Ve République. Cet auteur ne dit d’ailleurs pas que des bêtises même s’il en dit beaucoup et même si son présupposé – la responsabilité de la Ve république dans la perversion de la langue – est fallacieux. Pour simplifier, disons que vous dénoncez dans votre ouvrage une perversion " de gauche " de la langue quand Hazan dénonce une perversion " de droite ". Je me demande si sur ce point vous n’avez pas raison tous les deux, si vous ne détenez pas chacun une partie de la vérité. Ne croyez-vous pas que ce phénomène de perversion de la langue est également voulu par tous les idéologues qu’ils soient ultralibéraux ou gauchistes ? Que si ces deux perversions, de gauche et de droite, apparaissent certes comme différentes, et même opposées, elles constituent en réalité la même perversion, une perversion double en quelque sorte, qui comporterait deux volets, un volet gauchiste, à la fois droits-de-l’hommiste, égalitariste, immigrationniste, et un volet ultralibéral, fait de dérégulation, déréglementation, désétatisation, dénationalisation, le tout au service d’un totalitarisme mou, qu’il faudrait qualifier moins grossièrement que " libéral-libertaire " ?

 

Arouet le Jeune. - Un écrivain et philologue, assez talentueux, Charles Nodier, a, dans la première moitié du XIXe siècle, observé un phénomène qu’il a nommé " nouvelle langue française " - langue qui, selon lui, était faite de solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), de barbarismes (mots mal formés), d’emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et d’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. Nodier a observé que des mots nouveaux (et en partie artificiels) étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle. Il aurait pu (ou même dû) conclure à l’enrichissement de la langue – objectivement, c’est ce qu’a fait Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant la vieille langue (peut-être pittoresque) de l’alchimie. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature, elle n’a pas perturbé la langue. La NLF affecte le sens, les significations, tout ce qui est d’ordre symbolique et ce qui rend possible la vie de l’esprit – donc notre liberté (de conscience, d’expression, de pensée, d’examen).

Hazan, dans ce qu’il appelle LQR, étudie la langue française sous la Ve République et non de la langue de la Ve République. Il est facile de se gausser de la droite française : elle ne pense pas ou elle ne pense plus, elle ne fait que répéter les mots d’ordre des financiers et des affairistes : elle verse dans l’économique (et mal) ; elle rêve argent, finances, réussite matérielle, même si quelques-uns n’empruntent pas cette voie unique, mais des chemins de traverse, qui, pour le moment, ne mènent nulle part, mais pourraient un jour trouver un passage. Personne n’est dupe de la langue des affairistes ou des économistes ; tout le monde s’en défie ; chacun reste sur son quant à soi. Le danger qu’elle représente est largement surévalué.

Je ne voudrais pas non plus abonder dans la caricature qui est faite de la pensée libérale ou du libéralisme. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, libéral a eu deux sens : " qui est propre à l’homme libre " (il n’est pas esclave) et " généreux " ; appliqué au domaine de la politique, le mot a désigné les institutions et le mode de gouvernement que l’on nomme aujourd’hui démocratiques. C’est le marxisme qui a rendu haïssables les mots libéralisme et libéral. Montesquieu, Diderot, Condorcet, Constant, Tocqueville étaient des libéraux : il n’y a rien dans leur pensée qui soit à marquer du fer rouge de la honte.

J’ai aussi quelques réserves à traiter de la question en termes de droite ou de gauche, lesquels sont vides de toute signification. Voilà plus de 40 ans que j’exerce mes activités professionnelles avec des gens qui sont à 90 % de gauche ou d’extrême gauche ou dans des institutions qu’ils contrôlent en totalité. Je ne vois pas ce qui dans leur pensée (si tant est qu’ils en aient une), dans leurs actes, dans leurs écrits, dans leurs façons de faire les distingue des prétendus conservateurs : ils pensent et ils parlent comme tout le monde ; leur discours (toujours plus de moyens et nos dîmes, nos dîmes, nos dîmes) est le trottoir des Grands Magasins la veille de Noël ; etc. Si la gauche rompait avec le communisme et le socialisme, qui n’ont jamais été de gauche, mais qui tiennent, le premier du crime contre l’humanité, le second de la Bêtise ou d’ailleurs (d’Allemagne), et qu’elle renouât avec la nation ou le peuple ou l’histoire ou la Loi ou la République ou la laïcité ou la France ou les Lumières, rien ne me retiendrait de me dire " de gauche "

 

 

Raphaël Dargent. – Au bout du compte, y a-t-il lieu de s’étonner de cette perversion de la langue ? Celle-ci n’est-elle pas dans l’ordre des choses? La langue n’est-elle pas, comme l’Histoire, un instrument politique ? N’est-ce pas naïf de croire que dans "la démocratie avancée " la langue ne serait pas un outil au service du pouvoir, de l’idéologie dominante ? L’histoire, quoiqu’on en dise, est celle du vainqueur ; elle peut être réécrite et elle l’est. Elle peut être instrumentalisée et elle l’est. Regardez cette récente " affaire " Guy Môquet. Regardez, comme la droite au pouvoir, elle-même, reprend les mêmes lieux communs, les mêmes formules creuses, les mêmes euphémismes, oxymores, pour mieux se conformer à l’idéologie ambiante et mieux manipuler, décerveler et modeler les esprits. La langue aussi est réécrite, comme l’Histoire ou l’Ecole sont instrumentalisées. Sans victoire politique, la liberté de l’esprit n’est-elle pas condamnée à n’être qu’une petite voix, un mince filet qui, s’il maintient l’espoir, ne peut rien face au tintamarre de la NLF ?

 

Arouet le Jeune. - Sans doute. Dans l’affaire de Guy Môquet, les historiens ne sont pas dupes. Ils savent que ce jeune homme a été arrêté en octobre 40, qu’il était membre des Jeunesses communistes et qu’il propageait la politique du PCF : défense du pacte germano-soviétique, Pologne libérée par les chars soviétiques, fraternisation avec les prolétaires allemands présents sur le sol de la France, un seul ennemi : la bourgeoisie française. C’était classe contre classe. Dans ce cas, il suffit d’établir les faits : ce savoir modeste libère et peut protéger des manipulations. Pourtant des millions de citoyens et d’innombrables journalistes gobent le mensonge du résistant communiste Môquet. Or, le domaine de la NLF est l’en deçà des faits, pourrait-on dire ; elle les précède ; même en établissant les faits, on ne fait pas disparaître les manipulations qui ont été inscrites dans la langue. Il ne sert à rien d’établir les faits rigoureusement si, ensuite, ces faits sont désignés avec des mots faux ou frelatés. Auquel cas, le savoir ne sert à rien. L’étude de la NLF n’est pas d’ordre politique ou idéologique (sinon accessoirement), mais épistémologique : elle se rapporte à la constitution de savoirs et aux reconstructions a posteriori de la société, de la langue, des faits sociaux, que diffusent savants, instruits, professeurs, chercheurs, diplômés, Bac + 8 ou plus. Le pseudonyme d’Arouet est un hommage à Voltaire, bien que je ne sois pas voltairien, qui a eu la lucidité, à son époque, de comprendre que les temples consacrés au savoir pouvaient être aussi des antres de l’erreur et de l’obscurantisme et que le jargon des docteurs était, toujours ou presque toujours, l’ample manteau cachant l’hypocrisie ou la déformation du réel ou la soumission à l’ordre des puissants.

27 novembre 2007

Gène

 

 

 

C’est en 1935 que gène, formé à partir du mot grec genos signifiant "naissance" et "race", est attesté pour la première fois en français chez Alexis Carrel (L’Homme, cet inconnu), prix Nobel de médecine en 1912, partisan déclaré de certaines formes d’eugénisme et d’euthanasie, et membre du PPF, parti formé en 1938 par le tribun communiste Doriot, dont les thèses convergeaient avec celles du socialisme national. En fait, ce terme de biologie est emprunté à l’allemand Gene, où il est attesté en 1909, et en anglais en 1911.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), gène est défini ainsi : "élément du chromosome, porteur d’un caractère héréditaire précis dont il assure la transmission". Les biologistes distinguent divers types de gènes, qu’ils qualifient d’allèles, de dominants, de récessifs. Sont cités, pour illustrer ce seul sens, des extraits de Jean Rostand : "la distribution des caractères suivant rigoureusement celle des gènes, on conçoit que leur étude ait mis sur la voie du mécanisme général de l’hérédité" (Introduction à la génétique, 1936) et "chaque chromosome est constitué par l’assemblage d’une multitude de particules plus petites ou gènes, qui sont les éléments ultimes du patrimoine héréditaire et qui ont chacune leur rôle particulier" (La Vie et ses problèmes, 1939) ; ainsi qu’une définition tirée d’une Histoire générale des sciences : "les gènes sont portés par les chromosomes où ils occupent des places fixes, les loci, disposées linéairement le long du chromosome" (1964).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est quasiment identique : "élément du chromosome qui commande la transmission et la manifestation d’un ou plusieurs caractères héréditaires" et elle est illustrée d’exemples qui sont autant de définitions ou de descriptions des gènes : "le gène est composé d’acide désoxyribonucléique (ou A.D.N.) ; chaque gène occupe un endroit précis sur un chromosome donné et constitue une unité d’information génétique ; les gènes dirigent la synthèse des protéines ; gènes allèles désigne les différentes formes que peut prendre un gène ; mutation d’un gène ; gène récessif, dominant".

 

Chez les idéologues, les gènes font l’objet de nombreux débats ou polémiques sur l’inné ou l’acquis, la liberté ou la détermination, l’hérédité ou la race, dont les deux dictionnaires cités ne se font pas l’écho, préférant restituer le plus fidèlement possible la réalité, telle qu’elle est isolée et étudiée dans les laboratoires, sans prévention, ni préjugé. Les lexicographes du Trésor de la Langue française et les académiciens s’en tiennent à la seule langue, ce en quoi ils ont raison.

 

 

 

25 novembre 2007

Déchet

 

 

 

 

Formé sur les anciennes formes du verbe déchoir, le nom déchet est attesté à la fin du XIIIe siècle ("les orfèvres disent tant pesant reçu ; voyez en ci autant ; quitte suis ; payez la peine et le déchet"), puis au début du XIVe siècle, au sens de "quantité qui est perdue dans l’emploi d’un produit"  (XVe siècle : "fut la dite vaisselle mise en feu et fondue, puis fut refaite et rendue, et pour façon et déchet en eut Lacroisille la somme de ...").

Avant le XIXe siècle, déchet ne désigne que des choses. Nicot (Trésor de la langue française, 1606) relève cet emploi : "le déchet d’or ou d’argent ou autre chose, qui se fait en les refondant, ou usant et maniant". Les académiciens en définissent ainsi le sens : "diminution d’une chose ou en elle-même, ou en sa valeur". Les exemples qui l’illustrent sont "il y a du déchet dans la fonte des monnaies ; il faut avoir soin de remplir le vin de temps en temps à cause du déchet ; il y a toujours quelque déchet à garder le vin et le blé" (1694, 1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est amplifiée : "diminution, perte qu’une chose éprouve dans sa substance, dans sa valeur ou dans quelqu’une de ses qualités" et quelques exemples nouveaux sont cités : "le déchet des matériaux que l’on taille pour les employer à une construction est ordinairement d’un sixième ; le déchet que la cuisson fait éprouver au pain".

 

Le premier à relever le sens figuré de déchet est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "diminution, discrédit", et cela, bien que les écrivains français l’emploient depuis le XVIe siècle, Amyot : "la divination vient en mépris et déchet de réputation" ; Montaigne : "il est malaisé de ramener les choses divines à notre balance qu’elles n’y souffrent du déchet" ; "l’infinie beauté, puissance et bonté de Dieu, comment peut-elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extrême intérêt et déchet de la divine grandeur ?" ; Bossuet : " sans la retraite, vous ne trouverez jamais que du déchet en votre âme, du désordre dans votre conscience, et du trouble dans votre cœur" ; Bourdaloue : "heureux le fidèle qui met toute son étude et toute son application à se pourvoir pour le salut ; qui ne peut souffrir sur cela le moindre déchet". Les académiciens relèvent ce sens figuré dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : "figuré, il y a déjà bien du déchet dans sa réputation, dans son talent, dans sa beauté".

 

Le sens issu par métonymie du sens propre est défini pour la première fois dans cette huitième édition : "le pluriel déchets se dit de ce qui tombe d’une matière qu’on travaille, qu’on apprête" ("des déchets de laine, de coton, de fonte, de viande"). Mais ce n’est pas encore le sens moderne de "détritus". Au début du XXe siècle, la France n’est pas encore une "société de consommation" et la mise à la raison de la nature par la technique, l’arraisonnement du monde, l’exploitation illimitée des ressources naturelles – tous producteurs de déchets - sont encore modestes ou limités. Les déchets ne suscitent pas de discours sociétaux. Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle. Déchets, "souvent au pluriel", est "ce qui tombe d’une matière que l’on travaille" et c’est aussi, quand "le déchet est inutilisable", un synonyme de détritus, et par extension, il a pour sens "immondices"; terme de physiologie, il désigne les "substances éliminées par l’organisme lors de la nutrition". Ces sens sont exposés par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "au pluriel, ce qui tombe d’une matière qu’on travaille, qu’on apprête" ("déchets de laine, de coton, de fonte, de viande") ; "par extension, résidus ; rebuts" ("l’usine déverse ses déchets dans la rivière, déchets radioactif") ; "en physiologie, produits de déchets, produits de désassimilation" ("le rein élimine la plupart des produits de déchets du métabolisme").

 

 

Le véritable séisme qui affecte le sens de déchet se produit au début du XIXe siècle, en 1808 exactement, sous un régime politique issu de la Révolution. Ce mot désigne alors une personne dégénérée. Cet emploi est la conséquence logique des événements au cours desquels la vie des hommes n’a pas eu plus de valeur que celle d’un pou ; ou, dit en d’autres termes, la langue est un miroir de la société où elle est parlée ; elle est comme la lanterne que Stendhal promène le long des chemins. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards ont été des déchets à partir du moment où le pouvoir a coupé en deux morceaux inégaux des milliers de malheureux et a envoyé à la boucherie du champ de bataille des millions d’innocents. Ce sens est enregistré un siècle et demi plus tard dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "en parlant d’une personne, épave humaine". Mme de Beauvoir, fidèle de la nouvelle religion sociale et solidaire, nomme des personnes déchets. Tout compte fait, c’est dans la force de ses choses à elle : "c’est beau, une Américaine saoûle, dit Xavière d’un ton pénétré. Ce sont les seules personnes qui peuvent s’enivrer à mort sans devenir aussitôt des déchets" (1943). Les auteurs de ce Trésor croient même nécessaire de préciser que déchet, vieux déchet sont des "termes de mépris" et qu’ils ont "pour synonymes débris ou vieux débris" ; les académiciens, de même, croient bon de rappeler, ce qui est évident pour tout sujet parlant, que déchet, quand ce mot désigne des personnes, est "familier et péjoratif", comme dans cet exemple : "ce n’est plus qu’une épave, un déchet d’humanité".

 

24 novembre 2007

Domination

 

 

 

 

Emprunté au latin dominatio, le nom domination est attesté dans la première moitié du XIIe siècle dans un Psautier : "le tien règne, règne de tous siècles et la tienne domination en toute génération et génération". Le contexte est religieux : le règne et la domination auxquels il est fait allusion sont ceux de Dieu. De fait, dans le latin chrétien, le nom dominatio s’emploie au pluriel pour désigner, avec les puissances et les trônes, le troisième ordre de la hiérarchie des anges, sens qui est relevé dans toutes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, même dans le neuvième, en cours de publication ("religion chrétienne, les Dominations, anges appartenant au premier chœur de la seconde hiérarchie angélique, laquelle comprend aussi les Vertus et les Puissances") et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "théologie, dans la hiérarchie céleste, premiers anges de la seconde hiérarchie " (exemple : " il y a trois hiérarchies d’esprits célestes ; la première comprend les Séraphins, les Chérubins et les Trônes ; la deuxième, les Dominations, les Vertus et les Puissances", Anatole France, 1914).

Dans l’ancienne langue française (du XIIe au XVIe siècle), le nom domination s’étend aux réalités morales et politiques. Au XIVe siècle, Oresme écrit : "concupiscence aura domination et seigneurie par dessus raison" (la concupiscence prévaudra sur la raison) ou encore : "jà jour vous n’en aurez la domination, se par force n’avez conquis la mansion" (jamais vous n’en aurez la domination, à moins que vous n’ayez conquis par la force la maison). Au XVIe siècle, chez Amyot, domination entre dans le vocabulaire de la politique : "ores était la domination de ces trois personnages qu’ils appelèrent le triumvirat, pour beaucoup de causes odieuse et haïe des Romains".

Les auteurs de dictionnaires ne relèvent plus le sens religieux (ou se rapportant à Dieu) de domination (seul Littré cite l’extrait d’un prêche de Massillon, dans lequel la domination est celle de Dieu : "hommes impies qui méprisent toute domination"), sauf quand il est employé au pluriel à propos des anges, mais le seul sens politique. Il en est ainsi dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; de 1694 : "puissance, empire, autorité souveraine", à 1932-35 : "action de dominer par la puissance, l’autorité ; il se dit tant au propre qu’au figuré". La neuvième édition (en cours de publication) porte : "autorité, acceptée ou non, qui s’exerce souverainement". Il en est ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : "autorité qui, acceptée ou non des subordonnés, s’exerce pleinement" et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action ou fait de dominer, d’exercer une puissance souveraine ou une influence prépondérante".

Ce qui apparaît clairement dans ces exemples, c’est que la domination est une réalité haïssable. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, le mot est suivi des adjectifs tyrannique et injuste ou du complément Turc ("sous la domination du Turc, la plus cruelle des dominations") ; ou bien il est complément des verbes usurper et étendre (1694, 1762, 1798). Dans les éditions ultérieures (sixième, huitième, neuvième), la domination reste une réalité qui suscite au mieux une forte réserve des lexicographes, au pis de l’horreur, mais les exemples qui illustrent ce fait changent : "domination tyrannique, injuste, absolue ; vivre sous la domination française, anglaise, etc. ; l’esprit de domination ; affermir sa domination ; jamais domination plus dure n’avait pesé sur eux ; la domination de l’âme sur le corps, sur les sens" (1832-35, 1932-35) ; et dans la neuvième édition : "une domination tyrannique, une volonté de domination, tomber sous la domination d’un ennemi plus puissant, l’Empire romain étendit sa domination jusqu’au-delà du Rhin". Les exemples cités par Littré illustrent, eux aussi, le sens défavorable qui est donné à domination : "esprit de domination ; secouer une domination tyrannique ; la domination de l’âme sur le corps". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nom est suivi des adjectifs atroce, brutale, insupportable, tyrannique et il a pour synonymes autorité, dictature, empire, suprématie. "Une guerre de despotes pour dépouiller les peuples et les réduire sous notre domination" (Erckmann-Chatrian, 1870) ; "domination despotique, farouche, impitoyable, injuste, de l’argent, de la classe bourgeoise ; besoin, désir, folie, instinct de domination ; instrument de domination ; être, tomber, vivre sous la domination de ; subir la domination de ; échapper à la domination de ; établir sa domination sur un pays ; affermir, appesantir, établir, étendre sa domination sur ; exercer la domination sur ; se disputer la domination de ; renverser la domination de, se soustraire à la domination de ; se défendre contre la domination de".

 

 

La domination est le concept chéri des spécialistes en sciences sociales. Il est vrai que, des concepts, ils n’en ont pas beaucoup d’autre. Ceux sur lesquels ils ont fait main basse, ils les pressent jusqu’au dernier jus. Pour eux, toute société qui n’est pas socialiste est régie par les seuls rapports de domination : d’un côté les dominants (les bourgeois, les élites, les républicains, les professeurs, les Français, les fonctionnaires, les catholiques, etc.) ; de l’autre les dominés (les immigrés, les musulmans, les jeunes, les clandestins, les SDF, les chercheurs en sciences sociales, les éducateurs de rue, les prisonniers, etc.). Ainsi divisées, les choses sont simples : c'est blanc ou noir, 1 ou 0, + ou -, tout ou rien, etc. L’interprétation que l’on peut en faire est à la portée du premier analphabète venu : "si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou bien quelqu’un des tiens". Le mot domination nourrit la haine vouée à la culture, à la France, à la démocratie, à la république, etc. C’est le charbon qui fait avancer la locomotive du progrès en direction de la société sans classe.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ont cru juste d’accréditer l’extension à la société de ce terme politique, ce que les auteurs du Trésor de la langue française n’avaient pas fait explicitement. Dans ces emplois, domination ne signifie plus "souveraineté", mais "influence" : c'est "le fait d’exercer une influence prépondérante, de disposer d’une autorité intellectuelle, spirituelle ou morale". Les exemples sont "la domination d’une classe sociale, d’une caste, d’un parti". Ces emplois sociaux, et en grande partie fantasmés, de domination, légitiment la lutte, le combat, l’engagement. La guerre que les Grecs et autres peuples soumis ont menée contre la "domination du Turc" était juste ; elle légitime a posteriori la lutte que mènent les scienceurs sociaux contre la culture, la loi, la république, etc.

 

 

 

13 novembre 2007

Organisation

 

 

 

 

Voilà un nom dont les emplois résument la modernité. Dérivé du verbe organiser, au sens de "pourvoir d’organes", il est attesté en 1488 au sens "d’état d’un corps organisé". Il est enregistré pour la première dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans le seul sens de "manière dont un corps est organisé" (exemples : "l’organisation du corps humain" et "on dit aussi par extension l’organisation des plantes"). Ce sens biologique perdure aujourd’hui ; il est exposé dans le Trésor de la langue française, 1971-94, où il occupe (article organisation) une place réduite, au point que les biologistes pourraient s’en passer.

C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, qu’est attesté, pour la première fois selon les auteurs du Trésor de la langue française, le sens moderne, qui est d’abord tout politique : "on dit figurément l’organisation du corps politique pour signifier la constitution d’un État". Effectué pendant les événements dits révolutionnaires, le transfert d’un terme biologique au champ de la politique est éclairant ; et il dit plus long que tout discours savant que les catastrophes du XXe siècle, qui se résument par la biologisation de la politique (tout devient affaire de gènes, de races, de sang, d’hérédité), plongent leurs racines dans les délires révolutionnaires.

Le biologique soudé au politique, l’assomption politique et sociale d’organisation peut commencer. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), le mot prend son envol : "il se dit, figurément, en parlant des États, des établissements publics ou particuliers" ("l’organisation du corps politique, d’un ministère, de l’armée, des tribunaux, de la garde nationale, etc."). Rien n’arrête son extension. Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), elle reste timide : l’organisation touche l’Etat, un établissement public ou particulier, les tribunaux, une armée. Abusé par la nouvelle religion sociale dont organisation est le prodrome, Guizot, dans L’Histoire de la civilisation en France, qualifie de sociale l’organisation (ce qui fait pléonasme) et désigne de ce terme moderne, par anachronisme évidemment, la Gaule romaine envahie par les Barbares : "en beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect de la Gaule put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines" : la métaphore biologique (membres, muscles, sang, veines) est même filée. Si Guizot avait eu connaissance des gènes, il les aurait mis à contribution. Dans les exemples de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples se diversifient : "par extension, écrivent les académiciens, l’organisation de l’enseignement", mais c’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que triomphe le sens social d’organisation, comme l’attestent d’innombrables emplois : "effort, esprit, faculté, manque d’organisation ; organisation commerciale, logique, méthodique, du travail ; conseil en organisation ; organisation de congrès, de stages, de voyages, de fêtes, de concerts, de l’espace, etc". Les sciences sociales et humaines abusent de ce nom : la linguistique (organisation de la phrase, du discours, etc.), le droit et les techniques administratifs  : "organisation scientifique des écoles normales secondaires libres", "organisation hospitalière ", "organisation supranationale des économies", "organisation militaire, territoriale, de l’armée". "Par métonymie, le nom désigne les ensembles organisés (de services et de personnes) "formant une association ou une institution ayant des buts déterminés" : "Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.), Organisation météorologique mondiale (O.M.M.), Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (O.P.E.P.), Organisation scientifique du travail (O.S.T.), Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (O.T.A.N.), Organisation internationale du travail (O.I.T.), Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.), Organisation des Nations Unies (O.N.U.)". Les organisations peuvent être "administrative, agricole, commerciale, économique, familiale, financière, gouvernementale, industrielle, judiciaire, juridique, légale, municipale, ouvrière, paysanne, politique, privée, professionnelle, scolaire, sociale, syndicale, technique" ; elles portent sur les cours, l’enseignement, les études, la défense, la nation, le pouvoir, la société, etc. De la huitième édition (1932-35) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’allongement de l’article organisation atteste l’assomption sociale du nom. En 1932, la définition tenait en trois lignes ; aujourd’hui, elle occupe une page. En 1932, le mot avait un sens figuré ; dans la neuvième édition, trois sens : outre le sens biologique ("manière dont un corps est organisé, dont s’agencent ses parties"), les sens politiques et sociaux : "figuré, en parlant des États et de leurs institutions, l’organisation des pouvoirs prévue par la Constitution", "l’action par laquelle on prépare une entreprise, on se donne les moyens d’assurer son déroulement, sa réussite", "l’ensemble de personnes physiques ou morales organisées en vue d’un but commun".

En moins d’un siècle, ce nom issu de la biologie s’est confondu avec la société elle-même ou avec la volonté de faire société.

 

 

12 novembre 2007

Blocage

 

 

 

 

Dérivé de bloquer au sens de "former un bloc", le nom blocage est attesté au milieu du XVIe siècle comme terme d’architecture : il désigne le "massif de matériaux qui remplit les vides entre les deux parements d’un mur". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 (la première) et 1932-35 (la huitième) ; en 1694 : "(ou blocaille), menu moellon, pierres qui servent à remplir l’espace des murs qui est entre les grosses pierres" (blocaille serait la même forme que blocage) ; en 1932-35 : "il désigne aussi, dans cette dernière acception, les matériaux, les moellons qui servent à faire ce travail et, dans ce sens, on dit aussi blocaille". Les autres lexicographes reproduisent cette définition, Féraud dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "menu moellon, petites pierres qui servent à remplir les vides que laissent entre eux les gros moellons" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "terme de maçonnerie, menus moellons, petites pierres servant à remplir des espaces vides et à paver des routes" (exemple : "remplir de blocage l’entre-deux des parements d’un mur").

Peu à peu, ce sens tombe en désuétude. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est exposé en deuxième position, alors qu’il est le sens historique premier et le plus ancien de blocage ; et dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens distinguent deux homonymes blocage 1 et blocage 2 ; l’article consacré à blocage 1 (le sens historique) est bref ("bâtiment, action de remplir des fondations ou les vides d’un ouvrage de maçonnerie par des débris de matériaux, pierres de blocage ; par métonymie, ensemble de débris, de moellons, de briques, etc., mêlés à du mortier et servant à cet usage, une voûte de blocage ; on dit aussi blocaille") ; l’article consacré au sens moderne (blocage 2) est trois fois plus long. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent encore, mais au sens spécifique de la maçonnerie, alors qu’il était jadis propre aux architectes : "B. Action de bloquer, de réunir en bloc ; résultat de cette action. Par métonymie, en maçonnerie, pierraille servant à bloquer ; ensemble de petites pierres, de débris de moellons ou de cailloux que l’on jette à bain de mortier pour combler un espace vide, comme par exemple entre les pierres formant les deux parements d’un mur. Il a pour synonyme blocaille"  (mais il n’y a pas d’entrée blocaille dans ce Trésor). Dans cette définition, bloquer ("action de bloquer, pierraille servant à bloquer") n’a pas pour sens "arrêter", mais "réunir, grouper, mettre en bloc, former un bloc, consolider avec de la pierraille".

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), est attesté un nouveau sens, celui que blocage prend, par analogie avec l’architecture, dans l’imprimerie : "blocage, en termes d’imprimerie, se dit d’une lettre mise à la place d’une autre" (même définition en 1798). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est exposé clairement et surtout la raison d’être du blocage est expliquée : "lettre renversée ou retournée, que l’on met dans la composition pour tenir provisoirement la place d’une autre lettre qui manque". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la définition amplifiée des académiciens : "terme d’imprimerie, lettres retournées, et qui sont provisoirement employées pour tenir la place des lettres qui manquent".

 

Les sens modernes apparaissent à compter de 1907. Peu à peu, blocage s’extrait de l’architecture et de la typographie et c’est dans le vocabulaire de la mécanique que, pour la première fois, le mot s’émancipe. C’est "l’action de bloquer les freins" ; puis blocage s’étend à toutes sortes de réalités, économiques et sociales évidemment, et même à des phénomènes psychologiques, qui ne sont avérés que par ceux qui les observent. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), notent ce changement d’importance. Le blocage, ce n’est plus seulement "l’action de réunir en bloc" ; c’est aussi "l’action de bloquer, de rendre immobile" (exemples : "le blocage des freins, d’une bille de billard"). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le premier sens exposé est celui de 1907, "action de bloquer, d’arrêter ; résultat de cette action", et il est illustré de ces exemples : "les écrous et contre-écrous de blocage doivent être serrés à fond et goupillés" (Nouvelle Encyclopédie pratique, 1927) ; "les expériences ont montré que l’action progressive des freins produisait un meilleur résultat que le blocage" (Traité général des automobiles à pétrole, 1907). A partir de ce sens technique, prolifèrent les emplois sociaux et économiques de blocage : "blocage du crédit, des prix, des salaires", ainsi que les emplois en médecine ("arrêt brusque de la fonction de certains organes, blocage du cœur") et en psychologie : "blocage affectif, le fait d’être bloqué dans sa vie affective ; arrêt de l’épanouissement de la vie affective".

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, moins de trente ans se sont écoulés. C’est peu – en apparence, du moins. Car, pour ce qui est des sens modernes de blocage, ce que notent les académiciens, c’est la prolifération des emplois de blocage au sens moderne "d’action de bloquer ou de se bloquer ; résultat de cette action". Quatre grandes acceptions sont distinguées. "1. Action d’empêcher un objet de bouger, action de l’immobiliser dans une position (le blocage d’un écrou, vis de blocage, le blocage d’une porte au moyen d’une cale, le blocage d’une bille de billard contre la bande) ; au football, c’est l’action d’arrêter net le ballon dans sa trajectoire (le gardien de but a réussi un blocage à deux mains) et spécialement, l’action d’obstruer une voie de communication, de la rendre impraticable (le blocage des voies ferrées par des manifestant, le blocage d’une route par des congères)". "2. En parlant d’un mécanisme, le fait de se bloquer, de se trouver immobilisé, dans l’impossibilité de fonctionner (le blocage des freins, d’une courroie de transmission, d’un moteur)". "3. Par analogie, l’action de suspendre, d’interrompre le déroulement d’un processus (le blocage des négociations, des délibérations) ; en économie, blocage des prix, des salaires, mesure de fixation autoritaire des prix, des salaires à un certain niveau, pour prévenir l'inflation ; blocage des crédits, leur suppression provisoire ; le blocage d’un compte bancaire, l’interdiction faite à son détenteur d’y pratiquer des opérations". "4. Psychologie, refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation ("blocage affectif, refus ou incapacité d’évoluer dans sa vie affective, de surmonter les difficultés de sa vie affective)".

 

Dans ces emplois, le sens de blocage est généralement défavorable. Le blocage est une malédiction, une épreuve, un aléa, un incident. Il est vrai que la société française est atteinte de cet ersatz de progrès que l’on nomme bougisme (en fait, c'est de la bougeotte politique), et que, de fait, dans ce cadre-là, l’arrêt, même provisoire, de quoi que ce soit, le cœur, l’augmentation des salaires, la distribution du crédit, la circulation automobile ou celle des trains, etc. est la pire des calamités qui puissent survenir.

C’est bien entendu dans ce sens (et ironiquement) qu’il faut entendre blocage quand il est question du blocage des facs ou du blocage des universités. La loi dite "loi Pécresse" a été votée par les représentants élus du peuple français, lequel est encore, du moins en théorie, souverain – c’est même le seul souverain qui soit. Il n’y a pas d’autre démocratie que celle-là. Cette loi n’a pas l’heur de plaire. Qu’à cela ne tienne, on viole la démocratie. On rejoue la prise du palais d’hiver ; on se grime en Lénine, en bolchos, en barbudos prenant d’assaut La Havane, etc. Marx, dont la folie était parfois bloquée par un éclair de lucidité, écrit, à juste titre, dans La lutte des classes en France, 1848-1850, que l’histoire ne se répète jamais, sinon sous une forme grotesque, dérisoire ou parodique. Il ne pensait pas que cet éclair de génie pourrait un jour s’appliquer à ses propres sectateurs. Oui, ils rejouent Lénine (ou Mao ou Castro ou Pol Pot), mais sur un mode de carnaval. La loi démocratique est qualifiée de loi scélérate, le peuple qui l’a voulu étant un agrégat informe de sous-hommes inférieurs. Les mécontents auraient dû faire grève eux-mêmes. Mais une grève de deux mois ou plus, surtout une de ces grèves qui durent chaque année un trimestre ou deux, c’est de l’argent perdu. Alors, on fait lever le bras à une centaine d'individus, qui ne sont pas tous étudiants. Le blocage est "voté". Les rares étudiants présents se bougent; ils vont de l’avant ; ils bougent en bloquant ; ils vont de l’avant en interdisant au plus grand nombre d'accéder à des lieux publics, qui sont ainsi privatisés. Il semble que le sens de blocage en psychologie, "refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation", a été spécialement inventé pour ces affaires.

 

 

11 novembre 2007

Perspective

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage dans les universités du Moyen Age, le nom perspectiva était un terme de géométrie et d’optique. A la fin du XIIIe siècle, perspective est attesté dans un ouvrage sur les Météores d’Aristote : "car nous savons par perspective la cause pour quoi telles clartés sont apparentes". En italien, le nom prospettiva, de même origine, était en usage chez les peintres. C’est sous son influence que perspective est employé en 1547 au sens "d’art de représenter les objets selon les différences que l’éloignement et la position y apportent". Ce terme de peinture connaît un succès si vif qu’il désigne un "tableau, un tissu, un portique... en trompe-l’œil" et une perspective peinte (1551), puis un ensemble de choses qui se présente au regard sous un aspect esthétique agréable (1584) et en 1787 une "voie considérée dans la dimension de sa profondeur" (les perspectives de Saint Petersburg, la perspective Nevski).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), les trois principales acceptions de perspective sont exposées : "partie l’optique qui enseigne à représenter les objets selon la différence que l’éloignement y apporte, soit pour la figure, soit pour la couleur" ("ce peintre entend bien les règles de la perspective ; la perspective n’est pas bien observée dans ce tableau") ; "on appelle particulièrement perspective un tableau, une peinture qui représente des jardins, des bâtiments ou autres choses semblables en éloignement pour tromper la vue, et qu’on met ordinairement au bout de l’allée d’un jardin ou d’une galerie" ; "perspective se dit aussi de l’aspect de divers objets à la campagne vus de loin" ("voilà un coteau qui fait une belle perspective, cette maison-là a Paris en perspective"). D’une édition à l’autre, ces trois sens, qui sont relatifs à la représentation d’un espace sur une surface à deux dimensions, à la peinture ou à l’esthétique, sont exposés : de la quatrième (1762) à la huitième édition (1932-35). D’Alembert et Diderot consacrent dans L’Encyclopédie (1751-65) un long article à perspective, où ils énumèrent les champs du savoir dans lesquels la perspective est un objet d’étude : ordre encyclopédique, entendement, raison, philosophie ou science, science de la nature, mathématiques, mathématiques mixtes, optique, perspective. "C’est l’art de représenter sur une surface plane les objets visibles tels qu’ils paraissent à une distance ou à une hauteur donnée à travers un plan transparent, placé perpendiculairement à l’horizon, entre l’œil et l’objet. La perspective est ou spéculative ou pratique".

 

A Madame de Sévigné, serait due l’extension de ce terme à des réalités qui ne relèvent ni de l’art, ni de la science optique, ni de l’esthétique : en 1676, "manière dont on projette dans l’avenir le développement d’une situation actuelle" ; en 1688 "attente d’un proche événement" ; en 1689 "avenir prévisible" ("une perspective agréable"). Les académiciens notent cette extension sémantique à compter de la quatrième édition de leur Dictionnaire : "perspective s’emploie aussi figurément, en parlant des divers bonheurs ou malheurs de la vie, regardés comme étant presque certains, quoique encore éloignés" ("il est jeune, et il y a des biens immenses qui le regardent ; c’est une belle perspective pour lui") et "dans une acception figurée, on dit aussi en perspective pour dire en éloignement" ("il a de grands biens, mais ce n’est encore qu’en perspective"). Les auteurs de dictionnaires leur emboîtent le pas ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "4°, figurément, il a une belle ou une vilaine perspective, il a de grands avantages à espérer ou de grands malheurs à craindre" ; les académiciens, qui, dans la sixième édition (1832-35), complètent les emplois exposés ci-dessus par "en perspective signifie aussi dans l’avenir" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, il se dit d’un événement éloigné mais probable" (le sens est illustré de citations de Mme de Sévigné : "je m’en irai avec cette douce espérance de vous revoir l’hiver, c’est une perspective agréable" ; "vous me donnez des perspectives charmantes pour m’ôter l’horreur des séparations" ; "ma chère enfant, je ne vous dis pas que vous êtes mon but, ma perspective ; vous le savez bien").

 

Chez Madame de Sévigné, l’emploi de perspective est lié à des événements, heureux ou malheureux, de son existence ou aux relations avec sa fille qui vit très loin d’elle ; jamais à l’histoire ou au futur de l’humanité. C’est pendant la Révolution que ce sens idéologique ("manière propre à un individu, une idéologie, une discipline de concevoir ou d’interpréter le déroulement des événements") est attesté pour la première fois en français (Chateaubriand, Essai sur la Révolution, 1797) et en 1836, chez Quinet : "manière dont on se représente un événement ou une série d’événements dans leur déroulement".

Les académiciens ne relèvent pas ce sens, lequel est exposé en revanche dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "manière particulière d’envisager les choses ou d’en interpréter le déroulement ; aspect sous lequel les choses se présentent" (synonymes angle, optique, point de vue). La conception du monde (ou vision du monde) prime sur la réalité du monde. Les exemples sont : "aucune existence dans la perspective biblique n’est monadique" (1957) ; "c’est ce journal-là, ou un autre, peu importe, que je lirai là-bas. En tout cas, une édition de Paris. Ce sont des nouvelles arrangées de cette façon-là, dosées comme ça, qui m’arriveront. La perspective du monde qui sera, chaque matin, que je le veuille ou non, la mienne" (1932). C’est de fait, par métonymie, le "domaine qui s’ouvre à la pensée ou à l’activité" (sociale, politique, idéologique évidemment). Les syntagmes communs sont "perspective nouvelle, de développement, d’évolution, d’expansion, d’avancement, de promotion, d’avenir, etc.". Les sciences sociales et humaines abusent de perspective : la démographie a ses perspectives de population et démographiques ("approche par le calcul des probabilités d’évolution numérique d’une population"). 

La NLF ne se nourrit pas que de termes de théologie ou de termes de droit dévoyés. Elle s'abreuve aussi aux sciences et aux arts, ce que résume assez bien le nom perspective.

 

07 novembre 2007

Civilité ou civilisation ?

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que "civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire". Civilisation est donc un mot récent, que les académiciens ont hésité à enregistrer, ce qui laisse penser que la notion de civilisation, qui nous paraît si naturelle, n’allait pas de soi dans la France des siècles classiques. Enfin, le succès du mot est lié à l’intérêt croissant que les Français ont manifesté au XIXe siècle pour l’histoire. Presque tout a été dit sur civilisation par l’historien Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), puis par deux philologues, Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930) et Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), enfin par un linguiste, qui était aussi un admirable philosophe, Emile Benveniste ("Civilisation. Contribution à l’histoire du mot", Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966). Ce mot, "un des termes les plus importants de notre lexique moderne" (Benveniste), a été inventé en 1756 par Mirabeau dans L’Ami des hommes ou Traité de la population : "la Religion est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc.". Dans un manuscrit intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit ce terme ainsi : "si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu".

Les définitions actuelles sont différentes. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est "l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société". Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les académiciens, ce qui prime, ce sont les arts, connaissances, techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Selon Littré, la civilisation est "l’ensemble des opinions et des mœurs", mais dans la mesure où ces mœurs "résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences". Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les "valeurs" et le progrès matériel ou technique : "l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution". Cette conception moderne de la civilisation ramenée au développement des techniques, connaissance et sciences, est l’objet de nombreuses critiques. Ainsi chez Camus, dans L’homme révolté (1951) : "les illusions bourgeoises concernant la science et le progrès techniques, partagées par les socialistes autoritaires, ont donné naissance à la civilisation des dompteurs de machine qui peut, par la concurrence et la domination, se séparer en blocs ennemis mais qui, sur le plan économique, est soumise aux mêmes lois : accumulation du capital, production rationalisée et sans cesse accrue".

Dans son article sur le mot civilisation, Benveniste explique l’écart qui sépare la première attestation en 1568 du verbe civiliser et celle, en 1756, du nom civilisation qui en dérive, par la rareté, avant le XVIIIe siècle, des mots en – isation et surtout par les changements dans les conceptions de l’homme et de la société. Attardons-nous sur cette idée. Pour former civiliser, a été ajouté à l’adjectif civil, au sens de "sociable", "poli", "urbain", le suffixe verbal iser qui signifie "rendre" et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus revient à les changer en bien, à les amender, à les améliorer ou à les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Pour former civilisation, a été ajouté au verbe civiliser le suffixe nominal ation qui exprime une action ou qui suppose aussi un processus. Autrement dit, ce qu’expriment les suffixes iser et ation du nom civilisation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : "de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient, et même si certains, et d’abord Mirabeau, comptaient encore la religion comme le premier facteur de la civilisation". De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Pourtant, si l’on relit la définition de Mirabeau, il apparaît qu’il donne à civilisation le même sens qu’à civilité. En 1762, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme "l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde" ou "les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie". La différence entre l’un et l’autre termes est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique. En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : "It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time" (II, p. 310) ; "the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization" (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut non seulement être préservée, mais surtout s’étendre à d’autres pays ou à d’autres nations et être universalisée.

 

En deux siècles, entre Mirabeau (1756) et Camus (1951) et le Trésor de la Langue française (1971-94), s’est creusé, pour ce qui est de la notion de civilisation, un double abîme : chez Mirabeau, la notion est morale ; chez les modernes, elle est, pour l’essentiel, technique et, si les mœurs sont évoquées, c’est comme le résultat de progrès matériels ; chez Mirabeau, la notion est positive ; chez les modernes, elle est l’objet de suspicions et elle est même parfois négative. Il n’y a pas que la notion qui ait changé. Alors que les mœurs sont spécifiques à un pays, un peuple, une nation, et irréductibles de ce fait, les techniques, les connaissances, les sciences appartiennent à l’espèce humaine. La civilité varie suivant les climats ou les régions ou les peuples. Il existe une civilité française ou une civilisation française dans le sens moral que Mirabeau a donné à ce terme. La civilisation, en revanche, quand elle est technique ou matérielle, dépasse les frontières d’un pays ou le cadre d’une nation. Tant que la civilisation était affaire de mœurs, d’urbanité, de vertu, elle était ou elle pouvait être spécifique ou particulière et elle pouvait être, comme les mœurs, limitée à un pays ou à une nation : elle était propre à la France ou aux Français (ou aux Anglais, aux Russes, aux Egyptiens). Entendue ainsi, il existe donc une civilisation française. Mais à partir du moment où la civilisation se caractérise par le niveau de vie matériel ou le développement industriel, elle est indépendante de quelque particularité que ce soit, nationale, ethnique, religieuse. Commune à plusieurs peuples ou même à tous les peuples, elle n’a plus rien de propre à la France, au Canada, à l’Angleterre. Elle est occidentale ou impériale ou matérielle ou technique ou mondiale. Ainsi la civilisation des mœurs, dont traite Norbert Elias dans un ouvrage célèbre et qu’il attribue en propre à la France, n’est rien d’autre que la forme française de la civilité. S’il existe une civilisation pouvant être qualifiée de française, elle se trouve dans cette vieille civilité ou urbanité ou douceur de mœurs ou politesse qui est, hélas, en voie de lente disparition en France, mais qui a fait, avec l’art de la conversation, la courtoisie, l’égalité entre les hommes et les femmes, la douceur de vivre, la grandeur de la civilité française, et à laquelle l’écrivain Renaud Camus (Du Sens, P.O.L. 2002) essaie de redonner un sens : "La civilisation (…) a été inventée pour canaliser la violence et pour rendre possible l’aventure individuelle de chacun, le travail par lequel l’individu devient tout ce qu’il peut être, sans nuire à ses voisins et sans être gêné par eux… Comme l'éducation (…), la civilisation implique un être-moins pour un être-plus. On donne un peu pour recevoir beaucoup. On sacrifie la réalisation d’une part de ses pulsions, celle qui impliquerait pour les autres un dérangement, une nuisance, la nocence, pour se voir offrir en échange toute liberté d’aller au bout de toutes les autres. Par l’entremise du contrat, de la forme, de la syntaxe, du détour, on renonce à une partie de soi pour avoir liberté d’être tout ce qu’on peut être".

 

 

 

 

06 novembre 2007

Organiser

 

 

 

 

Dérivé du nom organe, le verbe organiser est attesté au début du XVIe siècle avec le sens "pourvoir (un être ou un corps) d’organes". Au XVIIe siècle, ce sens, que l’on peut à bon droit qualifier de théologique, comme le montre la consultation des dictionnaires, s’enrichit d’un sens musical : "faire un instrument de musique qui rende une harmonie semblable à une orgue ; organiser une vielle, une épinette", Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; "joindre une petite orgue à un autre instrument de musique, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument on fasse jouer l’orgue en même temps ; organiser un clavecin, une épinette", Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition, de 1694 à 1835.

Le sens moderne, politique, administratif et social, date de 1789 : Sieyès emploie organiser (l'Etat ou le tiers état) dans le sens de "(le) doter d’une structure". En deux siècles, ce verbe est passé de la métaphysique chrétienne au social ou au politico-social, résumant ainsi l’évolution d’une partie de la langue française sous l’influence de la nouvelle religion solidaire, sans transcendance et toute sociale, qui remplace peu à peu la vieille religion catholique. Le sens est exposé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est clairement théologique dans les quatre premières éditions de 1694 à 1762 : "former les organes". Les académiciens ajoutent : "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", l’auteur en question étant le Créateur. Dans la quatrième édition, la définition est complétée par un exemple qui atténue la force théologique de "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", c’est-à-dire le pourvoir d’organes ou former ses organes : c’est "la nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise", la nature en question pouvant ne pas être le Dieu tout puissant de la théologie. Les académiciens notent que ce verbe a un emploi réflexif (ils disent réciproque), laissant entendre que peut-être la transcendance ne serait pas aussi puissante qu’ils l’affirment, comme l’atteste l’exemple : "quand le corps commence à s’organiser dans le ventre de la mère".

Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, ce sens n’est pas exposé. Est-ce un oubli ? Est-ce la certitude que la question théologique est en voie d’être réglée, c’est-à-dire niée ? Peut-être. Seul le sens musical d’organiser est relevé : "terme d’organiste, c’est unir une petite orgue à un clavecin ou à quelque autre instrument semblable, à une épinette, par exemple, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument, on fasse jouer l’orgue en même temps". D’ailleurs, à partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens théologique ou métaphysique s’efface peu à peu : "former des organes" est remplacé par "donner aux parties d’un corps la disposition nécessaire pour les fonctions auxquelles il est destiné", nécessaire, fonctions, destiner renvoyant à une conception mécaniciste ou fonctionnaliste de l’homme, et le responsable du procès d’organiser est la Nature : "la Nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise"  (1798, 1832-35, 1932-35). Dans la huitième édition (1932-35), la définition est illustrée de deux nouveaux exemples qui tiennent d’un dictionnaire de choses et non pas d’un dictionnaire de mots : "les êtres ou les corps organisés sont les animaux et les végétaux ; les minéraux ne sont pas des êtres organisés". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition, en la modifiant : "donner la disposition qui rend des substances aptes à vivre, à être animées". En 1694, organiser, c’était former les organes ; en 1872, ce n’est plus qu’une affaire de disposition. Deux exemples illustrent ce sens : "la nature est variée dans la formation des corps qu’elle organise" (la variété implique qu’il n’y ait plus un seul modèle) et, de Guez de Balzac, "c’était un spectre et un fantôme de ma façon ; un homme artificiel que j’avais fait et organisé" (il "organise" un être de fiction). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent encore ce sens : "disposer les éléments d’un corps pour les fonctions auxquelles il est destiné", qu’ils illustrent des exemples des académiciens et d’extraits d’écrivains qui emploient le participe passé organisé : "un être délicatement organisé comme Étienne" (Balzac, 1836) ; "la série (…) organisée, comme dans les animaux et les plantes, etc." (Proudhon, 1843) ; "quand nous disons la vie, nous entendons l’activité de la substance organisée ; dans les conditions où nous voyons qu’elle se manifeste sur la terre" (France, 1895 : vie est entendu dans un sens biologique, et non dans le sens spirituel chrétien). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne mentionnent plus le sens théologique et premier d’organiser.

 

 

Attesté en 1789, le sens moderne est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, celle qui a été publiée en 1798, pendant la Révolution. Organiser, c’est "régler le mouvement intérieur d’un corps politique, d’une administration, etc.". La définition est exposée avec plus d’ampleur dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35) : "organiser s’emploie aussi figurément, et signifie donner à un établissement quelconque une forme fixe et déterminée, en régler le mouvement intérieur : organiser une armée, un tribunal, un ministère, une administration, etc.", sens qu’expose aussi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, donner à un établissement une forme, en régler l’arrangement intérieur ; organiser une armée, une administration ; Napoléon, dans Vilna, avait un nouvel empire à organiser, la politique de l’Europe, la guerre d’Espagne, le gouvernement de la France à diriger". De la politique, le verbe s’étend au social et prend le sens de "disposer, arranger : organiser une partie de plaisir, une partie de jeu" (Littré).

Au XXe siècle, organiser s’étend à toutes les réalités. Il est vrai que plus rien n’échappe à la nouvelle religion sociale, qu’elle tient tout sous sa coupe, qu’elle règle tout, qu’aucune réalité ne peut se soustraire à l’organisation qu’elle impose. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens ajoutent au sens politique cet emploi éloquent : "par analogie, organiser sa vie, son temps, sa journée ; organiser l'enseignement". Tout est à la société, même la vie et même le temps. Autrefois, ces choses étaient à Dieu. L’article organiser du Trésor de la langue française (1971-94) raconte l’assomption sociale de ce verbe. C’est "doter quelque chose d’une certaine structure et combiner les éléments d’un ensemble d’une certaine manière" (les mots de la définition sont si vagues qu’ils peuvent désigner tout et n’importe quoi) : "organiser ses affaires, son emploi du temps, son travail, sa vie, le monde (évidemment !), l’existence, la pagaille (c’est ironique), la complication ruineuse, le déboisement des pentes et sommités, le tarissement des sources, le désastre, une pièce, des formes, l’espace, les orchestrations, les constructions littéraires, la musique, une conférence, une réunion, une expédition, des fêtes, des jeux, une représentation, un complot, des rondes et des farandoles". La nouvelle religion sociale organise même les êtres humains ; elle les "soumet à une façon efficace de vivre ou d’agir" ; elle organise les hommes, le peuple nouveau, des divisions de cadres et 200.000 hommes de réserves, les résistants. Bien entendu, les sciences humaines et sociales font un usage sans limite d’organiser : la psychologie (Sartre : "si la conscience organise l’émotion comme un certain type de réponse adaptée à une situation extérieure, comment se fait-il donc qu’elle n’ait pas conscience de cette adaptation ?" A question stupide, pas de réponse), la linguistique, la cybernétique, la biologie, le management, etc. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ne relèvent que le sens social : "ordonner divers éléments de manière à former un tout cohérent" (l’objectif "le tout cohérent" est celui de la nouvelle religion sociale et solidaire) et "prendre l’initiative d’une action et la mener à bien en adoptant les dispositions nécessaires, en combinant divers moyens" (une visite, une fête, un match, une campagne de publicité, des élections, un référendum, etc.) – c’est-à-dire militer pour que la religion sociale soit l’alpha et l’oméga de la France et du monde.

 

 

05 novembre 2007

Prestation

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), il est précisé que le nom prestation, entendu dans le sens "d’action par laquelle on prête" (le sens est vague, puisque l’action de prêter un livre ou de l’argent n’est pas une prestation), est d’un emploi restreint et qu’il est parfois limité à un seul syntagme, comme en 1694 ("il ne se dit guère qu’en cette phrase prestation de serment, qui signifie l’action de prêter serment"), ou bien à quelques locutions, comme en 1932-35 : "il ne s’emploie guère que dans les locutions suivantes : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, acte par lequel un vassal rendait foi et hommage à son suzerain". C’est un terme de droit, et en particulier de droit féodal, formé sur les mots latins fidem praestare "montrer sa bonne foi, prouver sa loyauté" et jusjurandum praestare "prêter serment". Les autres auteurs de dictionnaires relèvent cet emploi restreint ; Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "il ne se dit qu’au Palais : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, action d’un vassal qui rend foi et hommage à son seigneur suzerain" ; Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme de palais, prestation de serment, action de prêter serment ; terme de féodalité, prestation de foi et hommage, l’action d’un vassal qui rendait foi et hommage à son seigneur".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un autre sens de prestation, terme de droit ou de palais, comme ils l’écrivent : "on appelle au palais prestation annuelle les redevances annuelles qui se payent en fruits (en récolte) ou animaux en nature". C’est le seul sens qui est donné à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-65) : "en jurisprudence, prestation signifie l’action de fournir quelque chose ; on entend aussi quelquefois par ce terme la chose même que l’on fournit ; par exemple, on appelle prestation annuelle une redevance payable tous les ans, soit en argent, grains, volailles et autres denrées, même en voitures et autres devoirs". Il s’agit de ce qu’un obligé (fermier ou métayer, par exemple) fournit contractuellement au propriétaire des terres qu’il cultive, comme cela est dit encore, indirectement, dans les exemples cités dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "domaine grevé de beaucoup de prestations", ou dans la sixième édition (1832-35) : "prestation en nature, en argent, ou simplement, prestation, redevance en nature, en argent", ou par Littré (Dictionnaire de la Langue française) : "prestation en nature se dit du travail de trois journées auquel les habitants des communes peuvent être assujettis pour la réparation des chemins vicinaux, en vertu de la loi du 21 mai 1836 ; la prestation est rachetable en argent", et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes d’administration, prestation en nature, travail auquel les habitants d’une commune sont assujettis pour la réparation des chemins vicinaux".

Littré, dans une remarque, cite un juriste qui distingue les emplois de deux noms quasiment synonymes, redevance et prestation : "redevance s’emploie plus volontiers quand on veut parler d’une somme à payer par un fermier, ou d’une quantité de blé due annuellement par un métayer, tandis que prestation se dit mieux de l’action par laquelle on prête sa personne, un cheval, une charrette, etc. pour accomplir une tâche". Les prestations annuelles du Dictionnaire de l’Académie française sont donc des redevances.

 

C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom prestation s’étend à l’administration, dans un premier temps à l’administration militaire, et qu’il ne désigne plus un devoir ou une redevance (ce que les militaires doivent fournir), mais un droit : "ce qui est dû aux militaires". La prestation n’est plus active, elle est passive ; elle n’est pas versée à autrui, elle est reçue. C’est ainsi que prestation est défini par Littré ("fourniture due aux militaires, en nature ou en argent") et par les académiciens (huitième édition : "dans l’administration militaire, fourniture due aux militaires ; en nature, en argent").

Une brèche est ouverte dans l’édifice social ancien, fait de solidarités et d’obligations. Désormais, le seul obligé, c’est l’Etat ou la collectivité, les citoyens n’étant plus que des ayants droit. En 1949, les prestations étaient familiales ; aujourd’hui, elles sont toutes sociales, comme l’atteste l’article prestation du Trésor de la Langue française (1971-94). Durkheim a beau définir la prestation comme un service que l’on effectue ou un bien que l’on fournit en échange d’un autre service ou d’argent et rappeler la réciprocité de tout contrat social ("quant aux autres contrats, qui sont l’immense majorité, les obligations auxquelles ils donnent naissance sont corrélatives ou d’obligations réciproques, ou de prestations déjà effectuées ; l’engagement d’une partie résulte ou de l’engagement pris par l’autre, ou d’un service déjà rendu par cette dernière", 1893), la nouvelle religion, toute confite en social et en solidarité à sens unique, fait de la prestation une "aide gratuite, une allocation ou des fournitures diverses, octroyées à quelqu’un lors de circonstances prévues par la législation", alors que les prestations sociales (en argent) sont "destinées à compenser la perte de salaire entraînée par une maladie, une maternité ou un accident du travail " et sont versées à des travailleurs, en échange des cotisations qu’ils versent. On comprend que ce système attire en France autant de ressortissants du tiers monde : "la France ne peut plus se permettre de garder un sous-prolétariat vivant de prestations sociales et à qui nous n’avons plus de travail à donner", écrivait Le Figaro en 1984.

La prestation étant devenue l’horizon indépassable de la société nouvelle et sa raison d’être ou son logo, le nom prestation s’étend à toute sorte de réalités ; un service, comme l’écrit, sans rire, Sartre : "la création d’une œuvre d’art à l’intérieur d’une société bourgeoise devient une prestation de service" (Baudelaire, 1947) ; une "exhibition" ou une "performance", comme l’écrivent en français américain les lexicographes éminents du Trésor de la langue française, dans les sports ou à la télévision ou devant un public. Selon les ethnologues, c’est un "service rendu obligatoire du fait de la parenté, de rapports sociaux ou de liens juridiques" (1981) : si elle est obligatoire, en quoi est-elle un service rendu ?

 

 

 

04 novembre 2007

Confiner

 

 

 

 

Dérivé du nom confins, confiner est attesté au XIIe siècle au sens "d’enfermer", puis au sens de "forcer quelqu’un à rester dans un espace limité". C’est dans la seconde moitié du XVe siècle que le verbe prend aussi le sens "être proche de quelqu’un (par la parenté)", puis, à propos d’un territoire ou de terres, "être situé sur les confins de ...". Le chroniqueur du XVe siècle, Commynes, l’emploie dans ces deux sens : "des Allemands qui confinent tant en Savoie qu’en Bourgogne" et "par soupçon seulement, les rois confinent souvent des gens".

Ces deux sens sont exposés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694 ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition en cours de publication) : "être situé proche les confins d’un pays" (exemples "la France confine avec l’Espagne", "les terres qui confinent à la forêt") et "actif (c’est-à-dire transitif), reléguer dans un certain lieu" (exemples : "on l’a confiné dans une île, dans un monastère, s’aller confiner dans des montagnes, dans une solitude"). D’une édition à l’autre, les lieux de relégation se multiplient et se diversifient : non seulement une île ou un monastère, mais aussi la prison, le désert, parmi les bêtes sauvages, la province, un bureau, les lieux cachés et, au figuré, une condition sociale, la misère ou la pauvreté. Le verbe confiner s’est étendu dans la langue moderne à tant de réalités disparates que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont cru bon de distinguer deux homonymes : confiner 1 (verbe intransitif), au sens de "être contigu de" ou "être proche ou très proche de" (de la folie, par exemple), et confiner 2 (transitif), au sens de "délimiter" (quelque chose) ou "d’enfermer" (quelqu’un), "le fixer dans un lieu", dans un "état" ou dans une "condition sociale" : confiner quelqu’un dans son intérieur, les femmes dans le ménage, les visites, les chiffons et les toilettes, se confiner dans une opposition stérile. Dans la langue classique, le verbe confiner pouvait se rapporter à un acte volontaire, propre à la vie mystique ou spirituelle : on se confinait au désert ou dans la solitude. Dans la langue moderne, les emplois sociaux, quasiment tous négatifs, ont peu à peu éliminé les anciens emplois religieux et positifs, comme l’attestent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "verbe transitif, reléguer dans un endroit précis, dans un espace limité ; confiner un prisonnier dans sa cellule ; confiner quelqu’un dans un bureau ; confiner quelqu’un dans un emploi subalterne et spécialement, air confiné, air qui n’a pas été renouvelé". Confiner quelqu’un, c’est faire de lui une victime de la société.

Ce qui a changé le sens de confiner, c’est la nouvelle religion sociale et prétendument solidaire qui a remplacé l’ancienne religion transcendantale : on se confinait jadis au désert pour se rapprocher du Créateur. La solitude voulue est désormais interprétée comme une mise à l’écart du groupe social, comme un enfermement dans une condition dégradante ou comme une punition. Pierre Leroux, ce socialiste dit utopique, a été, au XIXe siècle, un des grands prêtres et un des plus actifs propagandistes de la religion nouvelle. Il tient donc confiner pour une déchéance ou une sanction : "de quel droit donc, encore une fois, confineriez-vous l’homme et le borneriez-vous à un coin de cette sphère qu’il a sous les pieds et de cette sphère qu’il a sur la tête ?", écrit-il en 1840 dans De l’Humanité, qui est le bréviaire (trop long et prolixe pour un bréviaire) de la religion sociale.

Le journal Le Monde, qui a été dirigé à la Libération par les démocrates chrétiens, est devenu, sans même en avoir conscience, l’organe de cette religion sociale. Le 20 octobre 2007, a été publié un article au titre éloquent : "la vie confinée des sans papiers". La vie de ces clandestins aurait dû être qualifiée, ce qu’elle est sans doute, de difficile, inquiète, angoissée. L’adjectif confinée est impropre. Ces clandestins, qui traversent les frontières comme si elles étaient une rue, sont moins confinés que les Français, qui doivent posséder des papiers ou un passeport pour se rendre à l’étranger. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) définit ainsi confiner : "c’est reléguer dans un certain lieu ; confiner dans une prison, dans un monastère, dans un désert, parmi des bêtes sauvages". Il suffit de lire cet article sulpicien pour comprendre que l’adjectif confinée établit, faussement bien entendu (mais les journalistes ne sont pas à un mensonge près), que les clandestins vivant en France ne sont pas libres, qu’ils sont emprisonnés, qu’ils ne peuvent pas aller ou venir à leur gré, qu’ils n’ont pas le droit de rentrer chez eux, qu’ils sont condamnés à végéter dans un périmètre étroit. Nés bons et innocents par nature, ils sont les victimes d’un pays pervers et inhumain. Les journalistes transforment leur prétendue souffrance en élection. Ces élus (de qui ? d’Allah ? de Trotski ou de Mao ? d’Hitler ?) ont pour mission d’établir un ordre nouveau en France ou en Europe. Mais il leur manque quelque chose pour réaliser ce pour quoi ils ont été choisis : de simples papiers, qu’une République aveugle, sans cœur, stupide, fasciste et bien entendu raciste, leur refuse.

 

 

03 novembre 2007

Vandalisme

 

 

Vandale et vandalisme

 

 

 

Au XIIIe siècle, le nom vandale (avec une minuscule) est attesté sous la forme wandele au sens de "pillard" et de "voleur". Voltaire l’emploie au sens de "barbare". Les académiciens et Littré l’appliquent à ceux qui "détruisent les monuments des arts, qui voudraient ramener les temps de barbarie  (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35 : il est écrit avec un V majuscule) ; "figuré, celui qui hait en barbare les sciences et la civilisation et qui détruit les monuments des arts (on met un V majuscule)" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; "celui qui détruit un monument, qui abîme une œuvre d’art, par allusion à un ancien peuple de la Germanie qui dévasta plusieurs provinces de l’empire romain" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35 : le mot est écrit avec un v minuscule : "c’est un vandale, un vrai vandale"). Selon les historiens, ce peuple germanique établi entre l’Oder et la Vistule et sur les rives de la mer Baltique a envahi, au début du Ve siècle, en les dévastant, la Gaule, l’Espagne et l’Afrique du Nord.

Au XXe siècle, le sens s'affaiblit, à partir du moment où ce mot sert à désigner d’autres personnes que celles qui détruisent les œuvres d’art ou les monuments du passé. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) prennent acte de cette extension. Il suffit de détruire "des choses belles et utiles" pour être un vandale ; ou seulement de "défigurer" ou "d’endommager" "un site, un paysage, une œuvre d’art, etc." Ainsi, Bazin nomme vandale un individu qui a mauvais goût : "ce vandale avait transformé le toit en terrasse, changé la grille, barbouillé la façade en rose vineux" (1952). La destruction d’œuvres d’art étant un crime sévèrement puni, il y a de moins en moins de vandales au sens propre de ce terme : le nom, devenu vacant en quelque sorte, s’applique alors à tous ceux qui détruisent ou simplement endommagent des choses, belles ou non.

 

 

Le même affaiblissement de sens touche vandalisme.  Employé au seul sens de "comportement, état d’esprit d’un vandale" et "acte de vandale" (Trésor de la langue française, 1972-94), ce nom, dérivé de vandale, date de 1794, en pleine tourmente révolutionnaire, alors que les églises, les monastères, les cathédrales, les palais, les châteaux, etc. étaient pillés ou détruits ou brûlés ou transformés en grange, en caserne, en prison ou en poudrière, des livres et manuscrits anciens dérobés ou déchirés, des tableaux volés ou saccagés, etc. et que toutes les traces de l'histoire de France risquaient de disparaître. C’est un révolutionnaire éclairé qui a formé ce nom : l’abbé Grégoire, celui-là même qui avait l’intention "d’anéantir les patois de France", sans même avoir conscience que, s’il avait réalisé cet objectif, il aurait fait œuvre de vandale. Dans ses Mémoires (édition posthume de 1837), l’abbé Grégoire, qui était devenu évêque, affirme qu’il "a créé le mot vandalisme pour tuer la chose". Bien entendu, le nom, formé en 1794, n’a pas empêché les actes de vandalisme, même après 1815.

Il est enregistré dès la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798). Il s’est écoulé quatre ans seulement entre le moment où l’abbé Grégoire a formé ce nom et le moment où les académiciens l’ont accepté : c’est une manière de record pour un mot nouveau. Sans doute les destructions de la Révolution ont été si massives et si stupides qu’elles ont suscité l’indignation des académiciens. En 1798, le vandalisme n’est pas, comme le définissent les auteurs du Trésor de la langue française, un "comportement" ou un "acte", mais un "système" : "système, régime destructif des sciences et des arts, par allusion aux Vandales". Ce que les académiciens ont compris, c’est que la destruction "des sciences et des arts" (et pas seulement des œuvres ou des monuments) n’est pas un phénomène isolé ou anodin, mais un "système", quelque chose de pensé et de voulu, que cette destruction s’inscrit dans une série d’autres destructions et procède d’une volonté politique de faire table rase de tout ce qui a été légué aux Français par leurs ancêtres.

Quand la sixième édition (1832-35) est publiée, la révolution est finie. Le vandalisme n’est plus défini comme un système, mais comme "la conduite ou l’opinion de ceux qui sont ennemis des lumières et des arts". Ce n’est plus une destruction, mais seulement une opinion ; le vandalisme n’est plus intégré à un système de gouvernement ou de pensée ; il est le fait d’individus. Littré (Dictionnaire de la langue française) gomme le sens de vandalisme, à savoir système ou régime destructif", en le réduisant à un "procédé destructeur" et en élargissant ses cibles jusqu’à "ce qui commande le respect par son âge, ses souvenirs ou ses beautés". Pourtant, dans les années 1830-60, les actes de vandalisme se sont multipliés en France : des fresques d’églises ont été couvertes de badigeon ; des monastères endommagés ; des monuments historiques qui empêchaient d’élargir les rues ou qui gênaient la circulation détruits ; des monuments historiques ont été parfois refaits à la mode moderne sous couvert de restauration. Littré relativise le vandalisme. Il cite Laborde qui écrit cavalièrement et, bien entendu, mensongèrement : "chaque époque ayant des méfaits de vandalisme à reprocher à sa devancière, et ne se sentant pas elle-même la conscience bien nette, on est tombé d’accord qu’on rejetterait le tout sur les Vandales, qui ne réclameront pas".

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens, sans doute conscients que le vandalisme continue à sévir en France, et partout dans le monde, reviennent en partie sur la définition laxiste de leurs prédécesseurs, un siècle auparavant : c’est toujours une "conduite" ou un "état d’esprit" (et non comme en 1798 un "système"), mais le nom ne désigne pas une simple hostilité aux lumières et aux arts : il désigne les destructions de "monuments" et "d'œuvres d’art". Les exemples cités font sans doute référence au vandalisme révolutionnaire : "on commit à cette époque beaucoup d’actes de vandalisme" et "le vandalisme de ces sectaires s’attaqua surtout aux monuments religieux".

Littré gommait le caractère systématique, destructeur, barbare du vandalisme ; les auteurs du Trésor de la langue française, qui sont modernes et relativistes, marchent sur ses brisées. Le vandalisme est le "comportement" ou "l’état d’esprit d’un vandale" ou "l’acte" que commet le vandale et, comme cela a été montré plus haut, le nom vandale s’applique aussi à celui qui commet des dommages, par mauvais goût, sur de simples choses, jugées utiles ou belles – comme couvrir un mur de graffitis. Les exemples cités effacent le relativisme de la définition et établissent de façon univoque les cibles des vandales : "des actes de vandalisme ont été commis l’autre nuit dans la basilique de Saint-Denis et dans l’église Saint-Denis de l’Estrées" (Le Figaro, 1952) et, dans l’ouvrage d’un historien : "le vandalisme révolutionnaire : châteaux ravagés ou incendiés ; églises dépouillées, démolies ; archives saccagées ; statues abattues ; armoiries martelées" (La Révolution française, 1963). Entre ces destructions systématiques qui procèdent d’une volonté de faire disparaître les vestiges du passé (on extermine les hommes et les choses) et le fait de barbouiller une façade en "rose vineux", il n’y a pas un fossé, mais un abîme, que les auteurs de dictionnaires, au cours des deux derniers siècles, ont tenté, à leur manière, poussive et grossière, de combler.