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03 décembre 2007

Urgence

 

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le nom urgence pour un emprunt au latin urgentia ; les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) pour un dérivé de l’adjectif urgent. Il semble que cette dernière hypothèse soit la bonne. Le nom, bien qu’il soit attesté en 1550, est moderne : il n’est jamais employé avant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les académiciens l’enregistrent dans la cinquième édition, l’édition révolutionnaire (1798), de leur Dictionnaire et ils y donnent eux sens ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, ils distinguent deux emplois. Le premier est ou semble courant. C’est la "qualité de ce qui est urgent". Le sens est illustré par "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, c’est-à-dire qu’il est instant d’ordonner". Le second emploi est politique ou propre à la politique. Il est illustré par des exemples qui font référence aux événements qui ont bouleversé la France à partir de 1789. C’est la "nécessité pressante de prendre une résolution, de prononcer sans délai sur une matière". Les exemples sont "urgence d’une proposition ; acte, décret d’urgence".

Dans les éditions ultérieures de ce dictionnaire, l’emploi politique d’urgence n’est plus relevé, même pas par Littré. Pour les académiciens, le seul sens est "qualité de ce qui est urgent" (1832-35) et "caractère de ce qui est urgent" (1932-35). Ils illustrent ce sens de ces exemples : "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence, vu l’urgence" (1832-35) et "attendu l’urgence du cas, on demande la déclaration d’urgence, l’urgence pour cette loi, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence" (1932-35). Littré se contente du sens "qualité de ce qui est urgent", qu’il illustre de "cas d’urgence, l’urgence des circonstances, urgence des affaires".

En revanche, dans la langue de la seconde moitié du XXe siècle, les emplois d’urgence prolifèrent ; le nom s’étend à d’innombrables réalités et il s’incruste dans le domaine de la politique et du social ou du socio-politique, dans lequel il n’y a plus que des urgences (le pluriel, très fréquent, justifie le nom, en laissant croire à la réalité des choses qu’il désigne), tout est urgence ou, mieux, urgences, il est urgent d’agir, de décider, de se bouger, de se réunir, etc. ne serait-ce que pour que rien ne change. L’article urgence du Trésor de la langue française (1971-94) atteste que l’urgence est devenu une idéologie, dite aussi bougisme, ou un mot d’ordre qui s’incruste dans le social. Le sens ne se limite pas à "caractère de ce qui est urgent" ; c’est aussi le caractère "de ce qui requiert une action, une décision immédiate". Le mot a basculé dans l’injonction à agir, ce qu’est devenu le théâtre politique de la France. A l’exemple "urgence d’un problème", qui chante la modernité affairée, on rétorquera que tout problème urgent se résout de lui-même par une absence de solution ou par le report à une date indéterminée de toute décision. Il est un autre exemple, cité dans le Trésor, qui est plus éloquent encore ; c’est "lorsque la monarchie centralisée fut solidement établie et que les besoins d’une population sans cesse grandissante rendirent nécessaire la création d’organes susceptibles de multiplier les échanges, l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous" (1931). La phrase clef, le sésame ouvre-toi de notre époque, le passe qui ouvre toutes les serrures de l’interprétation du monde, etc. a été écrite en 1931 : c’est "l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous". Elle était vraie en 1931, en 1941, 1951, 1961, 1971, 1981, 1991, 2001 ; elle sera vraie en 2011, 2021, 2031, etc. Les locutions dans lesquelles est employé urgent sont aussi de parfaits révélateurs de notre époque : d’urgence ("demander d’urgence des examens complémentaires, pratiquer d’urgence une intervention, convoquer quelqu’un d’urgence, de toute urgence, d’extrême urgence", comme dans cet exemple éloquent : "dans l’après-midi, le général Pétain m’avait mis au courant de ses dispositions pour parer d’urgence à la gravité de la situation", Foch, 1929) ; en urgence ("affaire à traiter, à régler en urgence", comme dans cet exemple : "devenu roi en urgence à la place de son frère qui vient de mourir à deux doigts de la victoire, Ahmad prend le nom d’Al-Mansour (le Victorieux), pour évincer de la mémoire celui qui lui a légué une gloire trop vite gagnée", Le Nouvel Observateur, 1992) ; être dans l’urgence au sens "d’être dans la nécessité". Ce sens illustré par l’exemple ci-joint qui suinte la modernité de tous ses sons, aussi bien la modernité sociale sinistre que la modernité verbale encore plus sinistre : "le salaire proposé, 380 francs par jour, pour des nuits de douze heures, du vendredi soir au lundi matin. Que faire ? Je n’ose plus me révolter. Ils sentent que je suis dans l’urgence et ils en profitent. Ai-je le choix ?" (Le Nouvel Observateur, 1992). Pourtant, en 1992, 11000 francs par mois pour trois nuits de travail par semaine représentaient un salaire que convoiteraient aujourd’hui, quinze ans plus tard, beaucoup de laissés pour compte.

Le comble de cynisme est atteint dans l’administration postale. Le courrier d’urgence, écrivent sans rire les auteurs du Trésor de la langue française, est le "courrier expédié rapidement, en priorité", lequel est peut-être expédié "rapidement", mais il n’est jamais distribué "rapidement". Trois jours ou plus pour parcourir deux cents kilomètres, c’est une rapidité de tortue. L’urgence pour les sectateurs du facteur Besancenot, c’est de prendre d’assaut, comme en 1917, le Palais d’hiver, pas de distribuer le courrier en temps voulu.

 

Le nom urgence tient sa modernité politique et sociale de ses emplois dans le droit civil ("caractère d’un état de fait susceptible d’entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai", 1936), dans le droit constitutionnel (procédure d’urgence, "décision accélérant la procédure législative et permettant au gouvernement d’interrompre la navette après une seule lecture par chaque assemblée en provoquant la réunion d’une commission mixte paritaire", 1986), dans le droit public ("état d’urgence, régime exceptionnel qui, en cas d’atteinte grave à l’ordre public ou de calamité nationale, renforce les pouvoirs de l’autorité administrative"), dans la médecine ("service des urgences, secours, soins, traitements, intervention chirurgicale d’urgence, Service mobile d’urgence et de réanimation (S.M.U.R.), trousse d’urgence"). On sait que la nouvelle religion, sociale et solidaire, immanente et sans transcendance, qui est la religion officielle de la République, dite, par abus de langage, laïque, se nourrit de mots ou de sens qu’elle emprunte au droit et aux sciences. Tirer son vocabulaire de la médecine ou de la loi, c’est se donner une légitimité qui n'est que verbale ou assise sur les seuls mots.

 

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