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05 décembre 2007

Dépouillement

 

 

 

 

Dérivé du verbe dépouiller, le nom dépouillement est attesté à la fin du XIIe siècle au sens "d’action de se dépouiller" (de ses vêtements). Au XVIe siècle, le naturaliste Olivier de Serres l’emploie à propos de fruits à noyau : "c’est aussi du naturel de toutes autres pêches, que d’être pelées et séchées pour le facile dépouillement de leurs noyaux". En 1628, Saint-François de Salles y donne un sens figuré, élargi et spirituel. Le dépouillement est le renoncement à toutes les choses, bonnes ou mauvaises, d’ici-bas. Le sens comptable et administratif, à savoir "examen d’un inventaire" est attesté dans le premier quart du XVIIIe siècle.

 

Les académiciens relèvent dépouillement à compter de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire et, dans la quatrième édition (1762), ils en définissent le sens ainsi : "privation volontaire" (exemples : "il vit dans un grand dépouillement de toutes choses ; le dépouillement de sa volonté ; il est dans un entier dépouillement des biens, des plaisirs, des honneurs de ce monde"). A ce sens salésien, ils ajoutent le sens administratif : "dépouillement signifie aussi l’état abrégé, l’extrait qui se fait d’un inventaire, d’un compte, d’un procès". Dans l’édition suivante (1798), la définition ne varie guère : "état de celui qui est dépouillé de ses biens ou qui s’en est privé lui-même" ("la tendresse de ce père pour ses enfants l’a réduit à un dépouillement déplorable") et "état abrégé, extrait qui se fait d’un inventaire, d’un compte, d’un procès, d’un ouvrage, etc."

C’est dans la sixième édition (1832-35) qu’est enregistré le sens en usage dans la politique : "action de compter les voix, les suffrages, quand les membres de l’assemblée ont donné leurs votes". C’est une extension du sens administratif : "il se dit en parlant d’un registre, d’un dossier, d’un compte, d’un inventaire, etc., que l’on examine et dont on fait le sommaire, l’extrait".

 

Ce qui caractérise dépouillement au XIXe siècle, outre le sens politique, c’est l’affaiblissement du sens introduit dans la langue française par Saint-François de Salles. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré relève ce sens, qu’il distingue du sens figuré courant ("dépouillement entier de tous préjugés") et qu’il mentionne comme "terme de dévotion" : "renoncement au monde et à ses biens", citant des extraits de Massillon, lesquels, à dire vrai, si on les examine, n’illustrent pas nécessairement le sens spirituel de "renoncement au monde et à ses biens" : "La loi de Dieu condamnerait aux larmes, aux jeûnes, à la pénitence, au dépouillement, ces infortunés ; elles doivent vivre dans le dépouillement ; je sais que Jésus-Christ est venu dans le dépouillement et dans la bassesse ; elle porte ce dépouillement avec joie. Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35), de leur Dictionnaire confirment la spécialisation du sens spirituel dans la dévotion : "en termes de langage religieux, il se dit du renoncement au monde" ("il vécut dès lors dans la pénitence et le dépouillement"). Relégué dans un domaine étroit, ce sens subit un sort homologue à celui de tous les mots de la religion, après que celle-ci a été enfermée dans un compartiment étanche et étroit de la société. Pourtant, les écrivains des XIXe et XXe siècles ont fréquemment employé dépouillement dans un sens spirituel, sans que ce sens soit religieux, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : "le dépouillement a pour motif la perfection morale ou spirituelle" ; auquel cas, le nom a pour sens "désappropriation des biens personnels ; fait pour quelqu’un de renoncer à certains biens, à certains avantages ; état qui en résulte" ; ou bien quand il se rapporte au corps ou à l’être humain, il est dit "intérieur, total, de soi". Il peut avoir pour but aussi "la perfection intellectuelle ou esthétique" : c’est le "dépouillement du récit, du style, des idées".

 

Ce qui caractérise dépouillement au XXe siècle, c’est son extension à d’innombrables réalités, toutes sociales, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : "par extension, ce qui est ôté est une chose qui appartient en propre à quelqu’un ou à quelque chose". Quand "le dépouillement a pour motif la cupidité ou l’appropriation de biens", c’est l’action de s’approprier les biens d’autrui par la violence : "l’expropriation des particuliers, le pillage des habitations, le dépouillement des églises, des musées, tout cela est-il de bonne guerre ?" (Proudhon, 1861) ; "toutes sortes d’achats allemands au marché noir, de réquisitions partielles, d’amendes locales, de vols qualifiés, ont complété le dépouillement de la France" (De Gaulle, 1959). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens avalisent l’extension de dépouillement à des réalités sociales : "état de celui qui a été dépouillé de ses biens ou y a renoncé ; ils acceptent mal le dépouillement auquel ils sont réduits". On ne saurait mieux décrire l’histoire du XXe siècle.

 

 

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