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08 décembre 2007

Vulgarité

 

 

 

Emprunté au latin, où il a pour sens "qualité de ce qui est commun" et "généralité des hommes, le commun", vulgarité est attesté à la fin du XVe siècle (en 1495) au sens de "grande masse du peuple", puis au XVIe siècle, au pluriel, au sens de "choses vulgaires, choses triviales"  (attestation citée par Littré).

Le mot n’est enregistré dans aucun dictionnaire classique. C’est Littré qui, le premier, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), le mentionne comme un néologisme : "néologisme, caractère, défaut de ce qui est vulgaire, sans distinction". Il cite Mme de Staël (De la littérature) qui était convaincue, à tort évidemment, d’avoir introduit ce néologisme dans la langue française : "je sais bien que le mot vulgarité n’avait pas encore été employé, mais je le crois bon et nécessaire" ; "j’ai employé la première un mot nouveau, vulgarité, trouvant qu’il n’existait pas encore assez de termes pour proscrire à jamais toutes les formes qui supposent peu d’élégance dans les images et peu de délicatesse dans l'expression". Sainte-Beuve, qui n’avait pas d’idée précise de l’histoire de la langue, confirme le néologisme fictif et justifie Mme de Staël d’y avoir eu recours : "c’est Mme de Staël qui a risqué ce mot pour la première fois ; il devenait indispensable pour désigner l’habitude sociale nouvelle... Le mot urbanité avait été mis en circulation, et était entré dans la langue au commencement du XVIIe siècle ; il était juste que le mot vulgarité y entrât à la fin du XVIIIe siècle". Il était dans l’ordre des choses que vulgarité, bien qu’il eût pour sens historique "l’ensemble des hommes", à partir du moment où il était un antonyme d’urbanité, devienne péjoratif et prenne le sens dévalué "d’absence totale de distinction et de délicatesse", comme chez Faubert : "quand j’aborde une situation, elle me dégoûte d’avance par sa vulgarité : je ne fais autre chose que de doser de la merde" (Correspondance, 1853). Les académiciens enregistrent vulgarité dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais, à la différence de Littré, sans apporter le moindre éclaircissement à l’emploi de ce mot. Dans la huitième édition (1932-35), le mot est défini ainsi : "caractère, défaut de ce qui est vulgaire, trivial" ("la vulgarité de ses manières, de son langage").

 

Le nom vulgarité, bien qu’il soit dans la langue depuis plus de cinq siècles, est un mot moderne. Au XIXe siècle, ce sont les modernes qui en ont fait un mot de la langue courante et qui y ont donné son sens péjoratif actuel, comme l’attestent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui distinguent nettement deux sens. Le premier est qualifié de vieilli et de littéraire. C’est le sens ancien ou classique : "caractère de ce qui est courant, commun au plus grand nombre; caractère de ce qui est prosaïque, terre à terre". Les synonymes en sont banalité et prosaïsme. Ainsi entendu, le mot n’est pas péjoratif ; il ne porte en lui aucun jugement défavorable ou haineux sur les hommes ou sur les choses qu’il caractérise, comme dans cet extrait des Chroniques de Proust (1922) : "c’est un beau livre que M. Fernand Gregh vient d’écrire, d’une simplicité, d’une franchise, on voudrait pouvoir dire, dans le sens bon et populaire du mot, d’une vulgarité qui est comme une promesse supplémentaire de durée". Le second sens est péjoratif. C’est le "caractère de ce qui est vulgaire, de ce qui manque de distinction, de délicatesse, de ce qui choque la bienséance". Les synonymes en sont bassesse, grossièreté, trivialité. La vulgarité est "morale, physique, prétentieuse, de caractère, de conduite, des goûts, des mœurs, de parole, des sentiments, du style, du ton, des traits, dans l’esprit, dans les manières". Par métonymie et généralement au pluriel, vulgarités désigne la "manière grossière de parler, de se conduire qui révèle un manque d’éducation, de réserve".

 

Toute la modernité est dans cet emploi nouveau et inédit de vulgarité ; ou, plus exactement, ce nom est un papier tournesol qui révèle la véritable nature de la modernité. Elle est tout entière dans ce très petit bourgeois mépris, puant l’aristocratie de façade ou de pacotille, dont sont accablés les gens de peu, la généralité des hommes, le commun des mortels. Les modernes se démarquent du vulgaire en se guindant sur un piédestal ou tout au sommet de la pyramide sociale, celle-là même qu’ils ont édifiée ; ils se réfugient dans leur propre olympe. La nouvelle religion sociale et solidaire secrète ses parias, ses laissés pour compte, ses humiliés. En dépit du social qui la fonde et du socialisme qu’elle fait advenir à grands coups de formules magiques, elle secrète beaucoup plus de parias, dits exclus, des millions de plus, que la vieille religion catholique et la société d’ancien régime.

 

 

 

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