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10 décembre 2007

Vote

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age dans l’Eglise, le nom votum désignait un vœu qu’exprimait une assemblée (par exemple des moines) par le suffrage. De ce mot de la religion chrétienne, les Anglais ont fait vote, qu’ils ont employé dès la seconde moitié du XVe siècle au sens de "suffrage, expression selon une forme déterminée d’une position ou d’une décision sur une question mise au débat", puis de "décision prise par une assemblée ou un groupe de personnes s’exprimant par le suffrage". C’est ce mot anglais que les Français ont emprunté beaucoup plus tard. En 1702, vote est attesté, dans un écrit se rapportant à l’Angleterre, au sens de "décision prise par l’exercice du droit d’élection et de délibération exprimé par le suffrage". Le mot alors est propre au Parlement et à la vie politique de l’Angleterre, comme l’atteste Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le premier lexicographe à l’avoir enregistré : "mot anglais, que M. Targe a transporté tout uniment dans sa traduction de Smollet et qu’il répète souvent. Boyer, dans son dictionnaire, le traduit par le mot français résolution. Les Communes passèrent un vote préliminaire, portant qu’il serait accordé des secours".

Ce n’est qu’en 1789 que vote se rapporte à la situation de la France : Sieyès l’emploie dans vote des subsides (in Tiers état). Il est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "vœu émis, suffrage donné". La définition n’est illustrée d’aucun exemple. Dans la sixième édition (1832-35), deux exemples l’illustrent : "donner son vote, compter les votes".

La démocratie représentative fondée sur le suffrage s’implantant peu à peu en France et le vote devenant familier aux Français, le mot est défini plus amplement et avec plus de précision dans les dictionnaires. Ainsi, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit : "vœu exprimé dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans une compagnie quelconque". Il distingue les emplois : vote par ordres (ou "manière de prendre les décisions, qui avait lieu dans les états généraux, lorsque, pour délibérer, les représentants des différents ordres se séparaient en trois chambres, dont chacune avait son vote indépendant des deux autres") et, "par opposition", vote par tête.

En un siècle, de la sixième (1832-35) à la huitième (1932-35) édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article vote a crû proportionnellement à son emploi croissant dans la langue. Ce n’est plus un "vœu émis" ou un "suffrage donné", mais une "opinion exprimée, un suffrage donné dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans un collège électoral, dans une compagnie". Les exemples aussi sont plus nombreux. A "donner son vote, compter les votes", sont ajoutés "vote par assis et levé, vote au scrutin public, au scrutin secret, vote à main levée, vote par tête, vote plural, le vote est acquis", phrase qui signifie "il n’y a pas lieu de remettre en délibération l’objet sur lequel on a voté".

 

Ce qui caractérise le nom vote dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est à la fois l’extension de ses emplois, comme l’atteste l’article assez long qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) et l’incompréhension, de la part des auteurs, bien pensants, de ce Trésor, de ce qu’est le vote. Pour eux, c’est une "opinion exprimée dans une assemblée délibérante ou un corps, en vue d’un choix, d’une élection, d’une décision", alors qu’en droit constitutionnel, là où les choses ont un sens, le vote est un acte. Il y a loin d'une opinion à un acte. Définir le vote comme une opinion revient à désacraliser ou à affaiblir "l’acte par lequel un citoyen participe, en se prononçant dans un sens déterminé, au choix de ses représentants ou à la prise d’une décision". Les gauchistes tiennent cet acte politique qui fait d’un homme un citoyen pour pas grand chose. Ainsi, Madame de Beauvoir, qui écrit, dans Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) : "je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique : le droit de vote, je m’en fichais". On se demande ce qui a dérangé cette rangée.

En revanche, les auteurs de ce Trésor s’étendent longuement sur le sens "métonymique" de vote : non seulement une "opinion exprimée", mais aussi "l’opération par laquelle les membres d’une assemblée délibérante ou d’un corps expriment leur opinion, leur choix". Ce qui plaît, ce sont les procédures, les formes, tout ce qui accompagne le vote : "vote indicatif, vote en première, en seconde lecture, bulletin de vote, vote blanc, nul, sanction, vote direct, indirect, obligatoire, familial, secret, par assis et levé, par appel nominal, à main levée, à bulletins secrets, par correspondance, par procuration". Par métonymie, vote désigne aussi le résultat de cette opération : "vote du budget, des crédits, d’une motion, d’un texte, à l’unanimité, d’une subvention, de la loi de trois ans". Le vote est distingué suivant le sexe, la catégorie sociale ou la tendance politique des votants. Le vote alors peut être dit communiste, catholique, féminin, écologiste. Le temps efface très vite la pertinence des exemples de dictionnaires. Le Trésor de la langue française a été rédigé dans les années 1970 : alors le vote communiste avait peut-être une réalité ; aujourd’hui, il n’est plus rien.

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré explique que le double vote était le "privilège qu’avaient les électeurs des grands collèges de voter une seconde fois dans les petits" et qui leur était accordé par la loi de 1820. La loi de 1820 ayant été abolie en 1830, le double vote qu’elle instituait a disparu de l’horizon politique de la France, ne réapparaissant que depuis deux ou trois décennies, apporté par l’immigration de peuplement. Aujourd’hui, ce privilège s’est démocratisé, au sens où ceux qui en bénéficient sont beaucoup plus nombreux que les grands électeurs de 1820 : ils jouissent de deux nationalités, celle de leurs parents par droit du sang et celle de la France par droit du sol, et, de ce fait, ils votent deux fois. Ce privilège a beau être exorbitant au regard du principe sacré de l’égalité des citoyens devant la loi, il est néanmoins défendu et justifié par tous ceux qui exigent sans cesse "plus d’égalité". Devant ces mystères qui nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

 

 

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