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11 décembre 2007

Scandale

 

 

 

 

Dans son œuvre et plus particulièrement dans Les Origines de la culture (Grasset, 2004), René Girard rappelle que le mot scandale, appliqué au Christ dans les Evangiles, est une façon de désigner le bouc émissaire et de mettre, au cœur d’un texte religieux, la mort d’un innocent que des groupes humains sacrifient, dans l’espoir que sa mort résoudra leurs propres difficultés.

Or, ce sens n’est jamais exposé dans les dictionnaires.

Dans le latin de l’Eglise des premiers siècles (IVe siècle), scandalum, auquel est emprunté le nom scandale, a pour sens "ce sur quoi on trébuche". Petra scandali est la pierre d’achoppement. C’est par ce mot que les chrétiens ont traduit le mot grec skandalon par lequel, dans les Evangiles, le Christ est désigné. Les Juifs refusant de le reconnaître, ils l’ont nommé scandale, tant il était différent de l’idée qu’ils se faisaient du messie.

Le mot est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est défini, non pas dans son sens évangélique, mais dans un sens moral. C’est "ce qui est occasion de tomber dans l’erreur, dans le péché" (première édition, 1694). Certes, les académiciens précisent que, "dans l’Ecriture sainte, la prédication de la croix a été un scandale pour les Juifs", sans expliquer pourquoi le Christ a été un scandale. Dans toutes les éditions, le sens moral et de plus en plus souvent social élimine le sens évangélique : "scandale signifie plus ordinairement le mauvais exemple qu’on donne par quelque action, par quelque discours" (1694). Les exemples sont "grand, horrible scandale, scandale public, il faut craindre le scandale, il ne faut pas donner de scandale, quel scandale! il arrivera scandale, malheur à ceux par qui le scandale arrive, la vie de cet homme-là porte scandale, éviter le scandale, empêcher, ôter, lever le scandale, c’est une chose qu’on peut dire sans scandale". Il y a quelque ironie, de la part de chrétiens pieux et avisés comme l’étaient les académiciens, de tenir en aussi mauvaise part le nom par lequel leur dieu fut désigné. De la morale, le nom bascule dans la pire posture sociale : "scandale se dit de l’indignation qu’on a des actions et des discours de mauvais exemple" (exemples : "il avança des propositions impies au grand scandale des gens de bien qui l’écoutaient" et "il se dit encore de l’éclat que fait une action honteuse" (exemples : "cette affaire fut d’un grand scandale dans tout le voisinage, cela causa un grand scandale").

 

D’une édition à l’autre, les définitions ne varient guère (1762, 1798, 1832, 1932). A la différence des académiciens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle que scandale est un "terme de l’Ecriture sainte". Il l’illustre d’exemples d’écrivains qui rappellent que le Christ a été désigné comme un scandale. Ainsi Bossuet : "Jésus crucifié, qui a été le scandale du monde, et qui a paru ignorance et folie aux philosophes du siècle, pour confondre l’arrogance humaine, est devenu le plus haut point de notre sagesse" et Pascal : "c’est ce que dit Isaïe, que Jésus-Christ sera pierre de scandale ; mais bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui !". Voltaire, lui, ignore le sens évangélique et reprend le sens laïque et social : "sans rechercher si ce scandale était originairement une pierre qui pourrait faire tomber les gens, ou une querelle, ou une séduction, tenons-nous-en à la signification d’aujourd'hui : un scandale est une grave indécence ; on l’applique principalement aux gens d’Église". L’erreur de Voltaire est de croire que scandale est borné à l’Eglise.

 

Ce terme de métaphysique anthropologique n’a plus en français courant que des emplois moraux et sociaux. C’est "l’indignation que causent les actions, les discours, les personnes de mauvais exemple" ou "l’éclat fâcheux que cause une affaire de mauvais exemple".

Dans la langue moderne, le sens métaphysique et religieux tend à être effacé par le sens social et moral, bien que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tentent d’établir d’abord le sens premier et propre : "ce qui paraît incompréhensible et qui, par conséquent, pose problème à la conscience, déroute la raison ou trouble la foi" ("le scandale de la croix, du mal, de la souffrance"). Ce sens est illustré d’une belle remarque de Joseph de Maistre : "le bonheur des méchants, le malheur des justes ! C’est le grand scandale de la raison humaine" (Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821). Même le sens dit religieux est exprimé en termes d’infraction aux normes morales : "ce qui est cause de trouble, de perplexité, de rejet ; ce qui incite à pécher", comme dans cet extrait de George Sand : "j’avais encore dans l’oreille toutes les paroles sacrées, et celle-ci entre autres, Malheur à celui par qui le scandale arrive !" (1855). Claudel donne à scandale une interprétation apologétique : "cette parole étonnante : Heureux ceux qui ne sont pas scandalisés en moi, c’est-à-dire qui ne trouvent pas les actes miraculeux et bienfaisants que je répands autour de moi une occasion de scandale" (1938). Le sens dit théologique qui est exposé par les auteurs du Trésor de la langue française est en réalité purement moral : "scandale actif, scandale qui consiste à inciter autrui à pécher ; scandale passif, scandale qui consiste à être victime de provocation au péché".

Les emplois modernes, dans leur quasi totalité, se rapportent au social. C’est le "grand retentissement d’un fait ou d’une conduite qui provoque la réprobation, l’indignation, le blâme" ("causer, donner, entraîner, faire du ou un scandale, scandale public, avec scandale et sans scandale, crier au scandale, être un scandale, le scandale de, un objet, un sujet de scandale"). Le premier secrétaire du Parti communiste des années 1970 était un spécialiste de l’indignation à la télévision : "C’est un scandale !", vitupérait-il à toute occasion. Le scandale est aussi une "querelle bruyante, un désordre bruyant". Les synonymes sont esclandre, tapage. C’est encore la "réprobation ou l’indignation ainsi provoquée". Ainsi, chez Mme de Beauvoir : "je maintins ma décision d’enseigner dans un lycée. Quel scandale ! Onze ans de soins, de sermons, d’endoctrinement assidu : et je mordais la main qui m’avait nourrie !" (1958). La rangée est vraiment dérangée.

Le scandale est dans les Evangiles la victime innocente que l’on sacrifie, comme un bouc émissaire, pour purger un groupe humain de ses démons. Dans la langue moderne, ce n’est plus qu’une "affaire à caractère immoral où sont impliquées des personnes que l’on considérait comme honorables et dignes de confiance". Ainsi le scandale de Panama, les scandales financiers, politiques, abominables, énormes, grands, immenses ; le parfum de scandale ; le fait de craindre, d’éviter, d’étouffer un scandale, de reculer devant un scandale ou devant le scandale des scandales ! Ces emplois attestés sont si grotesques que le sens du mot s’est affaibli et qu’au pluriel, il ne désigne plus que les "faits ayant ému l’opinion" et qui "concernent des personnalités du monde du spectacle, de la politique, etc." Les synonymes en sont potins, ragots. Voilà pourquoi il existe des journaux à scandale qui ne diffusent que ces ragots.

Le nom scandale a connu une évolution sémantique qui s’apparente à une lente chute. Dans les Evangiles, il frôlait les sommets de la pensée ; aujourd’hui, il fricote avec les infos de caniveau.

 

Commentaires

VICTIMISME ????

Écrit par : amédée | 11 décembre 2007

entendu sur France Kultur
héroisation ( de Guy Moquet )

" candidater " ( j'ai candidater pour qq chose )

textualisation

" ça m 'interpelle " ?? ( ça m'émeut )

INTERPELLATION

Écrit par : amédée | 11 décembre 2007

je voulais écrire

- j'ai candidaté ( coquille clavier )

- vraiment très instructif , le vrai sens de SCANDALE
- qui ne m 'a jamais été enseigné , pas même
au catéchisme , et probablement ignoré du clergé

Écrit par : amédée | 12 décembre 2007

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