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12 décembre 2007

Obscène

 

 

 

 

Dans L’Obscénité démocratique (Flammarion, 2007), Régis Debray expose l’étymologie de l’adjectif latin obscenus, duquel obscène a été emprunté : "ob-scenus : ce qui reste d’un homme quand il ne se met plus en scène (ob : à la place, en échange de). Quand s’exhibe ce que l’on doit cacher ou éviter". Pour Debray, la démocratie n’est pas obscène en soi, mais elle le devient quand elle refuse le spectacle, quand elle rejette le décorum, quand elle abandonne les rituels, quand elle renonce au cérémonial, ce qui est le cas aujourd’hui en France.

De tous les auteurs de dictionnaires, les seuls qui fassent une allusion rapide à ce sens latin sont les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "emprunté du latin obscenus, proprement de mauvais augure, sinistre, puis compris comme qui ne doit pas être montré sur scène". En fait, ob a pour premier sens "devant" : est dit obscenus, ce qui est non pas sur la scène, bien en vue, face au peuple, mais devant la scène, à l’abri des regards. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rapporte une étymologie inexacte : "obscenus est écrit aussi obscaenus. Le sens primitif est "de mauvais augure" ; et, comme on trouve le verbe obscaevare (de ob et scaevus, "gauche") qui signifie "donner un mauvais présage" (Plaute), on peut croire qu’obscaenus est pour ob-scaevinus".

En français, obscène n’a plus de lien avec le spectacle, la scène, le théâtre ; il n’a qu’un sens moral et social, celui "d’indécent, sale, dégoûtant, immonde". Le mot est attesté en 1534 et il s’applique à des paroles ou à des livres. En 1694, il se dit aussi, selon les académiciens, d’une personne : "déshonnête, sale, qui blesse la pudeur". Exemples : "paroles obscènes, mot obscène, ce poète est obscène, chanson obscène, il y a quelque chose d’obscène dans ce tableau, cela laisse des idées obscènes" (Dictionnaire de l’Académie française, première et quatrième éditions, 1694, 1762). Si l’on en croit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), cet adjectif et le nom obscénité qui en est dérivé auraient fait au XVIIIe siècle l’objet de débats : "M. Andry (id est Nicolas Andry de Boisregard, 1658-1742, professeur de médecine et homme de lettres, inventeur du mot orthopédie) dit que ces mots ne sont pas généralement reçus dans la langue, quoiqu’ils expriment quelque chose qu’impur, impudique, sale n’expriment pas assez bien". La position de Féraud, un demi-siècle plus tard, est nette : "ces mots sont approuvés par l’Académie et ils sont aujourd’hui généralement reçus". L’usage est le seul arbitre en matière de langue.

D’une édition à l’autre, les académiciens reproduisent la même définition : "qui blesse la pudeur" (1798, 1832-35), ajoutant même à cette définition la relative qui révolte la pudeur (1932-35) et, à la suite de Littré ("qui blesse ouvertement la pudeur"), l’adverbe ouvertement (1932-35 et édition en cours) pour signifier l’horreur que l’obscénité suscite : "qui blesse ouvertement, qui révolte la pudeur". Les philosophes, étant volontiers relativistes, ne s’en indignent pas, à la différence des auteurs de dictionnaires. Montaigne (Essais, I) semble en faire une "superstition de paroles" : "ils se torchaient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles) avec une éponge ; voilà pourquoi spongia est un mot obscène en latin" (ce que Gaffiot, dans son Dictionnaire latin français, ne confirme pas). Pour Voltaire, l’obscénité est le prétexte dont abusent les pouvoirs pour se débarrasser des gêneurs : "Octave Auguste prit le prétexte du livre innocent de l’Art d’aimer, livre très décemment écrit et dans lequel il n’y a pas un mot obscène, pour envoyer un chevalier romain (id est le poète Ovide) sur la mer Noire". Pour Rousseau, ce n’est pas la nudité qui est obscène, mais la nudité mêlée aux vêtements, l’état de nature étant dépourvu d’obscénité : "ne sait-on pas que les statues et les tableaux n’offensent les yeux que quand un mélange de vêtements rend les nudités obscènes ?" Ce relativisme est un invariant des discours de ceux qui se piquent de philosopher aujourd’hui : "l’impôt moral décidé par la société sur toutes les transgressions frappe encore plus aujourd’hui la passion que le sexe. Tout le monde comprendra que X... ait "d’énormes problèmes" avec sa sexualité ; mais personne ne s’intéressera à ceux que Y... peut avoir avec sa sentimentalité : l’amour est obscène en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel" (Barthes, Fragments d’un discours amoureux, 1977).

 

Dans les dictionnaires actuels, le mot est pourvu de deux sens, mais, sur ce point, les auteurs de dictionnaires divergent. Dans le Trésor de la langue française, le premier sens se rapporte à la sexualité ; le second à la morale sociale ; dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le premier est propre ; le second figuré. Est obscène, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "ce qui offense ouvertement la pudeur dans le domaine de la sexualité". Les synonymes en sont cochon, dégoûtant, dégueulasse, graveleux, sale. Ce sont des chansons, couplets, dessins, films, graffitis, gravures, idées, images, livres, plaisanteries, photographies qui peuvent être dits obscènes ; des propositions et des personnes aussi. Il est précisé, toujours dans ce dictionnaire, que, "dans la langue contemporaine, on emploie plus volontiers pornographique en parlant d’un écrit, d’une photographie, d’un film". Le second sens tient de la morale sociale : "qui offense le bon goût, qui est choquant par son caractère inconvenant, son manque de pudeur, sa trivialité, sa crudité". Les synonymes sont cru, immoral, impudique, indécent, licencieux, ordurier, trivial. Un extrait de Hugo, le seul cité qui se rapporte au théâtre ou à la scène, illustre cet emploi : "Le Cid est obscène et blesse les canons" (Marion Delorme, 1831). On ne voudrait pas offenser ouvertement Monsieur Hugo, mais objectivement, il doit avoir une vue diablement perçante pour affirmer que Le Cid a pu apparaître obscène à qui que ce soit, même en 1636 ! Les académiciens distinguent un sens propre ("qui blesse ouvertement la pudeur", sans préciser s’il s’agit ou non de sexualité) d’un sens figuré : "qui offense ostensiblement le sens esthétique ou moral". Les exemples cités "tenir des propos obscènes, déplacés, de mauvais goût" n’ont rien en commun avec les canons offensés de M. Hugo.

Le sens théâtral premier d'obscène est absent des dictionnaires : plus exactement, il n'a jamais été relevé. Est-ce à dire qu'il est imaginaire ? Ou bien, les sujets parlants tiennent la société pour un théâtre.   

 

 

Commentaires

Bof l'obscenité devrait etre effacer du dictionnaire...non ?

Écrit par : Francine Hubert | 14 décembre 2007

- Ou éffacéE ???

- lu dans une feuille de choux locale :
** " une SDF retrouvée morte A SON DOMICILE "
( Dieu ait son âme ! )

- mais une SANS DOMICILE FIXE = retrouvée à SON DOMICILE !!! chapeau

- " amélioration " ( de tout = un des grands Mots/Maux de l'époque )

- lu sur le web québecois ( à propos des """
zaccomodements raisonnables ) ( Sikhs avec turban & sabre en classe etc.. )

"" concept très intéressant :
la """ PERSONNALISATION " ( des soins )
( cad = port du hijab au bloc opératoire ; etc ..
nouveau concept dans un hôpital anglais = les infirmières doivent tourner 5 fois par jour les lits vers la Mecque , en négligeant les soins des vieux anglais )

Écrit par : amédée | 14 décembre 2007

Renaud Camus propose une définition intellectuelle et morale de l'obscène: ce terme n'est plus sexuel, il désigne un trop grand recours aux "armes absolues de langage", à savoir la mention de la Doxa, de ce qui est généralement admis comme vrai et moral dans une société donnée. Ainsi, Léo Ferré, Marie-Paule Belle sont des chanteurs obscènes. "Adolescente à mégot au bout des doigts qui en remontant sa mèche parle exactement comme il faut des sans-papier, ou de Le Pen, ou de 'Pétain'. L'obscène n'est pas dans le discours de pouvoir qui fait honnêtement son travail de discours de pouvoir, mais dans le discours de pouvoir qui en plus se pose 'naturellement' comme discours opprimé..." ("Etc." p. 137)

Écrit par : Henri | 15 décembre 2007

Merci de cette précision et de la référence. Dans mon exemplaire d'Etc. (que j'aurais dû relire et auquel il manque (je m'en avise à l'instant) un index), l'entrée "obscène" occupe plus de 3 pages; et à la relire, il semble bien que l'analyse de RC soit plus lumineuse que tous les articles de dictionnaires. D'un certain point de vue ou du moins partiellement, sa conception de l'obscénité converge avec celle de Debray.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 15 décembre 2007

Je vous en prie. J'ai plus d'usage de l'oeuvre de Renaud Camus que de celle de Régis Debray, et il est intéressant d'observer que les livres de Renaud Camus sont, en un sens, littérairement "blessants pour la pudeur" en raison de la franchise sexuelle qui y règne; cette présence du sexe dans la littérature a été brillamment analysée par Christian Authier dans "Le nouvel ordre sexuel", où il consacre plusieurs pages à l'oeuvre de Renaud Camus. Enfin, "Etc." reprend la fausse étymologie latine que vous signaliez, "obscenus" rapproché de ce qui est de mauvais augure. Tous mes compliments pour votre travail.

Écrit par : Henri | 15 décembre 2007

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