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16 décembre 2007

Orientalisme

 

 

 

 

 

Le nom orientalisme, dérivé, comme orientaliste (cf. note du 15 décembre) d’oriental, est attesté en 1826. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, un siècle après orientaliste. Ce nom soulève des difficultés d’un autre ordre. Les choses qu’il désigne ou a désignées ont fluctué en deux siècles, et cela dans de fortes proportions, ce qui ne laisse pas d’étonner pour ce qui est d’un mot savant qui désigne, sinon une science, du moins une discipline universitaire. Si la science en question est à l’image du mot qui la désigne, on est en droit de s’interroger sur ce qui la fonde. Au cours des deux derniers siècles, le mot a eu quatre sens

Le premier sens attesté (1826) est très positif et même élogieux, mais il est éphémère : c’est le "système de ceux qui prétendent que les peuples occidentaux doivent à l’Orient leur origine, leurs langues, leurs sciences". L’Orient, à savoir la Mésopotamie, l’Egypte, la terre sainte, le Sinaï, Moïse, Le Christ, le plateau d’Anatolie d’où serait partie, selon Colin Renfrew dans L’Enigme indo-européenne (Flammarion), la révolution néolithique avec la culture de l’orge et la domestication du mouton et qui caractérise les peuples dits indo-européens, les Phéniciens, etc. est ou serait à l’origine de la civilisation de l’Europe – hypothèse qui est assez juste. C’est, entre autres, ce que pense Champollion pour ce qui est de l’origine des arts : la Grèce doit tout à l’Egypte, selon lui.

Le second sens, celui que Littré enregistre en première position dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), est lui aussi éphémère : c’est "l’ensemble des connaissances, des idées philosophiques et des mœurs des peuples orientaux". Ces mœurs, ces idées, ces connaissances, ces peuples sont tellement divers et ont évolué dans de si fortes proportions que l’ensemble qu’ils formaient tenait d’un vaste capharnaüm. A peine enregistré, ce sens s’évanouit.

Le troisième sens est le plus constant. Il est en usage aujourd’hui encore, bien qu’il soit l’objet de polémiques virulentes (cf. plus bas) : c’est la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales". Il est relevé dans tous les dictionnaires : "ensemble des études relatives à l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; "science qui a pour objet les langues et les civilisations orientales"  (Trésor de la langue française, 1971-94) ; "ensemble des études consacrées aux langues et aux civilisations de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).

Le quatrième sens est aussi le dernier apparu : c’est le plus moderne de tous. C’est "le goût pour ce qui touche à l’Orient ; l’imitation des mœurs ou des arts de l’Orient" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "le goût, l’attirance que suscite l’Orient, en particulier dans le domaine des arts et de la littérature" (neuvième édition, en cours, du Dictionnaire de l’Académie française). Entendu dans ce sens, l’orientalisme est en partie ce qui correspond à l’emploi d’orientaliste pour désigner les peintres ou les écrivains qui ont choisi de représenter les pays d’Orient ou toute réalité un peu exotique. L’orientalisme, dans ce sens, est un fatras de pacotille et de verroterie, qui fascine surtout gogos et bobos (les bobos ne sont-ils pas les gogos modernes ?).

 

Il reste à examiner le troisième sens. Entendu comme la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales", orientalisme est devenu un mot sale ou obscène. Le mot chien n’aboie pas ; orientalisme non plus. En dépit de cela, les savants qui ont choisi comme objet d’étude les langues, littératures, civilisations d’Orient s’en détournent ou sont contraints de le renier, comme s’il avait la rage. La raison tient à la publication d’un ouvrage virulent d’Edward Saïd (1935-2003). Américain d’origine "palestinienne", issu d’une riche famille chrétienne, qui a préféré se réfugier aux Etats-Unis plutôt que de vivre en dhimmi dans son pays (comme on la comprend), il était spécialiste de littérature anglaise et de littérature comparée, qu’il a enseignées en sa qualité de professeur à l’Université de Columbia. L’ouvrage qui a fait connaître ce gauchiste invétéré ne traite pas de littérature anglaise, ni d’anglicisme, mais d’une science dont il n’était pas spécialiste et dont il ne connaissait presque rien, ignorant l’araméen, l’hébreu, le turc, les cunéiformes, le Coran et les cultes archaïques, etc. Le titre L’Orientalisme et surtout le sous titre l’Orient créé par l’Occident sont éloquents : ils laissent accroire que l’Orient est une pure invention ou une construction idéologique, dont les auteurs sont les Occidentaux, qui, comme chacun sait, sont impérialistes, racistes, colonialistes, ignorants, grossiers, discourtois ; en un mot, barbares. Pourquoi donc Saïd n’a-t-il pas vécu à Gaza ? La version française de ce pamphlet a été publiée en 1980. L’ouvrage aurait lancé, comme le fait une campagne de marketing, les études dites (sans rire) post-coloniales (en anglo-américain, post-colonial studies), qui font, comme on dit, un tabac dans les universités d’Occident : les gogos en fument ; ils ont leur herbe ; ils sont béats. Les études que ce livre a contribué à créer, pour parler la langue de Saïd, comme une nouvelle lessive ne sont que la énième resucée de la critique léniniste de l’impérialisme (Lénine, qui a établi le plus vaste empire colonial et totalitaire de l’histoire de l’humanité, est le parangon des prétendus anti-impérialistes !), la critique du pauvre (d’esprit), théorie rancie qui donne à une myriade de paumés le sentiment d’être des progressistes (eux, les fieffés réactionnaires) qui pensent par eux-mêmes, et non plus par échos répétés à tous les vents du monde. En bref, ils ont le sentiment délicieux de ne plus être des perroquets.

Le succès de l’angliciste Saïd a eu pour conséquence de diaboliser la science que des savants probes et honnêtes ont constituée pendant deux siècles ou plus, et de remplacer les connaissances qu’ils ont établies par l’idéologie complaisante, bien pensante en tout, engagée (comme il se doit), celle des spécialistes des sociétés arabes et musulmanes qui refusent de porter le beau nom d’orientalistes. On ne peut que les approuver, ironiquement bien sûr. Les orientalistes étaient de vrais savants, connaissant parfaitement les langues, les littératures, les civilisations, les religions d’Orient ; les néo scienceux de l’islam et du monde arabe sont férus d’idéologie. Ils connaissent sur le bout des doigts leur catéchisme rabougri, dont la récitation tient lieu de science.

 

 

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