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17 décembre 2007

Discrétion

 

 

 

Emprunté du bas latin discretio ("division, séparation" et "action de discerner, raison, prudence"), le nom discrétion est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "discernement, sagesse" (XIIIe siècle : "ceux qui sont fous de nature, si fous qu’ils n’ont en eux nulle discrétion, par quoi il se puissent ni sachent maintenir, ne doivent pas tenir terre"). Les emplois les plus anciens sont "à la discrétion de quelqu’un" (milieu du XVe siècle : au sens de "à la libre appréciation de quelqu’un") ; "vivre à discrétion" (1536, "vivre sans payer", Rabelais, "l’empereur leur a annoncé qu’il n’entend point que ses gens vivent à discrétion, c’est-à-dire sans payer ; mais à discrétion du pape, qui est ce qui grève le plus le pape") ; "à discrétion" ("à volonté").

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens-là sont exposés : "judicieuse retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1694, 1762, 1798) ; "réserve, retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1832-35, 1932-35) ; "réserve, retenue dans les rapports avec autrui" (neuvième édition, en cours de publication). La discrétion est une vertu sociale positive, qui est louée dans les définitions et dans les exemples cités, de la première édition (1694 : "agir, parler avec discrétion, il a beaucoup de discrétion, il n’a point de discrétion") à la neuvième édition (en cours de publication : "agir avec discrétion, user d'une permission avec discrétion, se retirer, se détourner par discrétion, avoir beaucoup de discrétion, un homme d’une rare discrétion, un zèle sans discrétion et, par extension, s’habiller, se maquiller avec discrétion").

Le sens de "discernement, sagesse" est exposé dans la première édition (1694 : "on dit d’un homme qui est dans l’âge où l’on commence ordinairement à discerner le bien d’avec le mal qu’il est en âge de discrétion"), mais il n’apparaît plus dans les éditions suivantes, sauf dans la neuvième édition (en cours), où il est mentionné comme vieilli ou littéraire : "faculté de discerner, de décider", ne survivant que dans la locution à la discrétion de ("laisser, remettre une affaire à la discrétion de quelqu’un, s’en remettre à la discrétion d’un homme avisé"). En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la langue française (1863-77) citent ce sens en premier ; Littré ("qualité par laquelle on discerne, on juge ; l’âge de discrétion, l’âge de raison", qu’il illustre de cet exemple de Voltaire, "un innocent qui n’a pas encore l’âge de discrétion") ; le Trésor de la Langue française ("la discrétion implique la faculté de discerner, le pouvoir de décider ; vieux : discernement, pouvoir de décider").

 

Jamais les auteurs de ces dictionnaires ne remarquent que ce nom a deux sens qui peuvent être jugés contraires ou incompatibles ou mutuellement exclusifs et qui sont situés à l’opposé l’un de l’autre sur une palette sémantique. Ce sont "discernement, sagesse, circonspection, retenue" d’une part et, d’autre part, le sens de "vivre à discrétion", comme dans l’exemples cité par les académiciens : "on dit que les soldats vivent à discrétion, quand ils vivent comme il leur plaît chez leurs hôtes et sans autre règle que leur volonté" (1694, 1762, 1798) et "vivre à discrétion quelque part se dit des soldats qui ont été envoyés dans un village, dans une ville, pour se faire traiter à leur gré par les habitants" (1932-35) ou "à discrétion, locution adverbiale : autant que l’on veut, avec toute l’abondance désirable" (1932-35 : "pour le pain, vous en aurez à discrétion, on leur donna du vin à discrétion, vivre à discrétion quelque part"). Le sens de cette locution est exposé sans détours dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "vivre à discrétion, vivre sur l’habitant en le rançonnant selon son gré" et illustré par cette phrase de Mérimée : "en paix ou en guerre, une troupe armée vivait toujours à discrétion partout où elle se trouvait" (Chronique du règne de Charles IX, 1829). Un même nom peut donc signifier une chose et son contraire ou son quasi contraire, signifier "retenue" et "absence de retenue". Cela arrive parfois en français. Il est vrai que le second sens n’apparaît que dans le groupe prépositionnel à discrétion ("vivre à discrétion, se servir à discrétion"). On a vu un phénomène semblable à propos de ressentiment, qui a signifié à la fois "gratitude" et "rancœur". Littré distingue le sens de discrétion de celui de réserve : "dans discrétion, il y a, étymologiquement, discerner ; la discrétion est donc une réserve qui discerne, qui est éclairée ; au lieu que réserve n’implique que le sentiment qui fait qu’on ne s’avance pas et qu’on a de la retenue ; l’idée de discernement n’y est pas incluse".

Ce qui caractérise discrétion dans la langue moderne, c’est l’élargissement de ses emplois à tout ce qui est social et l’affaiblissement du sens très positif et élogieux, mélange de discernement, de politesse et de réserve (judicieuse retenue, circonspection dans les actes et les paroles) qu’il avait dans la langue classique. C’est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), en parlant de personnes ou de leur comportement, la "qualité d’une personne qui apprécie justement les actes ou les paroles qui peuvent choquer, gêner ou peiner". La définition est ambiguë : il ne semble pas qu’elle ait été relue. Que signifie "apprécier justement" ? Est-ce donner du prix à ce qui peut gêner ou avoir conscience de ce qui peut gêner et être en mesure ainsi de ne pas choquer, gêner ou peiner autrui. Certes, les synonymes "délicatesse, réserve, tact" lèvent l'ambiguïté et éliminent la première interprétation. "Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables", écrit Mme de Staël (1807), égrenant les perles du chapelet des lieux communs. Le nom se dit aussi de choses ; auquel cas, il suppose un "jugement de valeur esthétique, moral, etc., en fonction des conditions sociales ou des convenances". C’est le "caractère de ce qui n’attire pas l’attention, ne se fait pas remarquer, est de bon ton" ("s’habiller avec discrétion"), comme aussi une couleur, un décor. Il est des vertus qui sont conservées dans la discrétion : ainsi la "qualité consistant à garder les secrets" ("discrétion professionnelle"), qui déplaît vertement aux professionnels des media, dont la transparence est le seul absolu et qui sont près d’éventer tous les secrets, même ceux de l’Etat.

A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, semblent tenir la discrétion pour une vertu sociale, qu’ils célèbrent discrètement, cela va de soi : "réserve, retenue dans les rapports avec autrui, un homme d’une rare discrétion, un homme d’une discrétion éprouvée". Dans Etc. aussi (Renaud Camus, P.O.L., 1998), la discrétion fait l’objet d’un éloge raisonné et intempestif, en ces temps de modernité indiscrète et exhibitionniste : "La discrétion serait la vertu centrale. Mais il ne s’agit pas du tout de la discrétion qui a partie liée avec la méfiance et le secret, "valeurs" éminemment méprisées, elles, au contraire. Il s’agit de la discrétion dans le comportement et l’attitude, dans l’usage, la pratique et l’imposition de soi-même".

 

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