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23 décembre 2007

Influence

 

 

 

 

Dans le latin en usage dans les universités et chez les savants du Moyen Age, influentia, dérivé du verbe influere, "couler dans", signifie "action attribuée aux astres sur la destinée des hommes". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) décrit ainsi cette action : "sorte d’écoulement matériel que l’ancienne physique supposait provenir du ciel et des astres et agir sur les hommes et sur les choses". C’est donc sinon un terme de science, de science médiévale sans aucun doute, du moins un terme savant. C’est dans ce sens qu’influence, emprunté de ce mot latin, est attesté en français pour la première fois : "sorte d’écoulement, de flux censé provenir des astres et agir sur les hommes et les choses" (1240 : "la divine influence" ; XIIIe siècle : "mais les comètes plus ne guettent, ni plus expressément ne jettent leurs influences ni leurs rais (rayons)…, ni sur rois que sur pauvres hommes"). Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), c’est ce seul sens qui est exposé : "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires" (exemples : "bonne, maligne influence, les diverses influences des astres font la variété du temps"). A la fin du XIIIe siècle, dans un manuscrit de Lulle, influence est étendu, par analogie avec les astres, aux personnes : c’est "l’action lente et continue exercée par une personne, une chose sur une autre personne ou chose" ("l’influence de dévotion"). Cet emploi est relevé, sans être défini, après le sens propre aux astres, dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762) : "influence se dit aussi au figuré". Exemples : "les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie ; il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire".

Peu à peu, le sens propre tombe en désuétude, entraîné dans l’oubli peut-être par le discrédit qui frappe les croyances astrologiques. Le très long article qui est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) à influence et aux divers influences possibles le confirme. Trois domaines sont distingués : la métaphysique (l’influence du corps sur l’âme et réciproquement), l’influence des astres (la lune en particulier) sur les phénomènes terrestres (les marées par exemple), l’influence des astres sur l’avenir des hommes, croyance qui est propre aux astrologues et qui ne trouve pas grâce chez les encyclopédistes : "on appelle influence l’effet (…) prétendu que les astres produisent sur la terre et sur les corps qu’elles renferment, ou qui la couvrent. Nous disons prétendu; car il ne parait pas que les étoiles et les planètes fort éloignées puissent produire sur nos corps et sur notre tête aucun effet sensible, eu égard à leur petitesse (…) L’influence des astres était un dogme fameux dans l’antiquité la plus reculée, dont on était persuadé même avant qu’on pensât à en connaître ou à en déterminer le cours. L’application de l’astrologie à la médecine est aussi très ancienne ; elle eut lieu dans ces temps d’ignorance, où cette science encore dans son berceau, exercée par des dieux, n’était qu’un mélange indigeste et bizarre d’un aveugle empirisme et d’une obscure superstition".

Les auteurs de dictionnaires notent la désuétude du sens astrologique d’influence sans expliquer le phénomène. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) définit influence ainsi : le mot "se disait autrefois des vertus prétendues, qui découlent des astres". La désuétude (autrefois, l’imparfait de se disait) est mise en relation avec les erreurs de l’astrologie (vertus prétendues). Féraud ajoute qu’on "ne le dit plus qu’au figuré", comme dans ces exemples de son cru : "il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire" et "les premières démarches influent ou ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie". Dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la première définition de 1694 et de 1762, en la modifiant légèrement. Ce n’est plus "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires", mais "qualité, puissance, vertu qu’on prétend qui découle des astres sur les corps sublunaires". C’est dans le on prétend que se glisse le doute. Les hommes de la seconde moitié du XVIIIe siècle tiennent pour seule vérité ce qu’établissent les sciences positives. La fin de cette grande science millénaire qu’a été l’astrologie (et qui était de l'astronomie) est annoncée. En revanche, l’emploi figuré qui n’était que mentionné dans la quatrième édition fait l’objet d’une tentative de définition, à dire vrai sommaire et peu éclairante : "influence se dit aussi au figuré pour signifier l’action d’une cause qui aide à produire quelque effet".

Dans les éditions ultérieures, un seul sens est exposé : "action d’une chose qui influe sur une autre" ; ce à quoi les académiciens ajoutent, pour éluder toute difficulté : "il se dit tant au propre qu’au figuré". Les exemples cités se rapportent aux astres ("l’influence de la lune sur les marées"). A l’astrologie, il est fait allusion comme à une science morte : "on croyait autrefois que les astres avaient de l’influence sur la destinée des hommes". Ce à quoi on pourrait rétorquer : "on le croit toujours, et sans doute autant que jadis", mais cette influence n’est en rien avérée par les savants. Il reste dans les exemples cités quelques vestiges des emplois scientifiques de ce mot ("l’influence de la chaleur sur les corps ; l’influence du climat sur le tempérament, sur les mœurs"), lequel est borné au XXe siècle au seul social, comme l’attestent les exemples : "l’influence de l'opinion publique, l’influence du langage sur les idées, les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie, l’influence des lois nouvelles commençait à se faire sentir".

C’est à partir de cette sixième édition que les véritables emplois sociaux d’influence, attestés en 1780 ("autorité, prestige") et en 1793 ("autorité politique ou intellectuelle acquise par un pays, une civilisation, à une époque donnée") commencent à s’imposer dans les dictionnaires ; d’abord le fait individuel : "il signifie particulièrement autorité, crédit, ascendant : c’est un homme sans influence dans le gouvernement ; il a beaucoup d’influence à la cour ; il a perdu toute influence ; exercer une grande influence sur les esprits". Bien que les emplois scientifiques d’influence se développent, mais sans rapport avec les astres et les destins humains (Trésor de la langue française, 1971-94 : en astronomie, électricité, en acoustique, dans diverses techniques) et sans que ces emplois éliminent de la langue le vieux sens astrologique d’influence, la langue moderne fait un triomphe aux sens sociaux : en psychopathologie ("délire d’influence, trouble mental affectant un malade convaincu d’être sous l’empire d’une force étrangère qui le régirait à distance, par des moyens occultes"), dans les relations entre les personnes ("action, généralement graduelle et imperceptible, qui s’exerce sur les dispositions psychiques, sur la volonté de telle personne"), en parapsychologie (la "télépathie"), dans la formation des idées ou de l’opinion ("action, généralement progressive et parfois volontairement subie, qui s’exerce sur les opinions morales, intellectuelles, artistiques de telle personne ou sur ses modes d’expression" ; "influence extraordinaire, énorme, grande, moindre, de l’Église, sur les esprits, les mœurs, l’opinion" ; "influence du christianisme, de l’éducation, de l’esprit, des idées, de la musique, de la religion" ; "influence déterminante, prépondérante, souveraine, toute-puissante, du gouvernement, de la révolution, sur les affaires, sur l’État, etc."), entre divers pays, dans les relations internationales ("action qu’un pays exerce sur la politique, l’économie, la culture, le mode de vie d’un autre pays" ; "sphère, zone d’influence"), dans la société elle-même ("pouvoir reconnu ou conféré par tel groupe social à telle personne ou collectivité de régir l’opinion, de jouer un rôle important dans l’organisation des affaires publiques" ; "lutte d’influence(s), trafic d’influence(s)").

 

Il suffit de comparer l’article influence qui occupe trois lignes dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) à l’article consacré au même mot dans la neuvième édition (en cours de publication : près d’une page) pour prendre conscience de l’ampleur de l’extension de ce terme savant à d’innombrables réalités. Cela se comprend aisément. La société étant devenue l’unique horizon de la France et la religion sociale et immanente étant devenue la religion unique de cette société, toute influence est décrétée sociale : sa nature est sociale et les explications que l’on peut en donner le sont aussi. On patauge dans la tautologie, puisque tout fait est à la fois cause et effet, cause de ses effets et effet de ses causes. Mais la nouvelle religion sociale et solidaire en a décidé ainsi.

 

 

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