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24 décembre 2007

Bouc émissaire

 

 

 

 

Le premier auteur de dictionnaire à avoir enregistré bouc émissaire est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : "en terme de l’Ecriture, on appelle bouc émissaire un bouc qui était envoyé dans le désert. On présentait deux boucs devant l’autel, sur lesquels on jetait le sort ; l’un était destiné au sacrifice : l’autre était abandonné dans la solitude". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions 1694 et 1762), la définition est moins longue, moins circonstanciée, mais plus éclairante, pour ce qui est du sens symbolique : "en terme de l’Ecriture, c’était le bouc tiré au sort et que l’on envoyait au désert comme reprouvé" (1694) et "parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" (1762). La réalité désignée par ces mots appartient ou appartiendrait au passé archaïque de l’humanité, comme l’atteste l’emploi de l’imparfait dans les deux dictionnaires. Il est assez étonnant de constater que les écrivains chrétiens des XVIIe et XVIIIe siècles jugeaient suranné ce qui est au fondement de leur religion, alors que nos contemporains, qui ne croient ni à Dieu ni à diable, emploient à tout va bouc émissaire, dont ils font une réalité de leur temps.

A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, bouc émissaire n’est plus relégué dans le seul monde juif ancien : il commence à intégrer le présent de la France, du moins dans les dictionnaires. Les académiciens distinguent deux sens ; le premier est archaïque, le second figuré : "Parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" et "cette expression s’emploie figurément et familièrement, en parlant d’un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ("ils l’ont pris pour leur bouc émissaire"). Dans la huitième édition (1932-35), le sens moderne est à nouveau défini ainsi : "un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition : "dans le Lévitique, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé des malédictions que l’on voulait détourner de dessus le peuple" ; "figurément, homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ; "terme de l’Écriture, réprouvé". Ce dernier sens se rapporte au seul nom bouc, mais les extraits qui l’illustrent sont éloquents, de Massillon : "pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis" ; de Bossuet : "voilà l’agneau devenu tout à coup ce bouc d’abomination". Ce dernier a compris que Jésus de Nazareth a été désigné comme un bouc émissaire, et non seulement chassé de sa communauté, mais aussi sacrifié comme victime expiatoire.

L’intérêt du Trésor de la langue française (1971-94) est souvent dans les extraits d’écrivains. Ainsi Claudel cité (en 1938) explique pourquoi le bouc est devenu un animal sacré : "le bouc dans la Bible, pour des raisons nombreuses et manifestes, puanteur, lubricité, surabondance et rudesse de ses poils qui sont le caractère de la bestialité, cornes qui s’élèvent au-dessus de la tête et se recourbent sur elles-mêmes, violence, fantaisie, instinct sauvage et indomptable, est le symbole de la nature pécheresse". Le sens de la "locution figurée" bouc émissaire est clairement défini : "par référence au rite par lequel, selon la Bible (Lévitique, XVI), chaque année la Communauté d’Israël faisait disparaître toutes les impuretés en les transférant symboliquement sur un bouc, ensuite lâché dans le désert" (émissaire, du latin emittere "envoyer"), c’est la "personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres", comme dans cet exemple de Clemenceau (1899) : "Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés". Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article des sixième et huitième éditions est repris. Il est indiqué que bouc émissaire vient de "l’Ecriture sainte". "Dans l’Ancien Testament, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé de tous les péchés d’Israël" ; "figuré et familièrement, personne que l’on tient indûment pour responsable de toutes les fautes, de tous les maux".

C’est dans l’œuvre de René Girard (cf. Les origines de la culture, Grasset, 2004) que l’on peut lire les commentaires les plus réalistes (et les plus justes) sur le sens de bouc émissaire et sur ce que signifie d’un point de vue anthropologique et religieux le fait de faire porter sur une personne innocente la responsabilité des conflits violents qui déchirent un groupe humain.

 

 

 

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