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26 décembre 2007

Hostie

 

 

 

 

En latin, le nom hostia a deux sens. A l’époque dite classique, il signifie "victime, victime expiatoire" ; à l’époque chrétienne, "offrande de son corps (martyre) ; victime eucharistique, hostie". Ces deux sens apparaissent en ancien français : au XIIIe siècle, hostie est attesté au sens chrétien que ce mot a dans la liturgie ; au XIVe siècle, au sens païen ou archaïque de "victime offerte aux dieux".

C’est ainsi qu’hostie est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "victime que l’on offrait, immolait à Dieu" (exemples : "hostie de paix, des pacifiques, vivante, immaculée, immoler des hosties à Dieu"). Il est précisé qu’en "ce sens, il n’est usité que pour les sacrifices du vieux Testament". Le sens chrétien est présenté comme le seul sens en usage dans la langue du XVIIe siècle : "aujourd’hui, il signifie ce pain fort mince, cuit entre deux fers dont on se sert à dire la Messe, soit qu’il soit consacré ou qu’il ne le soit pas encore". Les exemples ("le prêtre prit autant d’hosties qu’il y avait de communiants et les consacra ; on le communia avec une hostie ; notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie, quand le Prêtre a prononcé les paroles sacramentales ; la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ"), surtout les deux derniers, attestent que les académiciens étaient soucieux de rappeler le sens théologique de l’hostie (par elle se fait la transsubstantiation) dans le sacrifice qu’est devenue la messe après les conciles de Trente (1545-1563).

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718, deuxième édition, à 1935, huitième édition, ces deux sens sont exposés, et dans l’ordre historique en quelque sorte : d’abord l’hostie ("toute victime que les anciens Hébreux offraient ou immolaient à Dieu", 1762), puis l’hostie dans la liturgie ("sorte de pain très mince et sans levain, que le prêtre offre et consacre à la messe", 1762). Même Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suivent cet ordre. Littré est plus complet et plus précis que les académiciens. Il distingue, pour ce qui est du sens antique, l’hostie hébraïque ("toute victime que les anciens Hébreux offraient et immolaient à Dieu") de l’hostie romaine ou païenne ("terme d’antiquité romaine, victime en général", victime ayant le sens d’animal que l’on sacrifie : cf. note du 17 décembre). Il note aussi que ce mot s’emploie dans le sens figuré de "victime", mais seulement "dans la poésie et le style élevé", comme dans ces vers de Corneille : "En est-ce fait, Julie, et que m’apportez-vous ? Est-ce la mort d’un frère ou celle d’un époux ? Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties ?" (Horace, III 2) ; "Père barbare, achève, achève ton ouvrage : Cette seconde hostie est digne de ta rage ; Joins ta fille à ton gendre" (Polyeucte, V 5). Voltaire, dont on sait qu’il admirait Corneille, regrette que le mot hostie ne se dise plus au sens de "victime" : "c’est dommage ; il ne reste plus que le mot de victime". Il ajoute : "plus on a de termes pour exprimer la même chose, plus la poésie est variée". Voltaire n’était pas (et c’est un euphémisme) un grand poète : sa remarque est digne du mauvais poète qu’il était. Littré note aussi que, dans ce sens figuré, hostie est en usage dans la langue de la "dévotion" pour désigner une "personne qui consacre à Dieu tout ce qu’elle est", comme chez les orateurs sacrés des XVIIe et XVIIIe siècles : Bossuet ("convertissez-vous de bonne heure ; que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre, de la raison et non du trouble, du choix et non de la force et de la contrainte ; si votre corps est une hostie, consacrez à Dieu une hostie vivante") ; Fléchier ("Hostie vivante de Jésus-Christ, elle avait dressé de ses propres mains le bûcher où elle devait consommer son sacrifice") ; Bourdaloue ("c’est le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d’hostie et de victime" ; "les vrais fidèles qui, dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes, pour alléger tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout") ; Massillon ("acceptez, ô mon Dieu, le sacrifice que je vous fais aujourd’hui de moi-même ; ne regardez pas les imperfections de l’hostie qui s’offre"). Enfin, Littré, bien qu’il fût incroyant et sourdement hostile au catholicisme, expose objectivement le sens chrétien ou liturgique d’hostie : "le pain sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe, et dans lequel Jésus-Christ s’offre comme victime", faisant même référence au sacrifice et à la transsubstantiation ("la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ").

 

Il semble qu’au XXe siècle, peu à peu, les divers sens d’hostie s’étiolent, comme si la chose que le mot désigne perdait de son importance ou devenait un signe vide de sens. Ce lent affaiblissement se lit dans les articles de dictionnaire. C’est d’abord le sens antique qui est touché. Dans la huitième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens ne l’exposent qu’en seconde position et dans une courte phrase à l’imparfait : "il se disait, chez les anciens Hébreux, des victimes offertes et immolées à Dieu" (exemple : "hostie vivante"), alors que le sens liturgique est défini d’abord. L’ordre des sens est renversé, ce qui cache en partie le sens théologique de l’hostie, ainsi que la lecture symbolique ou "allégorique" que le christianisme fait du judaïsme dans l’exégèse,. L’hostie n’est plus qu’un "pain très mince et sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe". Certes, les exemples restituent le sens véritable de l’hostie : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales" et "la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’ordre historique des sens est rétabli certes, mais les définitions sont expédiées en quelques groupes de mots et exprimées sommairement, comme si, pour les auteurs de ce Trésor, le sens religieux véritable était secondaire et insignifiant. Ainsi le sens antique sur lequel s’attardent longtemps les académiciens du XVIIe au XIXe siècle et même Littré est résumé ainsi : "dans l’Antiquité, victime immolée" et illustré de "hostie vivante (Académie)". Que les rites d’immolation soient propres au monothéisme juif ou qu’ils soient ceux du paganisme romain, auquel cas les hosties n’ont pas le même sens, ils sont confondus dans un même fragment : "dans l’Antiquité, victime immolée". Même le sens chrétien, qui est borné dans le domaine étroit de la "liturgie catholique", est expédié en quelques mots techniques : "petite rondelle mince de pain azyme que le prêtre consacre pendant la messe". Le sens théologique est à peine évoqué, sinon indirectement par une référence au Dictionnaire de l’Académie française : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales (Académie)". Deux extraits illustrent ce sens : l’un, descriptif et presque insignifiant de Chateaubriand : "le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige" (Génie du christianisme, 1803) ; l’autre, de Martin du Gard, détaché, froid, sourdement hostile au catholicisme : "à huit ans, on le mène à la grand-messe, au salut, parmi les grandes personnes qui se prosternent ; on lui montre, au milieu des fleurs et des lumières, dans un nuage d’encens et de musique, un bel ostensoir doré : c’est toujours le même bon Dieu, qui est là, dans cette hostie blanche" (Les Thibault, 1929). Il a été montré dans des notes antérieures et à plusieurs reprises que les lexicographes du Trésor de la langue française se montraient intarissables ou complaisants ou enthousiastes, quand ils exposaient le sens de concepts marxistes, tels aliénation ou nationalisme. Les concepts de la théologie, qui nourrissent depuis des siècles la langue française, n’ont droit qu’à des reliefs de commentaires, comme s’ils n’avaient plus de sens, non pas dans la langue, mais dans l’esprit de ceux qui la décrivent.

Même le sens dit littéraire d’hostie est expédié en un fragment de phrase, à savoir "victime expiatoire", et illustré de deux extraits antithétiques d’écrivains ; Barrès : "je vois à travers les siècles toutes les hosties de l’humanité, toutes les nobles Iphigénie, toutes celles, tous ceux qui se dévouent, toutes les victimes immolées" (La grande pitié des églises de France, 1914) et Proudhon, adepte de la posture pacifiste : "à peine la Révolution s’est nommée que la guerre reprend son essor. Jamais le monde n’avait assisté à de pareilles funérailles. En moins de vingt-cinq ans, dix millions d’hosties humaines sont immolées dans ces luttes de géants" (La guerre et la paix, 1861).

 

Les mentalités sont peut-être en train de changer. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’ordre historique des sens, bouleversé dans la huitième édition, est rétabli : le sens antique est exposé d’abord ; ensuite le sens propre à la liturgie catholique. A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens s’efforcent de distinguer, fût-ce très brièvement, l’hostie des Hébreux et l’hostie païenne : "victime offerte en sacrifice aux dieux ou, chez les Hébreux, à l’Éternel". Le sens figuré et littéraire ("classique", est-il écrit) est exposé : "victime expiatoire, s’offrir en hostie" ; de même que, bien que ce soit entre les lignes, suggéré plutôt qu’explicite, le sens théologique du sacrifice du Christ : "la divine hostie, l’hostie du salut, Jésus-Christ". Pour définir le sens d’hostie dans la liturgie, les académiciens renoncent au mot technique et très terre à terre de rondelle (de pain), dont il est fait usage dans le Trésor de la langue française : "pain très mince et sans levain que le prêtre consacre dans la célébration de l’eucharistie pour être distribué aux fidèles". Certes, il n’est pas fait référence à la transsubstantiation, qui donne son sens véritable à l’hostie, même pas dans les exemples ("l’élévation de l’hostie, recevoir la sainte hostie"), mais les mots célébration de l’eucharistie sont censés en tenir lieu.

 

 

Commentaires

Très intéressant votre blog

Écrit par : Pierre | 27 décembre 2007

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