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31 décembre 2007

Guignol

 

 

 

 

C’est un mot emprunté au dialecte de la ville de Lyon et qui signifie, au sens littéral de ce terme, "celui qui guigne, qui cligne de l’œil". Laurent Mourguet, le canut au chômage et bateleur, a donné, en 1808 semble-t-il, ce nom à la marionnette qu’il venait de fabriquer, parce qu’elle guignait, id est jetait des regards furtifs de tous côtés. Le nom est attesté en français en 1847 comme nom propre désignant une "marionnette sans fils, animée par les doigts de l’opérateur" ; en 1856, par antonomase (un nom propre employé comme nom commun), il désigne un "personnage involontairement comique ou ridicule, cabotin" ; enfin en 1866, c’est un "théâtre de marionnettes où l’on joue des pièces où Guignol est le héros" et ce sont "ces pièces elles-mêmes".

 

Le premier lexicographe qui l’ait enregistré est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui en fait un nom commun : "sorte de polichinelle ; le théâtre de guignol" (le nom guignol est écrit sans majuscule à l'initiale). Les académiciens y donnent dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire un sens tout différent : "petit théâtre de marionnettes" (exemples : "le Guignol des Champs-Élysées, tenir un guignol dans un jardin public"). Ils ajoutent que, "en termes de théâtre, le guignol est une logette posée sur la coulisse ou sur la scène et où le directeur et les acteurs peuvent se tenir". Il semble que les auteurs de dictionnaires ne conviennent pas du sens de guignol, lequel oscille de "sorte de polichinelle" à "petit théâtre de marionnettes". Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour lire une définition complète. C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par allusion à Guignol, héros d’un théâtre de marionnettes, marionnette à gaine, manœuvrée par un opérateur invisible, qui joue un rôle dans des scènettes comiques à l’usage des enfants" ; "locution figurée et populaire, faire le guignol : agir déraisonnablement, faire des pitreries, des frasques" ; "par analogie, personne qui, par ses gestes ou son comportement est falote ou ridicule" ; "en argot, gendarme" ; "par métonymie et par allusion au théâtre de Guignol, théâtre de marionnettes" ; "en argot, tribunal" ; "terme de théâtre, logette posée sur la coulisse ou sur la scène et où le directeur et les acteurs peuvent se tenir" ; "spectacle qui se joue sur la scène d’un théâtre de marionnettes" et "genre qui est propre à ce spectacle" ; "par analogie, ce qui manque de sérieux". Littré relevait un seul sens en 1872 ; un siècle plus tard, il y en a dix dans le Trésor de la langue française. De plus, de guignol, ont été dérivés le nom guignolerie ("œuvre qui s’apparente à une scène de guignol"), l’adjectif guignolesque ("digne d’une farce de guignol") et le verbe guignoliser ("faire le guignol"). Ce à quoi les académiciens ajoutent dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire le nom grand-guignol au sens de "spectacle multipliant les effets d’épouvante" et la locution c’est du grand-guignol, laquelle "se dit figurément de ce qui est d’une outrance ridicule". L’article de ce dernier dictionnaire est moins détaillé que celui du Trésor de la langue française. Il n’y est pas relevé les sens argotiques, mais trois sens : "marionnette à gaine", "théâtre de marionnettes où l’on joue le répertoire de Guignol et, par métonymie, le spectacle lui-même" ; "anciennement, sorte de guérite mobile placée à la rampe de la scène d’un théâtre, d’où le directeur et l’auteur pouvaient diriger les répétitions à l’abri des courants d’air".

Guignol, le personnage et la marionnette, appartient au patrimoine de la ville de Lyon. Son créateur, canut que la Révolution a condamné au chômage, en a fait un ouvrier vif et impertinent, capable de mettre les rieurs de son côté quand il se querelle avec les nantis, les propriétaires et les autorités. Ce qui caractérise l’évolution du personnage créé à Lyon, c’est son affadissement. En s’établissant à Paris, il s’est spécialisé dans le théâtre pour enfants, aménagé dans les jardins publics, comme le notent les académiciens en 1932-35 : "petit théâtre de marionnettes" (exemples, "le Guignol des Champs-Élysées, tenir un guignol dans un jardin public").

En quittant les jardins publics pour les studios de télévision, Guignol a connu un nouvel avatar. Deux cents ans plus tard, il est retourné contre ce canut au chômage qui l’a inventé et contre les ouvriers qui riaient de son impertinence. De travailleur menacé par le chômage qu’il était à Lyon, il est devenu un milliardaire du show-biz. Il se gaussait des puissants ; désormais, c’est un nanti en tout qui se gausse des pauvres, des ploucs, des beaufs, des travailleurs. Il est devenu la posture parisienne obligée du bobo sûr de lui et dominateur, fier de sa race et de sa culture, arrogant et plein de morgue, qui crache sur les pauvres, sur l’Etat et sur les élus de la République.

 

 

26 décembre 2007

Hostie

 

 

 

 

En latin, le nom hostia a deux sens. A l’époque dite classique, il signifie "victime, victime expiatoire" ; à l’époque chrétienne, "offrande de son corps (martyre) ; victime eucharistique, hostie". Ces deux sens apparaissent en ancien français : au XIIIe siècle, hostie est attesté au sens chrétien que ce mot a dans la liturgie ; au XIVe siècle, au sens païen ou archaïque de "victime offerte aux dieux".

C’est ainsi qu’hostie est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "victime que l’on offrait, immolait à Dieu" (exemples : "hostie de paix, des pacifiques, vivante, immaculée, immoler des hosties à Dieu"). Il est précisé qu’en "ce sens, il n’est usité que pour les sacrifices du vieux Testament". Le sens chrétien est présenté comme le seul sens en usage dans la langue du XVIIe siècle : "aujourd’hui, il signifie ce pain fort mince, cuit entre deux fers dont on se sert à dire la Messe, soit qu’il soit consacré ou qu’il ne le soit pas encore". Les exemples ("le prêtre prit autant d’hosties qu’il y avait de communiants et les consacra ; on le communia avec une hostie ; notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie, quand le Prêtre a prononcé les paroles sacramentales ; la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ"), surtout les deux derniers, attestent que les académiciens étaient soucieux de rappeler le sens théologique de l’hostie (par elle se fait la transsubstantiation) dans le sacrifice qu’est devenue la messe après les conciles de Trente (1545-1563).

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718, deuxième édition, à 1935, huitième édition, ces deux sens sont exposés, et dans l’ordre historique en quelque sorte : d’abord l’hostie ("toute victime que les anciens Hébreux offraient ou immolaient à Dieu", 1762), puis l’hostie dans la liturgie ("sorte de pain très mince et sans levain, que le prêtre offre et consacre à la messe", 1762). Même Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suivent cet ordre. Littré est plus complet et plus précis que les académiciens. Il distingue, pour ce qui est du sens antique, l’hostie hébraïque ("toute victime que les anciens Hébreux offraient et immolaient à Dieu") de l’hostie romaine ou païenne ("terme d’antiquité romaine, victime en général", victime ayant le sens d’animal que l’on sacrifie : cf. note du 17 décembre). Il note aussi que ce mot s’emploie dans le sens figuré de "victime", mais seulement "dans la poésie et le style élevé", comme dans ces vers de Corneille : "En est-ce fait, Julie, et que m’apportez-vous ? Est-ce la mort d’un frère ou celle d’un époux ? Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties ?" (Horace, III 2) ; "Père barbare, achève, achève ton ouvrage : Cette seconde hostie est digne de ta rage ; Joins ta fille à ton gendre" (Polyeucte, V 5). Voltaire, dont on sait qu’il admirait Corneille, regrette que le mot hostie ne se dise plus au sens de "victime" : "c’est dommage ; il ne reste plus que le mot de victime". Il ajoute : "plus on a de termes pour exprimer la même chose, plus la poésie est variée". Voltaire n’était pas (et c’est un euphémisme) un grand poète : sa remarque est digne du mauvais poète qu’il était. Littré note aussi que, dans ce sens figuré, hostie est en usage dans la langue de la "dévotion" pour désigner une "personne qui consacre à Dieu tout ce qu’elle est", comme chez les orateurs sacrés des XVIIe et XVIIIe siècles : Bossuet ("convertissez-vous de bonne heure ; que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre, de la raison et non du trouble, du choix et non de la force et de la contrainte ; si votre corps est une hostie, consacrez à Dieu une hostie vivante") ; Fléchier ("Hostie vivante de Jésus-Christ, elle avait dressé de ses propres mains le bûcher où elle devait consommer son sacrifice") ; Bourdaloue ("c’est le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d’hostie et de victime" ; "les vrais fidèles qui, dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes, pour alléger tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout") ; Massillon ("acceptez, ô mon Dieu, le sacrifice que je vous fais aujourd’hui de moi-même ; ne regardez pas les imperfections de l’hostie qui s’offre"). Enfin, Littré, bien qu’il fût incroyant et sourdement hostile au catholicisme, expose objectivement le sens chrétien ou liturgique d’hostie : "le pain sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe, et dans lequel Jésus-Christ s’offre comme victime", faisant même référence au sacrifice et à la transsubstantiation ("la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ").

 

Il semble qu’au XXe siècle, peu à peu, les divers sens d’hostie s’étiolent, comme si la chose que le mot désigne perdait de son importance ou devenait un signe vide de sens. Ce lent affaiblissement se lit dans les articles de dictionnaire. C’est d’abord le sens antique qui est touché. Dans la huitième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens ne l’exposent qu’en seconde position et dans une courte phrase à l’imparfait : "il se disait, chez les anciens Hébreux, des victimes offertes et immolées à Dieu" (exemple : "hostie vivante"), alors que le sens liturgique est défini d’abord. L’ordre des sens est renversé, ce qui cache en partie le sens théologique de l’hostie, ainsi que la lecture symbolique ou "allégorique" que le christianisme fait du judaïsme dans l’exégèse,. L’hostie n’est plus qu’un "pain très mince et sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe". Certes, les exemples restituent le sens véritable de l’hostie : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales" et "la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’ordre historique des sens est rétabli certes, mais les définitions sont expédiées en quelques groupes de mots et exprimées sommairement, comme si, pour les auteurs de ce Trésor, le sens religieux véritable était secondaire et insignifiant. Ainsi le sens antique sur lequel s’attardent longtemps les académiciens du XVIIe au XIXe siècle et même Littré est résumé ainsi : "dans l’Antiquité, victime immolée" et illustré de "hostie vivante (Académie)". Que les rites d’immolation soient propres au monothéisme juif ou qu’ils soient ceux du paganisme romain, auquel cas les hosties n’ont pas le même sens, ils sont confondus dans un même fragment : "dans l’Antiquité, victime immolée". Même le sens chrétien, qui est borné dans le domaine étroit de la "liturgie catholique", est expédié en quelques mots techniques : "petite rondelle mince de pain azyme que le prêtre consacre pendant la messe". Le sens théologique est à peine évoqué, sinon indirectement par une référence au Dictionnaire de l’Académie française : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales (Académie)". Deux extraits illustrent ce sens : l’un, descriptif et presque insignifiant de Chateaubriand : "le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige" (Génie du christianisme, 1803) ; l’autre, de Martin du Gard, détaché, froid, sourdement hostile au catholicisme : "à huit ans, on le mène à la grand-messe, au salut, parmi les grandes personnes qui se prosternent ; on lui montre, au milieu des fleurs et des lumières, dans un nuage d’encens et de musique, un bel ostensoir doré : c’est toujours le même bon Dieu, qui est là, dans cette hostie blanche" (Les Thibault, 1929). Il a été montré dans des notes antérieures et à plusieurs reprises que les lexicographes du Trésor de la langue française se montraient intarissables ou complaisants ou enthousiastes, quand ils exposaient le sens de concepts marxistes, tels aliénation ou nationalisme. Les concepts de la théologie, qui nourrissent depuis des siècles la langue française, n’ont droit qu’à des reliefs de commentaires, comme s’ils n’avaient plus de sens, non pas dans la langue, mais dans l’esprit de ceux qui la décrivent.

Même le sens dit littéraire d’hostie est expédié en un fragment de phrase, à savoir "victime expiatoire", et illustré de deux extraits antithétiques d’écrivains ; Barrès : "je vois à travers les siècles toutes les hosties de l’humanité, toutes les nobles Iphigénie, toutes celles, tous ceux qui se dévouent, toutes les victimes immolées" (La grande pitié des églises de France, 1914) et Proudhon, adepte de la posture pacifiste : "à peine la Révolution s’est nommée que la guerre reprend son essor. Jamais le monde n’avait assisté à de pareilles funérailles. En moins de vingt-cinq ans, dix millions d’hosties humaines sont immolées dans ces luttes de géants" (La guerre et la paix, 1861).

 

Les mentalités sont peut-être en train de changer. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’ordre historique des sens, bouleversé dans la huitième édition, est rétabli : le sens antique est exposé d’abord ; ensuite le sens propre à la liturgie catholique. A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens s’efforcent de distinguer, fût-ce très brièvement, l’hostie des Hébreux et l’hostie païenne : "victime offerte en sacrifice aux dieux ou, chez les Hébreux, à l’Éternel". Le sens figuré et littéraire ("classique", est-il écrit) est exposé : "victime expiatoire, s’offrir en hostie" ; de même que, bien que ce soit entre les lignes, suggéré plutôt qu’explicite, le sens théologique du sacrifice du Christ : "la divine hostie, l’hostie du salut, Jésus-Christ". Pour définir le sens d’hostie dans la liturgie, les académiciens renoncent au mot technique et très terre à terre de rondelle (de pain), dont il est fait usage dans le Trésor de la langue française : "pain très mince et sans levain que le prêtre consacre dans la célébration de l’eucharistie pour être distribué aux fidèles". Certes, il n’est pas fait référence à la transsubstantiation, qui donne son sens véritable à l’hostie, même pas dans les exemples ("l’élévation de l’hostie, recevoir la sainte hostie"), mais les mots célébration de l’eucharistie sont censés en tenir lieu.

 

 

24 décembre 2007

Bouc émissaire

 

 

 

 

Le premier auteur de dictionnaire à avoir enregistré bouc émissaire est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : "en terme de l’Ecriture, on appelle bouc émissaire un bouc qui était envoyé dans le désert. On présentait deux boucs devant l’autel, sur lesquels on jetait le sort ; l’un était destiné au sacrifice : l’autre était abandonné dans la solitude". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions 1694 et 1762), la définition est moins longue, moins circonstanciée, mais plus éclairante, pour ce qui est du sens symbolique : "en terme de l’Ecriture, c’était le bouc tiré au sort et que l’on envoyait au désert comme reprouvé" (1694) et "parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" (1762). La réalité désignée par ces mots appartient ou appartiendrait au passé archaïque de l’humanité, comme l’atteste l’emploi de l’imparfait dans les deux dictionnaires. Il est assez étonnant de constater que les écrivains chrétiens des XVIIe et XVIIIe siècles jugeaient suranné ce qui est au fondement de leur religion, alors que nos contemporains, qui ne croient ni à Dieu ni à diable, emploient à tout va bouc émissaire, dont ils font une réalité de leur temps.

A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, bouc émissaire n’est plus relégué dans le seul monde juif ancien : il commence à intégrer le présent de la France, du moins dans les dictionnaires. Les académiciens distinguent deux sens ; le premier est archaïque, le second figuré : "Parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" et "cette expression s’emploie figurément et familièrement, en parlant d’un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ("ils l’ont pris pour leur bouc émissaire"). Dans la huitième édition (1932-35), le sens moderne est à nouveau défini ainsi : "un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition : "dans le Lévitique, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé des malédictions que l’on voulait détourner de dessus le peuple" ; "figurément, homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ; "terme de l’Écriture, réprouvé". Ce dernier sens se rapporte au seul nom bouc, mais les extraits qui l’illustrent sont éloquents, de Massillon : "pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis" ; de Bossuet : "voilà l’agneau devenu tout à coup ce bouc d’abomination". Ce dernier a compris que Jésus de Nazareth a été désigné comme un bouc émissaire, et non seulement chassé de sa communauté, mais aussi sacrifié comme victime expiatoire.

L’intérêt du Trésor de la langue française (1971-94) est souvent dans les extraits d’écrivains. Ainsi Claudel cité (en 1938) explique pourquoi le bouc est devenu un animal sacré : "le bouc dans la Bible, pour des raisons nombreuses et manifestes, puanteur, lubricité, surabondance et rudesse de ses poils qui sont le caractère de la bestialité, cornes qui s’élèvent au-dessus de la tête et se recourbent sur elles-mêmes, violence, fantaisie, instinct sauvage et indomptable, est le symbole de la nature pécheresse". Le sens de la "locution figurée" bouc émissaire est clairement défini : "par référence au rite par lequel, selon la Bible (Lévitique, XVI), chaque année la Communauté d’Israël faisait disparaître toutes les impuretés en les transférant symboliquement sur un bouc, ensuite lâché dans le désert" (émissaire, du latin emittere "envoyer"), c’est la "personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres", comme dans cet exemple de Clemenceau (1899) : "Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés". Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article des sixième et huitième éditions est repris. Il est indiqué que bouc émissaire vient de "l’Ecriture sainte". "Dans l’Ancien Testament, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé de tous les péchés d’Israël" ; "figuré et familièrement, personne que l’on tient indûment pour responsable de toutes les fautes, de tous les maux".

C’est dans l’œuvre de René Girard (cf. Les origines de la culture, Grasset, 2004) que l’on peut lire les commentaires les plus réalistes (et les plus justes) sur le sens de bouc émissaire et sur ce que signifie d’un point de vue anthropologique et religieux le fait de faire porter sur une personne innocente la responsabilité des conflits violents qui déchirent un groupe humain.

 

 

 

23 décembre 2007

Influence

 

 

 

 

Dans le latin en usage dans les universités et chez les savants du Moyen Age, influentia, dérivé du verbe influere, "couler dans", signifie "action attribuée aux astres sur la destinée des hommes". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) décrit ainsi cette action : "sorte d’écoulement matériel que l’ancienne physique supposait provenir du ciel et des astres et agir sur les hommes et sur les choses". C’est donc sinon un terme de science, de science médiévale sans aucun doute, du moins un terme savant. C’est dans ce sens qu’influence, emprunté de ce mot latin, est attesté en français pour la première fois : "sorte d’écoulement, de flux censé provenir des astres et agir sur les hommes et les choses" (1240 : "la divine influence" ; XIIIe siècle : "mais les comètes plus ne guettent, ni plus expressément ne jettent leurs influences ni leurs rais (rayons)…, ni sur rois que sur pauvres hommes"). Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), c’est ce seul sens qui est exposé : "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires" (exemples : "bonne, maligne influence, les diverses influences des astres font la variété du temps"). A la fin du XIIIe siècle, dans un manuscrit de Lulle, influence est étendu, par analogie avec les astres, aux personnes : c’est "l’action lente et continue exercée par une personne, une chose sur une autre personne ou chose" ("l’influence de dévotion"). Cet emploi est relevé, sans être défini, après le sens propre aux astres, dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762) : "influence se dit aussi au figuré". Exemples : "les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie ; il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire".

Peu à peu, le sens propre tombe en désuétude, entraîné dans l’oubli peut-être par le discrédit qui frappe les croyances astrologiques. Le très long article qui est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) à influence et aux divers influences possibles le confirme. Trois domaines sont distingués : la métaphysique (l’influence du corps sur l’âme et réciproquement), l’influence des astres (la lune en particulier) sur les phénomènes terrestres (les marées par exemple), l’influence des astres sur l’avenir des hommes, croyance qui est propre aux astrologues et qui ne trouve pas grâce chez les encyclopédistes : "on appelle influence l’effet (…) prétendu que les astres produisent sur la terre et sur les corps qu’elles renferment, ou qui la couvrent. Nous disons prétendu; car il ne parait pas que les étoiles et les planètes fort éloignées puissent produire sur nos corps et sur notre tête aucun effet sensible, eu égard à leur petitesse (…) L’influence des astres était un dogme fameux dans l’antiquité la plus reculée, dont on était persuadé même avant qu’on pensât à en connaître ou à en déterminer le cours. L’application de l’astrologie à la médecine est aussi très ancienne ; elle eut lieu dans ces temps d’ignorance, où cette science encore dans son berceau, exercée par des dieux, n’était qu’un mélange indigeste et bizarre d’un aveugle empirisme et d’une obscure superstition".

Les auteurs de dictionnaires notent la désuétude du sens astrologique d’influence sans expliquer le phénomène. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) définit influence ainsi : le mot "se disait autrefois des vertus prétendues, qui découlent des astres". La désuétude (autrefois, l’imparfait de se disait) est mise en relation avec les erreurs de l’astrologie (vertus prétendues). Féraud ajoute qu’on "ne le dit plus qu’au figuré", comme dans ces exemples de son cru : "il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire" et "les premières démarches influent ou ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie". Dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la première définition de 1694 et de 1762, en la modifiant légèrement. Ce n’est plus "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires", mais "qualité, puissance, vertu qu’on prétend qui découle des astres sur les corps sublunaires". C’est dans le on prétend que se glisse le doute. Les hommes de la seconde moitié du XVIIIe siècle tiennent pour seule vérité ce qu’établissent les sciences positives. La fin de cette grande science millénaire qu’a été l’astrologie (et qui était de l'astronomie) est annoncée. En revanche, l’emploi figuré qui n’était que mentionné dans la quatrième édition fait l’objet d’une tentative de définition, à dire vrai sommaire et peu éclairante : "influence se dit aussi au figuré pour signifier l’action d’une cause qui aide à produire quelque effet".

Dans les éditions ultérieures, un seul sens est exposé : "action d’une chose qui influe sur une autre" ; ce à quoi les académiciens ajoutent, pour éluder toute difficulté : "il se dit tant au propre qu’au figuré". Les exemples cités se rapportent aux astres ("l’influence de la lune sur les marées"). A l’astrologie, il est fait allusion comme à une science morte : "on croyait autrefois que les astres avaient de l’influence sur la destinée des hommes". Ce à quoi on pourrait rétorquer : "on le croit toujours, et sans doute autant que jadis", mais cette influence n’est en rien avérée par les savants. Il reste dans les exemples cités quelques vestiges des emplois scientifiques de ce mot ("l’influence de la chaleur sur les corps ; l’influence du climat sur le tempérament, sur les mœurs"), lequel est borné au XXe siècle au seul social, comme l’attestent les exemples : "l’influence de l'opinion publique, l’influence du langage sur les idées, les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie, l’influence des lois nouvelles commençait à se faire sentir".

C’est à partir de cette sixième édition que les véritables emplois sociaux d’influence, attestés en 1780 ("autorité, prestige") et en 1793 ("autorité politique ou intellectuelle acquise par un pays, une civilisation, à une époque donnée") commencent à s’imposer dans les dictionnaires ; d’abord le fait individuel : "il signifie particulièrement autorité, crédit, ascendant : c’est un homme sans influence dans le gouvernement ; il a beaucoup d’influence à la cour ; il a perdu toute influence ; exercer une grande influence sur les esprits". Bien que les emplois scientifiques d’influence se développent, mais sans rapport avec les astres et les destins humains (Trésor de la langue française, 1971-94 : en astronomie, électricité, en acoustique, dans diverses techniques) et sans que ces emplois éliminent de la langue le vieux sens astrologique d’influence, la langue moderne fait un triomphe aux sens sociaux : en psychopathologie ("délire d’influence, trouble mental affectant un malade convaincu d’être sous l’empire d’une force étrangère qui le régirait à distance, par des moyens occultes"), dans les relations entre les personnes ("action, généralement graduelle et imperceptible, qui s’exerce sur les dispositions psychiques, sur la volonté de telle personne"), en parapsychologie (la "télépathie"), dans la formation des idées ou de l’opinion ("action, généralement progressive et parfois volontairement subie, qui s’exerce sur les opinions morales, intellectuelles, artistiques de telle personne ou sur ses modes d’expression" ; "influence extraordinaire, énorme, grande, moindre, de l’Église, sur les esprits, les mœurs, l’opinion" ; "influence du christianisme, de l’éducation, de l’esprit, des idées, de la musique, de la religion" ; "influence déterminante, prépondérante, souveraine, toute-puissante, du gouvernement, de la révolution, sur les affaires, sur l’État, etc."), entre divers pays, dans les relations internationales ("action qu’un pays exerce sur la politique, l’économie, la culture, le mode de vie d’un autre pays" ; "sphère, zone d’influence"), dans la société elle-même ("pouvoir reconnu ou conféré par tel groupe social à telle personne ou collectivité de régir l’opinion, de jouer un rôle important dans l’organisation des affaires publiques" ; "lutte d’influence(s), trafic d’influence(s)").

 

Il suffit de comparer l’article influence qui occupe trois lignes dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) à l’article consacré au même mot dans la neuvième édition (en cours de publication : près d’une page) pour prendre conscience de l’ampleur de l’extension de ce terme savant à d’innombrables réalités. Cela se comprend aisément. La société étant devenue l’unique horizon de la France et la religion sociale et immanente étant devenue la religion unique de cette société, toute influence est décrétée sociale : sa nature est sociale et les explications que l’on peut en donner le sont aussi. On patauge dans la tautologie, puisque tout fait est à la fois cause et effet, cause de ses effets et effet de ses causes. Mais la nouvelle religion sociale et solidaire en a décidé ainsi.

 

 

22 décembre 2007

Affrontement

 

 

 

 

Dérivé d’affronter, le nom affrontement, bien qu’il soit attesté en 1540 au sens de "rencontre face à face entre deux personnes" (Budé : "il rencontra ce gentilhomme front à front en un détroit où il ne se pouvait détourner de lui et ne se put contenir en cette approche et affrontement qu’il ne le prit aux cheveux") et en 1587 au sens de "rencontre pour une lutte entre deux armées" (Lanoue : "Parlons de l’affrontement des deux escadrons. Sur cela je dirai, encore que celui de lances face sa charge valeureusement, qu’il n’en peut succéder grand effet"), n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Le premier lexicographe à l’enregistrer est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui le définit ainsi : "action d’affronter, de mettre de niveau". Le sens est vague. Affronter signifie-t-il, dans cette définition, "se mettre avec intrépidité en face de quelqu’un" ou "en termes d’art, mettre front à front, de niveau", comme dans l’exemple "ces deux panneaux sont bien affrontés". L’exemple qui illustre ce sens, tiré de Lanoue, soldat du XVIe siècle : "parlons de l’affrontement de deux escadrons", semble pencher en faveur du premier sens, mais le de niveau de la définition penche en faveur du second sens.

 

Quoi qu’il en soit, le fait est que, dans la langue moderne, affrontement a un sens agressif et guerrier et fait partie de ces mots, tels lutte, combat, lutter, combattre, guerre, etc. qui fleurissent en temps de paix pour désigner des actions ou des réalités sociales, comme si l’ennemi ne se tenait plus aux frontières, mais dans le pays même. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le même sens agressif est réparti en deux sous-sens distingués suivant qu’il se rapporte à des personnes ou à des choses. Quand l’affrontement se rapporte à des personnes, le mot signifie "action d’affronter quelque chose qui est ou paraît être un danger ou une difficulté" (obstacle, mort, amour, monde, ennemi, autrui, etc.). Les férus de sciences sociales et humaines sont prolixes sur l’affrontement. Quand l’affrontement se rapporte à des choses, il a pour sens "fait de s’affronter, de se trouver face à face" : les images, la volonté, etc. Là encore, les psys se gargarisent d’affrontements. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de noter les emplois : "affrontement de deux armées, affrontement d’idées", sans se croire obligés de citer complaisamment, comme le font les auteurs du Trésor de la langue française, les psys et autres socs. Lire leur dictionnaire, c’est respirer un peu d’air pur.

 

 

19 décembre 2007

Perversion

 

 

 

 

Emprunté au latin perversio, dérivé de pervertere ("mettre sens dessus dessous, renverser de fond en comble") et qui a pris dans la langue des chrétiens le sens de "dépravation" et de "désordre", le nom perversion est attesté en 1444 au sens de "changement de bien en mal" et de "corruption". Les académiciens ne l’enregistrent dans leur Dictionnaire qu’à compter de la quatrième édition (1762), dans laquelle, conformément au latin chrétien, le mot a un sens religieux : "changement de bien en mal en matière de religion et de morale" ("le luxe conduit à la perversion des mœurs", 1762, 1798 : l’exemple de l’édition de 1832-35 est "la soif des richesses cause la perversion des mœurs "). Ce que suppose le mot, c’est qu’il a existé ou qu’il existe un état de la morale ou de la religion qui peut être jugé sinon parfait, du moins conforme au bien et que cet état, fragile, se dégrade : c’est la perversion.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) laïcise, pourrait-on dire, le mot. Il ne fait plus référence à la religion, bien qu’il suppose l’existence d’un bien antérieur : la perversion est un "changement de bien en mal" (exemple : "la perversion des mœurs"). Le mot est aussi employé en médecine pour désigner un "trouble" ou un "dérangement" (exemple : "il y a perversion de l’appétit dans le pica, de la vue dans la diplopie").

 

Terme de morale et de religion, le mot bascule dans la science, la médecine, le social. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est notée l’extension de perversion à d’autres réalités que les mœurs : le goût littéraire peut être perverti. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), en distinguant deux sens ("action de faire changer en mal" et "action de détourner quelque chose de sa vraie nature, de la normalité"), insistent sur l’extension du second sens à d’innombrables réalités : la physiologie, le goût, les institutions, l’intelligence, le jugement, les sens, les sensations, la sensibilité, comme cela est attesté chez les écrivains ("la perversion de la charité et de la bonne volonté", Sainte-Beuve ; "la perversion d’une certaine finesse d’interprétation", Proust ; "la perversion des principes démocratiques", Vedel ; "la perversion de la notion même de salaire", Perroux).

Ce terme de morale et de religion se médicalise aussi : le changement de bien en mal devient une pathologie, dont se mêlent médecins, psychiatres, psychologues, psys et socs. C’est la "déviation des instincts conduisant à des comportements immoraux et antisociaux" ; elle est mentale et psychologique ; elle affecte des fonctions affectives, intellectuelles, morales et même le sexe. La perversion sexuelle est un "comportement qui s’écarte de la normalité". Elle "peut porter sur le choix du partenaire sexuel (homosexualité, pédérastie, gérontophilie, zoophilie) (...), sur les conditions extérieures pour arriver à l'orgasme (voyeurisme, exhibitionnisme, sadisme, masochisme)" (1975).

Dans l’ancienne France, la perversion découverte était l’occasion de se repentir ; aujourd’hui, elle fait la fortune des psys et creuse le déficit des comptes sociaux de la nation. Ce changement (de bien en mal ?) est nommé modernité.

 

18 décembre 2007

Victime

 

 

 

En latin, victima est un terme de religion. Il désigne l’animal "destiné au sacrifice" ; et par métonymie, dans le latin en usage chez les chrétiens, le sacrifice lui-même. Des étymologistes latins tirent victima de vincire, "lier" (on liait la victime) ; d’autres de vincere (la victima était sacrifiée au retour de la victoire, tandis que l’hostia l’était en allant à l’ennemi) ; d’autres encore de vigere, "être fort" (la victima était une grosse bête tandis que l’hostia était une petite bête). En français, c’est dans les deux sens de "sacrifice" et de "créature vivante offerte en sacrifice au(x) dieu(x)" ou "à Dieu" que victime est attesté à la fin du XVe siècle ("quand ils voulaient offrir holocaustes et victimes à ce dieu inconnu", 1495). Dans Polyeucte (1642), Corneille l’emploie en parlant de Jésus-Christ (Acte V, 1662).

Pendant deux siècles, ce fut un terme de religion. C’est au XVIIe siècle, qui fut le grand siècle catholique des temps modernes, qu’il a été étendu hors de la religion pour désigner des réalités de la société : "personne tuée ou blessée (par accident, crime, cataclysme, guerre, etc.)" et "personne qui subit la haine, les tourments, les injustices de quelqu’un ou qui souffre de choses ou d’événements néfastes" (la misère par exemple).

Dans les tous les dictionnaires, que ce soit celui de l’Académie française (de la première à la huitième édition, de 1694 à 1932-35), celui de Littré (1863-77) ou celui du CNRS (Le Trésor de la langue française, 1971-94), le premier sens défini est le sens religieux, même dans les dictionnaires modernes : "Religion. Antiquité ; animal ou être humain offert en sacrifice à une divinité… Religion chrétienne ; Jésus-Christ offert en sacrifice sur la croix et présent par l’eucharistie dans le sacrifice de la messe… Par analogie, personne qui s’offre à Dieu dans le martyre, dans une vie religieuse de renoncement, d’expiation" (Trésor de la langue française) ; "créature vivante offerte en sacrifice à la divinité ; la victime offerte pour le salut des hommes, Notre Seigneur Jésus-Christ"  (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui était positiviste et anticlérical, classe en première position les trois acceptions religieuses de victime qu’il distingue parmi huit acceptions : "1. Chez les païens et les peuplades sauvages, créature vivante offerte à la divinité. 2. Chez les Juifs, animaux qu’on immolait en sacrifice. 3. Terme de théologie. La victime offerte pour le salut des hommes, Jésus-Christ". Dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, les sens religieux sont exposés avec de nombreux détails : "on appelait victime chez les païens les animaux destinés pour être offerts en sacrifice à leurs Dieux… On appelle Notre Seigneur Jésus-Christ la victime offerte pour le salut des hommes… On appelle figurément victimes les personnes qui sont consacrées à Dieu par des voeux solennels" (1694) ; "on appelait victime dans l’ancienne loi les animaux qu’on immolait et que l’on offrait en sacrifice… On le dit aussi des animaux que les païens offraient en sacrifice à leurs dieux. On appelle Notre Seigneur Jésus-Christ la victime offerte pour le salut des hommes" (1762).

 

Le sens étendu, social dans la plupart des emplois, date du XVIIe siècle. Il est relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "on appelle aussi figurément victime une personne qui souffre injustement" et "on appelle encore victime une personne dont on sacrifie la vie ou les intérêts à ses passions, etc.", ainsi que dans toutes les éditions suivantes, par exemple : "on dit aussi qu’un homme a été la victime de sa bonne foi, de sa générosité, pour dire que sa bonne foi, sa générosité, ont été la cause de ses disgrâces, de sa perte" (1762, 1798, 1832-35) ou chez Littré (1863-77) : "figuré, celui qui est frappé de quelque coup, comme l’était la victime des anciens…. ; figuré, celui qui est sacrifié aux intérêts, aux passions d’autrui". De la religion à la politique, il n’y a qu’un pas. Celui-ci a été franchi après la Terreur. Littré note que victime s’est dit, quand il était employé absolument, "des personnes qui périrent condamnées par les tribunaux révolutionnaires". Ainsi les cheveux et le costume à la victime désignaient la coiffure et l’habillement "qui rappelaient la toilette des condamnés montant à l’échafaud et qui devint à la mode dans quelques salons, lors de la réaction dont le 9 thermidor fut suivi", tandis que le bal des victimes était réservé à ceux qui avaient une victime dans leur famille.

 

C’est dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est relevé, pour la première fois, l’un des emplois modernes, sociaux évidemment, les plus courants de victime : "il se dit encore de celui qui a été tué ou blessé dans un accident, dans un crime, etc." ("il a été victime d’un accident ; cet attentat a fait plusieurs victimes ; les victimes de la guerre"). Dans un ciel vidé de toute transcendance, les termes de religion sont vacants ; ils ne trouvent plus d’emploi, à moins qu’ils ne soient transférés à d’autres domaines : la société, l’économie, les faits divers, les accidents de la route, etc. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce grand dictionnaire de la modernité, tous les emplois étendus de victime sont relevés. L’analogie qui nourrit cette extension n’est pas celle du Christ, qui s’est offert lui-même en victime, mais celle de l’animal innocent qui est immolé pour apaiser ou honorer les dieux. Les victimes modernes sont toujours victimes de quelque chose ou de quelqu’un. Elles subissent "les conséquences fâcheuses ou funestes de quelque chose, des événements, des agissements d’autrui"  (une erreur judiciaire, le mal, un abus, les circonstances, le chômage, la calomnie, le despotisme, la fatalité, la méchanceté, une méprise, les privations, le progrès, les sévices, le sort, une attaque, une injustice, une machination, un malaise, une violation des droits de l’homme (évidemment), un vol, etc.) ou "d’elles-mêmes" (victimes d’une hallucination, d’une illusion, d’une imprudence, d’une passion, de sa propre charité, de sa bonne foi, de sa sensibilité, de son dévouement) ou d’une "cause, d’un idéal, d’un intérêt supérieur" (victimes de la science, du travail, du devoir, etc.).

La France moderne produit autant de victimes que de stylos Bic (utiles pour porter plainte). Le rôle de victime, sur la scène moderne, attire histrions et cabots. Victime, c’est une vocation. On a l’air d’une victime ; si on le l’a pas, on le prend ; on joue à la victime ; on se pose en victime… C’est la grande comédie, qui n’est plus ni humaine, ni divine, mais sociale. Les acteurs sociaux, comme on nomme désormais les militants, sont programmés à prendre la posture de victime (la routine leur a fabriqué une nouvelle nature), soit qu’ils tiennent à passer eux-mêmes pour des victimes, afin de rendre gorge aux dominants, aux possédants, aux bourgeois, aux capitalistes, etc., soit qu’ils transforment en victimes délinquants et criminels, surtout s’ils sont étrangers : victimes de la société, de la République, de la France, de la colonisation (même si ces prétendues victimes sont les pires colons qui aient jamais été), de l’esclavage (surtout si elles ont été les pires esclavagistes qui aient jamais été).

Soyez victimes ou vous n’êtes rien, telle est la devise de la France actuelle. Il faut que vous soyez victimes pour que puisse être instruit le procès de la société, du libéralisme, de la France, de la République, des Français, etc.

 

17 décembre 2007

Discrétion

 

 

 

Emprunté du bas latin discretio ("division, séparation" et "action de discerner, raison, prudence"), le nom discrétion est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "discernement, sagesse" (XIIIe siècle : "ceux qui sont fous de nature, si fous qu’ils n’ont en eux nulle discrétion, par quoi il se puissent ni sachent maintenir, ne doivent pas tenir terre"). Les emplois les plus anciens sont "à la discrétion de quelqu’un" (milieu du XVe siècle : au sens de "à la libre appréciation de quelqu’un") ; "vivre à discrétion" (1536, "vivre sans payer", Rabelais, "l’empereur leur a annoncé qu’il n’entend point que ses gens vivent à discrétion, c’est-à-dire sans payer ; mais à discrétion du pape, qui est ce qui grève le plus le pape") ; "à discrétion" ("à volonté").

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens-là sont exposés : "judicieuse retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1694, 1762, 1798) ; "réserve, retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1832-35, 1932-35) ; "réserve, retenue dans les rapports avec autrui" (neuvième édition, en cours de publication). La discrétion est une vertu sociale positive, qui est louée dans les définitions et dans les exemples cités, de la première édition (1694 : "agir, parler avec discrétion, il a beaucoup de discrétion, il n’a point de discrétion") à la neuvième édition (en cours de publication : "agir avec discrétion, user d'une permission avec discrétion, se retirer, se détourner par discrétion, avoir beaucoup de discrétion, un homme d’une rare discrétion, un zèle sans discrétion et, par extension, s’habiller, se maquiller avec discrétion").

Le sens de "discernement, sagesse" est exposé dans la première édition (1694 : "on dit d’un homme qui est dans l’âge où l’on commence ordinairement à discerner le bien d’avec le mal qu’il est en âge de discrétion"), mais il n’apparaît plus dans les éditions suivantes, sauf dans la neuvième édition (en cours), où il est mentionné comme vieilli ou littéraire : "faculté de discerner, de décider", ne survivant que dans la locution à la discrétion de ("laisser, remettre une affaire à la discrétion de quelqu’un, s’en remettre à la discrétion d’un homme avisé"). En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la langue française (1863-77) citent ce sens en premier ; Littré ("qualité par laquelle on discerne, on juge ; l’âge de discrétion, l’âge de raison", qu’il illustre de cet exemple de Voltaire, "un innocent qui n’a pas encore l’âge de discrétion") ; le Trésor de la Langue française ("la discrétion implique la faculté de discerner, le pouvoir de décider ; vieux : discernement, pouvoir de décider").

 

Jamais les auteurs de ces dictionnaires ne remarquent que ce nom a deux sens qui peuvent être jugés contraires ou incompatibles ou mutuellement exclusifs et qui sont situés à l’opposé l’un de l’autre sur une palette sémantique. Ce sont "discernement, sagesse, circonspection, retenue" d’une part et, d’autre part, le sens de "vivre à discrétion", comme dans l’exemples cité par les académiciens : "on dit que les soldats vivent à discrétion, quand ils vivent comme il leur plaît chez leurs hôtes et sans autre règle que leur volonté" (1694, 1762, 1798) et "vivre à discrétion quelque part se dit des soldats qui ont été envoyés dans un village, dans une ville, pour se faire traiter à leur gré par les habitants" (1932-35) ou "à discrétion, locution adverbiale : autant que l’on veut, avec toute l’abondance désirable" (1932-35 : "pour le pain, vous en aurez à discrétion, on leur donna du vin à discrétion, vivre à discrétion quelque part"). Le sens de cette locution est exposé sans détours dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "vivre à discrétion, vivre sur l’habitant en le rançonnant selon son gré" et illustré par cette phrase de Mérimée : "en paix ou en guerre, une troupe armée vivait toujours à discrétion partout où elle se trouvait" (Chronique du règne de Charles IX, 1829). Un même nom peut donc signifier une chose et son contraire ou son quasi contraire, signifier "retenue" et "absence de retenue". Cela arrive parfois en français. Il est vrai que le second sens n’apparaît que dans le groupe prépositionnel à discrétion ("vivre à discrétion, se servir à discrétion"). On a vu un phénomène semblable à propos de ressentiment, qui a signifié à la fois "gratitude" et "rancœur". Littré distingue le sens de discrétion de celui de réserve : "dans discrétion, il y a, étymologiquement, discerner ; la discrétion est donc une réserve qui discerne, qui est éclairée ; au lieu que réserve n’implique que le sentiment qui fait qu’on ne s’avance pas et qu’on a de la retenue ; l’idée de discernement n’y est pas incluse".

Ce qui caractérise discrétion dans la langue moderne, c’est l’élargissement de ses emplois à tout ce qui est social et l’affaiblissement du sens très positif et élogieux, mélange de discernement, de politesse et de réserve (judicieuse retenue, circonspection dans les actes et les paroles) qu’il avait dans la langue classique. C’est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), en parlant de personnes ou de leur comportement, la "qualité d’une personne qui apprécie justement les actes ou les paroles qui peuvent choquer, gêner ou peiner". La définition est ambiguë : il ne semble pas qu’elle ait été relue. Que signifie "apprécier justement" ? Est-ce donner du prix à ce qui peut gêner ou avoir conscience de ce qui peut gêner et être en mesure ainsi de ne pas choquer, gêner ou peiner autrui. Certes, les synonymes "délicatesse, réserve, tact" lèvent l'ambiguïté et éliminent la première interprétation. "Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables", écrit Mme de Staël (1807), égrenant les perles du chapelet des lieux communs. Le nom se dit aussi de choses ; auquel cas, il suppose un "jugement de valeur esthétique, moral, etc., en fonction des conditions sociales ou des convenances". C’est le "caractère de ce qui n’attire pas l’attention, ne se fait pas remarquer, est de bon ton" ("s’habiller avec discrétion"), comme aussi une couleur, un décor. Il est des vertus qui sont conservées dans la discrétion : ainsi la "qualité consistant à garder les secrets" ("discrétion professionnelle"), qui déplaît vertement aux professionnels des media, dont la transparence est le seul absolu et qui sont près d’éventer tous les secrets, même ceux de l’Etat.

A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, semblent tenir la discrétion pour une vertu sociale, qu’ils célèbrent discrètement, cela va de soi : "réserve, retenue dans les rapports avec autrui, un homme d’une rare discrétion, un homme d’une discrétion éprouvée". Dans Etc. aussi (Renaud Camus, P.O.L., 1998), la discrétion fait l’objet d’un éloge raisonné et intempestif, en ces temps de modernité indiscrète et exhibitionniste : "La discrétion serait la vertu centrale. Mais il ne s’agit pas du tout de la discrétion qui a partie liée avec la méfiance et le secret, "valeurs" éminemment méprisées, elles, au contraire. Il s’agit de la discrétion dans le comportement et l’attitude, dans l’usage, la pratique et l’imposition de soi-même".

 

16 décembre 2007

Orientalisme

 

 

 

 

 

Le nom orientalisme, dérivé, comme orientaliste (cf. note du 15 décembre) d’oriental, est attesté en 1826. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, un siècle après orientaliste. Ce nom soulève des difficultés d’un autre ordre. Les choses qu’il désigne ou a désignées ont fluctué en deux siècles, et cela dans de fortes proportions, ce qui ne laisse pas d’étonner pour ce qui est d’un mot savant qui désigne, sinon une science, du moins une discipline universitaire. Si la science en question est à l’image du mot qui la désigne, on est en droit de s’interroger sur ce qui la fonde. Au cours des deux derniers siècles, le mot a eu quatre sens

Le premier sens attesté (1826) est très positif et même élogieux, mais il est éphémère : c’est le "système de ceux qui prétendent que les peuples occidentaux doivent à l’Orient leur origine, leurs langues, leurs sciences". L’Orient, à savoir la Mésopotamie, l’Egypte, la terre sainte, le Sinaï, Moïse, Le Christ, le plateau d’Anatolie d’où serait partie, selon Colin Renfrew dans L’Enigme indo-européenne (Flammarion), la révolution néolithique avec la culture de l’orge et la domestication du mouton et qui caractérise les peuples dits indo-européens, les Phéniciens, etc. est ou serait à l’origine de la civilisation de l’Europe – hypothèse qui est assez juste. C’est, entre autres, ce que pense Champollion pour ce qui est de l’origine des arts : la Grèce doit tout à l’Egypte, selon lui.

Le second sens, celui que Littré enregistre en première position dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), est lui aussi éphémère : c’est "l’ensemble des connaissances, des idées philosophiques et des mœurs des peuples orientaux". Ces mœurs, ces idées, ces connaissances, ces peuples sont tellement divers et ont évolué dans de si fortes proportions que l’ensemble qu’ils formaient tenait d’un vaste capharnaüm. A peine enregistré, ce sens s’évanouit.

Le troisième sens est le plus constant. Il est en usage aujourd’hui encore, bien qu’il soit l’objet de polémiques virulentes (cf. plus bas) : c’est la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales". Il est relevé dans tous les dictionnaires : "ensemble des études relatives à l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; "science qui a pour objet les langues et les civilisations orientales"  (Trésor de la langue française, 1971-94) ; "ensemble des études consacrées aux langues et aux civilisations de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).

Le quatrième sens est aussi le dernier apparu : c’est le plus moderne de tous. C’est "le goût pour ce qui touche à l’Orient ; l’imitation des mœurs ou des arts de l’Orient" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "le goût, l’attirance que suscite l’Orient, en particulier dans le domaine des arts et de la littérature" (neuvième édition, en cours, du Dictionnaire de l’Académie française). Entendu dans ce sens, l’orientalisme est en partie ce qui correspond à l’emploi d’orientaliste pour désigner les peintres ou les écrivains qui ont choisi de représenter les pays d’Orient ou toute réalité un peu exotique. L’orientalisme, dans ce sens, est un fatras de pacotille et de verroterie, qui fascine surtout gogos et bobos (les bobos ne sont-ils pas les gogos modernes ?).

 

Il reste à examiner le troisième sens. Entendu comme la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales", orientalisme est devenu un mot sale ou obscène. Le mot chien n’aboie pas ; orientalisme non plus. En dépit de cela, les savants qui ont choisi comme objet d’étude les langues, littératures, civilisations d’Orient s’en détournent ou sont contraints de le renier, comme s’il avait la rage. La raison tient à la publication d’un ouvrage virulent d’Edward Saïd (1935-2003). Américain d’origine "palestinienne", issu d’une riche famille chrétienne, qui a préféré se réfugier aux Etats-Unis plutôt que de vivre en dhimmi dans son pays (comme on la comprend), il était spécialiste de littérature anglaise et de littérature comparée, qu’il a enseignées en sa qualité de professeur à l’Université de Columbia. L’ouvrage qui a fait connaître ce gauchiste invétéré ne traite pas de littérature anglaise, ni d’anglicisme, mais d’une science dont il n’était pas spécialiste et dont il ne connaissait presque rien, ignorant l’araméen, l’hébreu, le turc, les cunéiformes, le Coran et les cultes archaïques, etc. Le titre L’Orientalisme et surtout le sous titre l’Orient créé par l’Occident sont éloquents : ils laissent accroire que l’Orient est une pure invention ou une construction idéologique, dont les auteurs sont les Occidentaux, qui, comme chacun sait, sont impérialistes, racistes, colonialistes, ignorants, grossiers, discourtois ; en un mot, barbares. Pourquoi donc Saïd n’a-t-il pas vécu à Gaza ? La version française de ce pamphlet a été publiée en 1980. L’ouvrage aurait lancé, comme le fait une campagne de marketing, les études dites (sans rire) post-coloniales (en anglo-américain, post-colonial studies), qui font, comme on dit, un tabac dans les universités d’Occident : les gogos en fument ; ils ont leur herbe ; ils sont béats. Les études que ce livre a contribué à créer, pour parler la langue de Saïd, comme une nouvelle lessive ne sont que la énième resucée de la critique léniniste de l’impérialisme (Lénine, qui a établi le plus vaste empire colonial et totalitaire de l’histoire de l’humanité, est le parangon des prétendus anti-impérialistes !), la critique du pauvre (d’esprit), théorie rancie qui donne à une myriade de paumés le sentiment d’être des progressistes (eux, les fieffés réactionnaires) qui pensent par eux-mêmes, et non plus par échos répétés à tous les vents du monde. En bref, ils ont le sentiment délicieux de ne plus être des perroquets.

Le succès de l’angliciste Saïd a eu pour conséquence de diaboliser la science que des savants probes et honnêtes ont constituée pendant deux siècles ou plus, et de remplacer les connaissances qu’ils ont établies par l’idéologie complaisante, bien pensante en tout, engagée (comme il se doit), celle des spécialistes des sociétés arabes et musulmanes qui refusent de porter le beau nom d’orientalistes. On ne peut que les approuver, ironiquement bien sûr. Les orientalistes étaient de vrais savants, connaissant parfaitement les langues, les littératures, les civilisations, les religions d’Orient ; les néo scienceux de l’islam et du monde arabe sont férus d’idéologie. Ils connaissent sur le bout des doigts leur catéchisme rabougri, dont la récitation tient lieu de science.

 

 

15 décembre 2007

Orientaliste

 

 

 

 

 

L’adjectif et nom orientaliste, dérivé d’oriental, est attesté en 1799 pour désigner un "spécialiste des langues et des civilisations orientales". Il est enregistré en 1832-35 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

Les définitions d’orientaliste ne soulèvent aucune difficulté : "celui qui est versé dans la connaissance des langues orientales" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, exemple : "c’est un de nos plus savants orientalistes") ; "celui qui est versé dans la connaissance des langues orientales" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, exemple : "un habile orientaliste") ; "celui qui se livre à l’étude des choses de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35 : le domaine d’étude, borné aux langues, s’élargit aux "choses") ; "spécialiste des langues et des civilisations orientales" (Trésor de la langue française, 1971-94 : les "choses" sont désignées avec précision, ce sont les "civilisations" et l’emploi du nom spécialiste, masculin ou féminin, dans la définition ne limite plus l’activité d’orientaliste aux seuls hommes, "celui qui") ; et enfin "spécialiste des langues, des littératures, des civilisations de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : les "choses" dont sont spécialistes les orientalistes s’élargissent un peu plus pour englober les "littératures").

En revanche, il est un emploi ambigu, non pas pour son sens, mais pour ce qu’il désigne : c’est celui qui est attesté en 1877 et que Littré relève la même année dans le Supplément de son Dictionnaire de la langue française, à savoir "peintre qui emprunte surtout ses sujets et ses couleurs à l’Orient", et les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, mais uniquement comme adjectif : "adjectivement, peintre orientaliste, celui qui se spécialise dans la représentation des choses de l’Orient". Qui sont ces orientalistes ? Dans la Revue des Deux-Mondes cité par Littré, c’est "Fromentin" (qui) "a conquis sa place chez les orientalistes à côté de Decamps et de Marilhat". Alexandre Decamps (1803-1860) a voyagé au Levant (en Asie mineure, au Proche Orient) en 1828 ; de ce séjour, il a rapporté des tableaux effectivement orientalistes (Souvenir de la Turquie, Paysage en Anatolie, les ânes d’Orient) ; Prosper Marilhat (1811-47) a lui aussi effectué un voyage en Orient (Syrie, Egypte), où il a dessiné et peint d’innombrables scènes, paysages, ruines. L’un et l’autre sont des orientalistes, même s’ils ont peint aussi des paysages de France. Il n’en va pas de même de Fromentin (1820-76) qui voyagea à deux reprises en Algérie, pays qui était alors la France et se trouvait, non pas en Orient, mais en Occident, Maghreb, en arabe, signifiant "lieu où le soleil se couche".

Littré, qui cite l'extrait dans lequel Fromentin est désigné à tort comme un "orientaliste" (il est un peintre algérien ou algérianiste ou maghrébin, et non orientaliste) a pourtant prévenu ses lecteurs, à l’article orient de son Dictionnaire, contre l’emploi abusif de ce mot et de l’adjectif oriental qui en est dérivé : "orient et oriental s’étendent souvent, par abus, fort au delà de leurs limites ; on entend plus d’une fois appeler de ce nom les pays d’Afrique, leurs habitants et les choses qui s’y rapportent. Il est bon de prévenir contre cette faute", que Littré n’a pourtant pas évitée.

D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la désignation d’orientaliste s’applique aussi aux écrivains et même à ceux qui, parmi les peintres ou les écrivains, traitent de sujets exotiques : "personne spécialisée dans la représentation de sujets d’inspiration orientale ou exotique" ("écrivain, peintre orientaliste"). Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, citent comme exemple de peintre orientaliste Delacroix : "artiste qui traite des sujets d’inspiration orientale ; adjectivement, un peintre orientaliste et par métonymie, les tableaux orientalistes de Fromentin, de Delacroix". Certes, ils ne font qu’enregistrer l’usage, bien que, sur ce point, l’usage soit abusif, Delacroix n’ayant pas fait le voyage d’Orient, mais du Maroc seulement, c’est-à-dire de l’Occident arabe ou berbère, et n’ayant peint que des tableaux marocains, à l’exception des Massacres de Scio, où il n’est jamais allé, et des tableaux d’histoire sainte.

Cet abus, bénin pour ce qui est d’orientaliste, n’est pas anodin : il est la pointe émergée de l’iceberg d’erreurs volontaires ou de déformations intentionnelles qui ont toutes pour but de valoriser indûment l’Algérie, la Tunisie, le Maroc et toute l'Afrique du Nord en y appliquant la dénomination fausse d’Orient, laquelle est valorisante, chargée d’histoire et pleine de sens forts.

 

 

 

12 décembre 2007

Obscène

 

 

 

 

Dans L’Obscénité démocratique (Flammarion, 2007), Régis Debray expose l’étymologie de l’adjectif latin obscenus, duquel obscène a été emprunté : "ob-scenus : ce qui reste d’un homme quand il ne se met plus en scène (ob : à la place, en échange de). Quand s’exhibe ce que l’on doit cacher ou éviter". Pour Debray, la démocratie n’est pas obscène en soi, mais elle le devient quand elle refuse le spectacle, quand elle rejette le décorum, quand elle abandonne les rituels, quand elle renonce au cérémonial, ce qui est le cas aujourd’hui en France.

De tous les auteurs de dictionnaires, les seuls qui fassent une allusion rapide à ce sens latin sont les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "emprunté du latin obscenus, proprement de mauvais augure, sinistre, puis compris comme qui ne doit pas être montré sur scène". En fait, ob a pour premier sens "devant" : est dit obscenus, ce qui est non pas sur la scène, bien en vue, face au peuple, mais devant la scène, à l’abri des regards. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rapporte une étymologie inexacte : "obscenus est écrit aussi obscaenus. Le sens primitif est "de mauvais augure" ; et, comme on trouve le verbe obscaevare (de ob et scaevus, "gauche") qui signifie "donner un mauvais présage" (Plaute), on peut croire qu’obscaenus est pour ob-scaevinus".

En français, obscène n’a plus de lien avec le spectacle, la scène, le théâtre ; il n’a qu’un sens moral et social, celui "d’indécent, sale, dégoûtant, immonde". Le mot est attesté en 1534 et il s’applique à des paroles ou à des livres. En 1694, il se dit aussi, selon les académiciens, d’une personne : "déshonnête, sale, qui blesse la pudeur". Exemples : "paroles obscènes, mot obscène, ce poète est obscène, chanson obscène, il y a quelque chose d’obscène dans ce tableau, cela laisse des idées obscènes" (Dictionnaire de l’Académie française, première et quatrième éditions, 1694, 1762). Si l’on en croit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), cet adjectif et le nom obscénité qui en est dérivé auraient fait au XVIIIe siècle l’objet de débats : "M. Andry (id est Nicolas Andry de Boisregard, 1658-1742, professeur de médecine et homme de lettres, inventeur du mot orthopédie) dit que ces mots ne sont pas généralement reçus dans la langue, quoiqu’ils expriment quelque chose qu’impur, impudique, sale n’expriment pas assez bien". La position de Féraud, un demi-siècle plus tard, est nette : "ces mots sont approuvés par l’Académie et ils sont aujourd’hui généralement reçus". L’usage est le seul arbitre en matière de langue.

D’une édition à l’autre, les académiciens reproduisent la même définition : "qui blesse la pudeur" (1798, 1832-35), ajoutant même à cette définition la relative qui révolte la pudeur (1932-35) et, à la suite de Littré ("qui blesse ouvertement la pudeur"), l’adverbe ouvertement (1932-35 et édition en cours) pour signifier l’horreur que l’obscénité suscite : "qui blesse ouvertement, qui révolte la pudeur". Les philosophes, étant volontiers relativistes, ne s’en indignent pas, à la différence des auteurs de dictionnaires. Montaigne (Essais, I) semble en faire une "superstition de paroles" : "ils se torchaient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles) avec une éponge ; voilà pourquoi spongia est un mot obscène en latin" (ce que Gaffiot, dans son Dictionnaire latin français, ne confirme pas). Pour Voltaire, l’obscénité est le prétexte dont abusent les pouvoirs pour se débarrasser des gêneurs : "Octave Auguste prit le prétexte du livre innocent de l’Art d’aimer, livre très décemment écrit et dans lequel il n’y a pas un mot obscène, pour envoyer un chevalier romain (id est le poète Ovide) sur la mer Noire". Pour Rousseau, ce n’est pas la nudité qui est obscène, mais la nudité mêlée aux vêtements, l’état de nature étant dépourvu d’obscénité : "ne sait-on pas que les statues et les tableaux n’offensent les yeux que quand un mélange de vêtements rend les nudités obscènes ?" Ce relativisme est un invariant des discours de ceux qui se piquent de philosopher aujourd’hui : "l’impôt moral décidé par la société sur toutes les transgressions frappe encore plus aujourd’hui la passion que le sexe. Tout le monde comprendra que X... ait "d’énormes problèmes" avec sa sexualité ; mais personne ne s’intéressera à ceux que Y... peut avoir avec sa sentimentalité : l’amour est obscène en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel" (Barthes, Fragments d’un discours amoureux, 1977).

 

Dans les dictionnaires actuels, le mot est pourvu de deux sens, mais, sur ce point, les auteurs de dictionnaires divergent. Dans le Trésor de la langue française, le premier sens se rapporte à la sexualité ; le second à la morale sociale ; dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le premier est propre ; le second figuré. Est obscène, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "ce qui offense ouvertement la pudeur dans le domaine de la sexualité". Les synonymes en sont cochon, dégoûtant, dégueulasse, graveleux, sale. Ce sont des chansons, couplets, dessins, films, graffitis, gravures, idées, images, livres, plaisanteries, photographies qui peuvent être dits obscènes ; des propositions et des personnes aussi. Il est précisé, toujours dans ce dictionnaire, que, "dans la langue contemporaine, on emploie plus volontiers pornographique en parlant d’un écrit, d’une photographie, d’un film". Le second sens tient de la morale sociale : "qui offense le bon goût, qui est choquant par son caractère inconvenant, son manque de pudeur, sa trivialité, sa crudité". Les synonymes sont cru, immoral, impudique, indécent, licencieux, ordurier, trivial. Un extrait de Hugo, le seul cité qui se rapporte au théâtre ou à la scène, illustre cet emploi : "Le Cid est obscène et blesse les canons" (Marion Delorme, 1831). On ne voudrait pas offenser ouvertement Monsieur Hugo, mais objectivement, il doit avoir une vue diablement perçante pour affirmer que Le Cid a pu apparaître obscène à qui que ce soit, même en 1636 ! Les académiciens distinguent un sens propre ("qui blesse ouvertement la pudeur", sans préciser s’il s’agit ou non de sexualité) d’un sens figuré : "qui offense ostensiblement le sens esthétique ou moral". Les exemples cités "tenir des propos obscènes, déplacés, de mauvais goût" n’ont rien en commun avec les canons offensés de M. Hugo.

Le sens théâtral premier d'obscène est absent des dictionnaires : plus exactement, il n'a jamais été relevé. Est-ce à dire qu'il est imaginaire ? Ou bien, les sujets parlants tiennent la société pour un théâtre.   

 

 

11 décembre 2007

Scandale

 

 

 

 

Dans son œuvre et plus particulièrement dans Les Origines de la culture (Grasset, 2004), René Girard rappelle que le mot scandale, appliqué au Christ dans les Evangiles, est une façon de désigner le bouc émissaire et de mettre, au cœur d’un texte religieux, la mort d’un innocent que des groupes humains sacrifient, dans l’espoir que sa mort résoudra leurs propres difficultés.

Or, ce sens n’est jamais exposé dans les dictionnaires.

Dans le latin de l’Eglise des premiers siècles (IVe siècle), scandalum, auquel est emprunté le nom scandale, a pour sens "ce sur quoi on trébuche". Petra scandali est la pierre d’achoppement. C’est par ce mot que les chrétiens ont traduit le mot grec skandalon par lequel, dans les Evangiles, le Christ est désigné. Les Juifs refusant de le reconnaître, ils l’ont nommé scandale, tant il était différent de l’idée qu’ils se faisaient du messie.

Le mot est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est défini, non pas dans son sens évangélique, mais dans un sens moral. C’est "ce qui est occasion de tomber dans l’erreur, dans le péché" (première édition, 1694). Certes, les académiciens précisent que, "dans l’Ecriture sainte, la prédication de la croix a été un scandale pour les Juifs", sans expliquer pourquoi le Christ a été un scandale. Dans toutes les éditions, le sens moral et de plus en plus souvent social élimine le sens évangélique : "scandale signifie plus ordinairement le mauvais exemple qu’on donne par quelque action, par quelque discours" (1694). Les exemples sont "grand, horrible scandale, scandale public, il faut craindre le scandale, il ne faut pas donner de scandale, quel scandale! il arrivera scandale, malheur à ceux par qui le scandale arrive, la vie de cet homme-là porte scandale, éviter le scandale, empêcher, ôter, lever le scandale, c’est une chose qu’on peut dire sans scandale". Il y a quelque ironie, de la part de chrétiens pieux et avisés comme l’étaient les académiciens, de tenir en aussi mauvaise part le nom par lequel leur dieu fut désigné. De la morale, le nom bascule dans la pire posture sociale : "scandale se dit de l’indignation qu’on a des actions et des discours de mauvais exemple" (exemples : "il avança des propositions impies au grand scandale des gens de bien qui l’écoutaient" et "il se dit encore de l’éclat que fait une action honteuse" (exemples : "cette affaire fut d’un grand scandale dans tout le voisinage, cela causa un grand scandale").

 

D’une édition à l’autre, les définitions ne varient guère (1762, 1798, 1832, 1932). A la différence des académiciens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle que scandale est un "terme de l’Ecriture sainte". Il l’illustre d’exemples d’écrivains qui rappellent que le Christ a été désigné comme un scandale. Ainsi Bossuet : "Jésus crucifié, qui a été le scandale du monde, et qui a paru ignorance et folie aux philosophes du siècle, pour confondre l’arrogance humaine, est devenu le plus haut point de notre sagesse" et Pascal : "c’est ce que dit Isaïe, que Jésus-Christ sera pierre de scandale ; mais bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui !". Voltaire, lui, ignore le sens évangélique et reprend le sens laïque et social : "sans rechercher si ce scandale était originairement une pierre qui pourrait faire tomber les gens, ou une querelle, ou une séduction, tenons-nous-en à la signification d’aujourd'hui : un scandale est une grave indécence ; on l’applique principalement aux gens d’Église". L’erreur de Voltaire est de croire que scandale est borné à l’Eglise.

 

Ce terme de métaphysique anthropologique n’a plus en français courant que des emplois moraux et sociaux. C’est "l’indignation que causent les actions, les discours, les personnes de mauvais exemple" ou "l’éclat fâcheux que cause une affaire de mauvais exemple".

Dans la langue moderne, le sens métaphysique et religieux tend à être effacé par le sens social et moral, bien que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tentent d’établir d’abord le sens premier et propre : "ce qui paraît incompréhensible et qui, par conséquent, pose problème à la conscience, déroute la raison ou trouble la foi" ("le scandale de la croix, du mal, de la souffrance"). Ce sens est illustré d’une belle remarque de Joseph de Maistre : "le bonheur des méchants, le malheur des justes ! C’est le grand scandale de la raison humaine" (Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821). Même le sens dit religieux est exprimé en termes d’infraction aux normes morales : "ce qui est cause de trouble, de perplexité, de rejet ; ce qui incite à pécher", comme dans cet extrait de George Sand : "j’avais encore dans l’oreille toutes les paroles sacrées, et celle-ci entre autres, Malheur à celui par qui le scandale arrive !" (1855). Claudel donne à scandale une interprétation apologétique : "cette parole étonnante : Heureux ceux qui ne sont pas scandalisés en moi, c’est-à-dire qui ne trouvent pas les actes miraculeux et bienfaisants que je répands autour de moi une occasion de scandale" (1938). Le sens dit théologique qui est exposé par les auteurs du Trésor de la langue française est en réalité purement moral : "scandale actif, scandale qui consiste à inciter autrui à pécher ; scandale passif, scandale qui consiste à être victime de provocation au péché".

Les emplois modernes, dans leur quasi totalité, se rapportent au social. C’est le "grand retentissement d’un fait ou d’une conduite qui provoque la réprobation, l’indignation, le blâme" ("causer, donner, entraîner, faire du ou un scandale, scandale public, avec scandale et sans scandale, crier au scandale, être un scandale, le scandale de, un objet, un sujet de scandale"). Le premier secrétaire du Parti communiste des années 1970 était un spécialiste de l’indignation à la télévision : "C’est un scandale !", vitupérait-il à toute occasion. Le scandale est aussi une "querelle bruyante, un désordre bruyant". Les synonymes sont esclandre, tapage. C’est encore la "réprobation ou l’indignation ainsi provoquée". Ainsi, chez Mme de Beauvoir : "je maintins ma décision d’enseigner dans un lycée. Quel scandale ! Onze ans de soins, de sermons, d’endoctrinement assidu : et je mordais la main qui m’avait nourrie !" (1958). La rangée est vraiment dérangée.

Le scandale est dans les Evangiles la victime innocente que l’on sacrifie, comme un bouc émissaire, pour purger un groupe humain de ses démons. Dans la langue moderne, ce n’est plus qu’une "affaire à caractère immoral où sont impliquées des personnes que l’on considérait comme honorables et dignes de confiance". Ainsi le scandale de Panama, les scandales financiers, politiques, abominables, énormes, grands, immenses ; le parfum de scandale ; le fait de craindre, d’éviter, d’étouffer un scandale, de reculer devant un scandale ou devant le scandale des scandales ! Ces emplois attestés sont si grotesques que le sens du mot s’est affaibli et qu’au pluriel, il ne désigne plus que les "faits ayant ému l’opinion" et qui "concernent des personnalités du monde du spectacle, de la politique, etc." Les synonymes en sont potins, ragots. Voilà pourquoi il existe des journaux à scandale qui ne diffusent que ces ragots.

Le nom scandale a connu une évolution sémantique qui s’apparente à une lente chute. Dans les Evangiles, il frôlait les sommets de la pensée ; aujourd’hui, il fricote avec les infos de caniveau.

 

10 décembre 2007

Vote

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age dans l’Eglise, le nom votum désignait un vœu qu’exprimait une assemblée (par exemple des moines) par le suffrage. De ce mot de la religion chrétienne, les Anglais ont fait vote, qu’ils ont employé dès la seconde moitié du XVe siècle au sens de "suffrage, expression selon une forme déterminée d’une position ou d’une décision sur une question mise au débat", puis de "décision prise par une assemblée ou un groupe de personnes s’exprimant par le suffrage". C’est ce mot anglais que les Français ont emprunté beaucoup plus tard. En 1702, vote est attesté, dans un écrit se rapportant à l’Angleterre, au sens de "décision prise par l’exercice du droit d’élection et de délibération exprimé par le suffrage". Le mot alors est propre au Parlement et à la vie politique de l’Angleterre, comme l’atteste Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le premier lexicographe à l’avoir enregistré : "mot anglais, que M. Targe a transporté tout uniment dans sa traduction de Smollet et qu’il répète souvent. Boyer, dans son dictionnaire, le traduit par le mot français résolution. Les Communes passèrent un vote préliminaire, portant qu’il serait accordé des secours".

Ce n’est qu’en 1789 que vote se rapporte à la situation de la France : Sieyès l’emploie dans vote des subsides (in Tiers état). Il est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "vœu émis, suffrage donné". La définition n’est illustrée d’aucun exemple. Dans la sixième édition (1832-35), deux exemples l’illustrent : "donner son vote, compter les votes".

La démocratie représentative fondée sur le suffrage s’implantant peu à peu en France et le vote devenant familier aux Français, le mot est défini plus amplement et avec plus de précision dans les dictionnaires. Ainsi, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit : "vœu exprimé dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans une compagnie quelconque". Il distingue les emplois : vote par ordres (ou "manière de prendre les décisions, qui avait lieu dans les états généraux, lorsque, pour délibérer, les représentants des différents ordres se séparaient en trois chambres, dont chacune avait son vote indépendant des deux autres") et, "par opposition", vote par tête.

En un siècle, de la sixième (1832-35) à la huitième (1932-35) édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article vote a crû proportionnellement à son emploi croissant dans la langue. Ce n’est plus un "vœu émis" ou un "suffrage donné", mais une "opinion exprimée, un suffrage donné dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans un collège électoral, dans une compagnie". Les exemples aussi sont plus nombreux. A "donner son vote, compter les votes", sont ajoutés "vote par assis et levé, vote au scrutin public, au scrutin secret, vote à main levée, vote par tête, vote plural, le vote est acquis", phrase qui signifie "il n’y a pas lieu de remettre en délibération l’objet sur lequel on a voté".

 

Ce qui caractérise le nom vote dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est à la fois l’extension de ses emplois, comme l’atteste l’article assez long qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) et l’incompréhension, de la part des auteurs, bien pensants, de ce Trésor, de ce qu’est le vote. Pour eux, c’est une "opinion exprimée dans une assemblée délibérante ou un corps, en vue d’un choix, d’une élection, d’une décision", alors qu’en droit constitutionnel, là où les choses ont un sens, le vote est un acte. Il y a loin d'une opinion à un acte. Définir le vote comme une opinion revient à désacraliser ou à affaiblir "l’acte par lequel un citoyen participe, en se prononçant dans un sens déterminé, au choix de ses représentants ou à la prise d’une décision". Les gauchistes tiennent cet acte politique qui fait d’un homme un citoyen pour pas grand chose. Ainsi, Madame de Beauvoir, qui écrit, dans Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) : "je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique : le droit de vote, je m’en fichais". On se demande ce qui a dérangé cette rangée.

En revanche, les auteurs de ce Trésor s’étendent longuement sur le sens "métonymique" de vote : non seulement une "opinion exprimée", mais aussi "l’opération par laquelle les membres d’une assemblée délibérante ou d’un corps expriment leur opinion, leur choix". Ce qui plaît, ce sont les procédures, les formes, tout ce qui accompagne le vote : "vote indicatif, vote en première, en seconde lecture, bulletin de vote, vote blanc, nul, sanction, vote direct, indirect, obligatoire, familial, secret, par assis et levé, par appel nominal, à main levée, à bulletins secrets, par correspondance, par procuration". Par métonymie, vote désigne aussi le résultat de cette opération : "vote du budget, des crédits, d’une motion, d’un texte, à l’unanimité, d’une subvention, de la loi de trois ans". Le vote est distingué suivant le sexe, la catégorie sociale ou la tendance politique des votants. Le vote alors peut être dit communiste, catholique, féminin, écologiste. Le temps efface très vite la pertinence des exemples de dictionnaires. Le Trésor de la langue française a été rédigé dans les années 1970 : alors le vote communiste avait peut-être une réalité ; aujourd’hui, il n’est plus rien.

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré explique que le double vote était le "privilège qu’avaient les électeurs des grands collèges de voter une seconde fois dans les petits" et qui leur était accordé par la loi de 1820. La loi de 1820 ayant été abolie en 1830, le double vote qu’elle instituait a disparu de l’horizon politique de la France, ne réapparaissant que depuis deux ou trois décennies, apporté par l’immigration de peuplement. Aujourd’hui, ce privilège s’est démocratisé, au sens où ceux qui en bénéficient sont beaucoup plus nombreux que les grands électeurs de 1820 : ils jouissent de deux nationalités, celle de leurs parents par droit du sang et celle de la France par droit du sol, et, de ce fait, ils votent deux fois. Ce privilège a beau être exorbitant au regard du principe sacré de l’égalité des citoyens devant la loi, il est néanmoins défendu et justifié par tous ceux qui exigent sans cesse "plus d’égalité". Devant ces mystères qui nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

 

 

09 décembre 2007

Confrontation

 

 

 

 

 

Emprunté au latin médiéval confrontatio, le nom confrontation est attesté en 1341 au sens de "partie limitrophe de deux propriétés", en 1585 dans l’expression confrontation de témoins. Furetière l’enregistre dans son Dictionnaire universel (1690) : "action par laquelle on confronte soit des choses, soit des personnes". Les personnes confrontées sont les témoins ; les choses, les écritures : "dans les inscriptions en faux, on fait la confrontation des écritures". Les académiciens y donnent le sens "d’action de confronter des témoins à l’accusé" (première édition, 1694) et "d’action de confronter des personnes les unes aux autres" (quatrième édition, 1762), ce à quoi ils ajoutent "il ne se dit qu’en matière criminelle, en parlant ou des témoins que l’on confronte à un accusé, ou des accusés que l’on confronte ensemble". L’exemple qui illustre ces deux définitions est identique d’une édition à l’autre : c’est "recollement et confrontation de témoins". Ce premier sens est distingué d’un second : "il se dit aussi de l’examen qu’on fait de deux écritures en les comparant l’une avec l’autre" (1694). La définition est plus précise dans l’édition de 1762 : "il se dit aussi de l’examen qu’on fait, ou de deux écritures en les comparant ensemble, ou de différents passages que l’on confère l’un avec l’autre".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend ces définitions : "confrontation est l’action de confronter, de mettre en présence, les unes des autres, deux ou plusieurs personnes, pour voir si elle conviendront de quelque fait dont il s’agit. On le dit surtout des témoins et des accusés". Il ajoute : "en parlant des choses, comme des écritures, des passages, etc. c’est les comparer ensemble". Les articles consacrés à confrontation dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française et dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) sont identiques à ceux de 1762.

 

 

C’est dans la langue française moderne que le nom confrontation s’étend hors du droit, à d’autres réalités que criminelles ou procédurales : personnes mises en présence l’une de l’autre ou devant affronter une difficulté, affrontements ou conflits. Les modernes aiment les mots de la guerre, même s’ils sont pacifistes, surtout s’ils se déclarent pacifistes : ils mettent combat, lutte, offensive, guerre à toutes les sauces et ils ont fini par donner à confrontation le sens de conflit, comme dans cet extrait de Valéry : "le grandissement de David est énorme. C’est la confrontation extraordinaire du pouvoir établi et du pouvoir personnel qui s’établit". Les mots étant des armes, la guerre verbale éclate partout. Confrontation s’étend aux débats au cours desquels chacun défend son point de vue, comme si cette opinion sans intérêt était un fortin ou une forteresse ou la ligne Maginot, comme dans ces exemples d’écrivains modernes : "les conversations avec Xavière dégénéraient aussitôt en confrontations haineuses" (Beauvoir, 1943) et "la mauvaise conscience aspire à l’aveu et au pardon, la conscience inquiète à la confrontation et au dialogue" (Mounier, 1946).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent l’extension aux conflits de confrontation. Ils aimeraient que ce nom fût limité au seul droit. Ils ajoutent, en écrivant l’injonction en gras, "ne doit pas être employé pour affrontement". Ils ont beau être académiciens et âgés, ils semblent n'avoir aucune expérience du monde. Le sens guerrier et agressif de confrontation n’est pas arbitraire ; il est l’air du temps.

 

08 décembre 2007

Vulgarité

 

 

 

Emprunté au latin, où il a pour sens "qualité de ce qui est commun" et "généralité des hommes, le commun", vulgarité est attesté à la fin du XVe siècle (en 1495) au sens de "grande masse du peuple", puis au XVIe siècle, au pluriel, au sens de "choses vulgaires, choses triviales"  (attestation citée par Littré).

Le mot n’est enregistré dans aucun dictionnaire classique. C’est Littré qui, le premier, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), le mentionne comme un néologisme : "néologisme, caractère, défaut de ce qui est vulgaire, sans distinction". Il cite Mme de Staël (De la littérature) qui était convaincue, à tort évidemment, d’avoir introduit ce néologisme dans la langue française : "je sais bien que le mot vulgarité n’avait pas encore été employé, mais je le crois bon et nécessaire" ; "j’ai employé la première un mot nouveau, vulgarité, trouvant qu’il n’existait pas encore assez de termes pour proscrire à jamais toutes les formes qui supposent peu d’élégance dans les images et peu de délicatesse dans l'expression". Sainte-Beuve, qui n’avait pas d’idée précise de l’histoire de la langue, confirme le néologisme fictif et justifie Mme de Staël d’y avoir eu recours : "c’est Mme de Staël qui a risqué ce mot pour la première fois ; il devenait indispensable pour désigner l’habitude sociale nouvelle... Le mot urbanité avait été mis en circulation, et était entré dans la langue au commencement du XVIIe siècle ; il était juste que le mot vulgarité y entrât à la fin du XVIIIe siècle". Il était dans l’ordre des choses que vulgarité, bien qu’il eût pour sens historique "l’ensemble des hommes", à partir du moment où il était un antonyme d’urbanité, devienne péjoratif et prenne le sens dévalué "d’absence totale de distinction et de délicatesse", comme chez Faubert : "quand j’aborde une situation, elle me dégoûte d’avance par sa vulgarité : je ne fais autre chose que de doser de la merde" (Correspondance, 1853). Les académiciens enregistrent vulgarité dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais, à la différence de Littré, sans apporter le moindre éclaircissement à l’emploi de ce mot. Dans la huitième édition (1932-35), le mot est défini ainsi : "caractère, défaut de ce qui est vulgaire, trivial" ("la vulgarité de ses manières, de son langage").

 

Le nom vulgarité, bien qu’il soit dans la langue depuis plus de cinq siècles, est un mot moderne. Au XIXe siècle, ce sont les modernes qui en ont fait un mot de la langue courante et qui y ont donné son sens péjoratif actuel, comme l’attestent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui distinguent nettement deux sens. Le premier est qualifié de vieilli et de littéraire. C’est le sens ancien ou classique : "caractère de ce qui est courant, commun au plus grand nombre; caractère de ce qui est prosaïque, terre à terre". Les synonymes en sont banalité et prosaïsme. Ainsi entendu, le mot n’est pas péjoratif ; il ne porte en lui aucun jugement défavorable ou haineux sur les hommes ou sur les choses qu’il caractérise, comme dans cet extrait des Chroniques de Proust (1922) : "c’est un beau livre que M. Fernand Gregh vient d’écrire, d’une simplicité, d’une franchise, on voudrait pouvoir dire, dans le sens bon et populaire du mot, d’une vulgarité qui est comme une promesse supplémentaire de durée". Le second sens est péjoratif. C’est le "caractère de ce qui est vulgaire, de ce qui manque de distinction, de délicatesse, de ce qui choque la bienséance". Les synonymes en sont bassesse, grossièreté, trivialité. La vulgarité est "morale, physique, prétentieuse, de caractère, de conduite, des goûts, des mœurs, de parole, des sentiments, du style, du ton, des traits, dans l’esprit, dans les manières". Par métonymie et généralement au pluriel, vulgarités désigne la "manière grossière de parler, de se conduire qui révèle un manque d’éducation, de réserve".

 

Toute la modernité est dans cet emploi nouveau et inédit de vulgarité ; ou, plus exactement, ce nom est un papier tournesol qui révèle la véritable nature de la modernité. Elle est tout entière dans ce très petit bourgeois mépris, puant l’aristocratie de façade ou de pacotille, dont sont accablés les gens de peu, la généralité des hommes, le commun des mortels. Les modernes se démarquent du vulgaire en se guindant sur un piédestal ou tout au sommet de la pyramide sociale, celle-là même qu’ils ont édifiée ; ils se réfugient dans leur propre olympe. La nouvelle religion sociale et solidaire secrète ses parias, ses laissés pour compte, ses humiliés. En dépit du social qui la fonde et du socialisme qu’elle fait advenir à grands coups de formules magiques, elle secrète beaucoup plus de parias, dits exclus, des millions de plus, que la vieille religion catholique et la société d’ancien régime.

 

 

 

05 décembre 2007

Dépouillement

 

 

 

 

Dérivé du verbe dépouiller, le nom dépouillement est attesté à la fin du XIIe siècle au sens "d’action de se dépouiller" (de ses vêtements). Au XVIe siècle, le naturaliste Olivier de Serres l’emploie à propos de fruits à noyau : "c’est aussi du naturel de toutes autres pêches, que d’être pelées et séchées pour le facile dépouillement de leurs noyaux". En 1628, Saint-François de Salles y donne un sens figuré, élargi et spirituel. Le dépouillement est le renoncement à toutes les choses, bonnes ou mauvaises, d’ici-bas. Le sens comptable et administratif, à savoir "examen d’un inventaire" est attesté dans le premier quart du XVIIIe siècle.

 

Les académiciens relèvent dépouillement à compter de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire et, dans la quatrième édition (1762), ils en définissent le sens ainsi : "privation volontaire" (exemples : "il vit dans un grand dépouillement de toutes choses ; le dépouillement de sa volonté ; il est dans un entier dépouillement des biens, des plaisirs, des honneurs de ce monde"). A ce sens salésien, ils ajoutent le sens administratif : "dépouillement signifie aussi l’état abrégé, l’extrait qui se fait d’un inventaire, d’un compte, d’un procès". Dans l’édition suivante (1798), la définition ne varie guère : "état de celui qui est dépouillé de ses biens ou qui s’en est privé lui-même" ("la tendresse de ce père pour ses enfants l’a réduit à un dépouillement déplorable") et "état abrégé, extrait qui se fait d’un inventaire, d’un compte, d’un procès, d’un ouvrage, etc."

C’est dans la sixième édition (1832-35) qu’est enregistré le sens en usage dans la politique : "action de compter les voix, les suffrages, quand les membres de l’assemblée ont donné leurs votes". C’est une extension du sens administratif : "il se dit en parlant d’un registre, d’un dossier, d’un compte, d’un inventaire, etc., que l’on examine et dont on fait le sommaire, l’extrait".

 

Ce qui caractérise dépouillement au XIXe siècle, outre le sens politique, c’est l’affaiblissement du sens introduit dans la langue française par Saint-François de Salles. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré relève ce sens, qu’il distingue du sens figuré courant ("dépouillement entier de tous préjugés") et qu’il mentionne comme "terme de dévotion" : "renoncement au monde et à ses biens", citant des extraits de Massillon, lesquels, à dire vrai, si on les examine, n’illustrent pas nécessairement le sens spirituel de "renoncement au monde et à ses biens" : "La loi de Dieu condamnerait aux larmes, aux jeûnes, à la pénitence, au dépouillement, ces infortunés ; elles doivent vivre dans le dépouillement ; je sais que Jésus-Christ est venu dans le dépouillement et dans la bassesse ; elle porte ce dépouillement avec joie. Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35), de leur Dictionnaire confirment la spécialisation du sens spirituel dans la dévotion : "en termes de langage religieux, il se dit du renoncement au monde" ("il vécut dès lors dans la pénitence et le dépouillement"). Relégué dans un domaine étroit, ce sens subit un sort homologue à celui de tous les mots de la religion, après que celle-ci a été enfermée dans un compartiment étanche et étroit de la société. Pourtant, les écrivains des XIXe et XXe siècles ont fréquemment employé dépouillement dans un sens spirituel, sans que ce sens soit religieux, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : "le dépouillement a pour motif la perfection morale ou spirituelle" ; auquel cas, le nom a pour sens "désappropriation des biens personnels ; fait pour quelqu’un de renoncer à certains biens, à certains avantages ; état qui en résulte" ; ou bien quand il se rapporte au corps ou à l’être humain, il est dit "intérieur, total, de soi". Il peut avoir pour but aussi "la perfection intellectuelle ou esthétique" : c’est le "dépouillement du récit, du style, des idées".

 

Ce qui caractérise dépouillement au XXe siècle, c’est son extension à d’innombrables réalités, toutes sociales, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : "par extension, ce qui est ôté est une chose qui appartient en propre à quelqu’un ou à quelque chose". Quand "le dépouillement a pour motif la cupidité ou l’appropriation de biens", c’est l’action de s’approprier les biens d’autrui par la violence : "l’expropriation des particuliers, le pillage des habitations, le dépouillement des églises, des musées, tout cela est-il de bonne guerre ?" (Proudhon, 1861) ; "toutes sortes d’achats allemands au marché noir, de réquisitions partielles, d’amendes locales, de vols qualifiés, ont complété le dépouillement de la France" (De Gaulle, 1959). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens avalisent l’extension de dépouillement à des réalités sociales : "état de celui qui a été dépouillé de ses biens ou y a renoncé ; ils acceptent mal le dépouillement auquel ils sont réduits". On ne saurait mieux décrire l’histoire du XXe siècle.

 

 

04 décembre 2007

Filer un mauvais coton

 

 

 

 

 

L’expression est relevée et définie à compter de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), non pas sous la forme moderne filer un mauvais coton, mais jeter un mauvais coton, et avec un sens qui est différent du sens moderne : "on dit qu’une étoffe jette son coton, du coton, pour dire qu’elle jette une espèce de bourre, de duvet, qui ressemble à du coton" et, par analogie, on dit "proverbialement d’un homme dont la réputation ou les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton ; et ironiquement, il jette-là un beau coton". Selon les Académiciens (même explication en 1798, dans la cinquième édition de leur Dictionnaire), l’expression figée jeter un vilain coton, qui se dit d’une personne dont les affaires ne sont pas florissantes, vient d’une métaphore ou de l’extension métaphorique d’un verbe s’appliquant à une étoffe qui se gâte et qui, en se gâtant, révèle qu’elle est de mauvaise qualité.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend cette explication : on dit qu’une "étoffe jette son coton ou du coton quand elle jette une espèce de bourre ou de duvet" et "en style proverbial, on dit d’un homme dont la réputation et les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton, et ironiquement, un beau coton".

 

Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens affirment que jeter un vilain coton se dit aussi des personnes gravement malades et pour qui, semble-t-il, la médecine ne peut plus rien. Alors, l’adjectif mauvais remplace vilain : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton. Figuré et familier, cet homme jette un vilain coton, il perd son crédit, sa réputation. On dit ironiquement, dans le même sens, il jette là un beau coton. On dit aussi d’un homme atteint d’une maladie qui le fait dépérir : il jette un mauvais coton".

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève l’expression aussi avec, pour la première fois, le verbe filer, toujours à la suite de l’étoffe qui jette un vilain coton : "cet homme jette un vilain coton, il file un mauvais coton ; sa santé, son crédit, sa réputation est fortement compromise". Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le verbe de l’expression n’est plus jeter, mais filer, verbe désignant une activité textile et qui semble mieux approprié dans ce contexte que jeter : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton ; figuré et familier, filer un mauvais coton se dit de quelqu’un dont la santé décline au point de donner les plus graves inquiétudes, et aussi de quelqu’un qui est sur une pente dangereuse où il risque de perdre sa fortune son crédit, sa réputation, sa probité . Mais cette substitution de filer à jeter atteste surtout que l’origine métaphorique de l’expression est perdue et que, peu à peu, en s’éloignant de son sens propre, elle est en train de se figer.

La preuve est fournie par le Trésor de la Langue française, dans lequel le rapport entre l’étoffe qui jette son coton et l’expression figurée jeter ou filer un vilain coton, rapport qui explique le sens figuré, s’est dissipé. L’expression filer un mauvais coton est classée dans le sens II B : "fil de couture obtenu à partir du coton". Ainsi, "la locution figuré et familière filer un mauvais coton signifie avoir ou donner des inquiétudes". Pour en interpréter le sens ignoré ou oublié, les auteurs du Trésor de la Langue française ont rapporté filer un mauvais coton à fil de coton : ainsi classée, la locution est incompréhensible ; même le sens ("avoir des inquiétudes") est très cavalièrement exposé, puisque filer un mauvais coton ne signifie pas "s’inquiéter", quoi qu’en disent ces savants en lexicographie. Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de classer dans une partie à part les expressions contenant coton : "4. Expressions figurés et familières : élever un enfant dans du coton, l’élever trop mollement, en le protégeant trop des difficultés ; avoir du coton dans les oreilles, être sourd ou s’obstiner à ne pas entendre ; avoir les jambes en coton, avoir de la peine à marcher, à rester debout, se sentir très faible ; naviguer dans le coton, dans un brouillard épais ; filer un mauvais coton, se trouver dans un état de santé inquiétant ou, par analogie, dans une situation difficile , sans chercher à en rendre compte".

 

03 décembre 2007

Urgence

 

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le nom urgence pour un emprunt au latin urgentia ; les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) pour un dérivé de l’adjectif urgent. Il semble que cette dernière hypothèse soit la bonne. Le nom, bien qu’il soit attesté en 1550, est moderne : il n’est jamais employé avant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les académiciens l’enregistrent dans la cinquième édition, l’édition révolutionnaire (1798), de leur Dictionnaire et ils y donnent eux sens ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, ils distinguent deux emplois. Le premier est ou semble courant. C’est la "qualité de ce qui est urgent". Le sens est illustré par "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, c’est-à-dire qu’il est instant d’ordonner". Le second emploi est politique ou propre à la politique. Il est illustré par des exemples qui font référence aux événements qui ont bouleversé la France à partir de 1789. C’est la "nécessité pressante de prendre une résolution, de prononcer sans délai sur une matière". Les exemples sont "urgence d’une proposition ; acte, décret d’urgence".

Dans les éditions ultérieures de ce dictionnaire, l’emploi politique d’urgence n’est plus relevé, même pas par Littré. Pour les académiciens, le seul sens est "qualité de ce qui est urgent" (1832-35) et "caractère de ce qui est urgent" (1932-35). Ils illustrent ce sens de ces exemples : "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence, vu l’urgence" (1832-35) et "attendu l’urgence du cas, on demande la déclaration d’urgence, l’urgence pour cette loi, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence" (1932-35). Littré se contente du sens "qualité de ce qui est urgent", qu’il illustre de "cas d’urgence, l’urgence des circonstances, urgence des affaires".

En revanche, dans la langue de la seconde moitié du XXe siècle, les emplois d’urgence prolifèrent ; le nom s’étend à d’innombrables réalités et il s’incruste dans le domaine de la politique et du social ou du socio-politique, dans lequel il n’y a plus que des urgences (le pluriel, très fréquent, justifie le nom, en laissant croire à la réalité des choses qu’il désigne), tout est urgence ou, mieux, urgences, il est urgent d’agir, de décider, de se bouger, de se réunir, etc. ne serait-ce que pour que rien ne change. L’article urgence du Trésor de la langue française (1971-94) atteste que l’urgence est devenu une idéologie, dite aussi bougisme, ou un mot d’ordre qui s’incruste dans le social. Le sens ne se limite pas à "caractère de ce qui est urgent" ; c’est aussi le caractère "de ce qui requiert une action, une décision immédiate". Le mot a basculé dans l’injonction à agir, ce qu’est devenu le théâtre politique de la France. A l’exemple "urgence d’un problème", qui chante la modernité affairée, on rétorquera que tout problème urgent se résout de lui-même par une absence de solution ou par le report à une date indéterminée de toute décision. Il est un autre exemple, cité dans le Trésor, qui est plus éloquent encore ; c’est "lorsque la monarchie centralisée fut solidement établie et que les besoins d’une population sans cesse grandissante rendirent nécessaire la création d’organes susceptibles de multiplier les échanges, l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous" (1931). La phrase clef, le sésame ouvre-toi de notre époque, le passe qui ouvre toutes les serrures de l’interprétation du monde, etc. a été écrite en 1931 : c’est "l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous". Elle était vraie en 1931, en 1941, 1951, 1961, 1971, 1981, 1991, 2001 ; elle sera vraie en 2011, 2021, 2031, etc. Les locutions dans lesquelles est employé urgent sont aussi de parfaits révélateurs de notre époque : d’urgence ("demander d’urgence des examens complémentaires, pratiquer d’urgence une intervention, convoquer quelqu’un d’urgence, de toute urgence, d’extrême urgence", comme dans cet exemple éloquent : "dans l’après-midi, le général Pétain m’avait mis au courant de ses dispositions pour parer d’urgence à la gravité de la situation", Foch, 1929) ; en urgence ("affaire à traiter, à régler en urgence", comme dans cet exemple : "devenu roi en urgence à la place de son frère qui vient de mourir à deux doigts de la victoire, Ahmad prend le nom d’Al-Mansour (le Victorieux), pour évincer de la mémoire celui qui lui a légué une gloire trop vite gagnée", Le Nouvel Observateur, 1992) ; être dans l’urgence au sens "d’être dans la nécessité". Ce sens illustré par l’exemple ci-joint qui suinte la modernité de tous ses sons, aussi bien la modernité sociale sinistre que la modernité verbale encore plus sinistre : "le salaire proposé, 380 francs par jour, pour des nuits de douze heures, du vendredi soir au lundi matin. Que faire ? Je n’ose plus me révolter. Ils sentent que je suis dans l’urgence et ils en profitent. Ai-je le choix ?" (Le Nouvel Observateur, 1992). Pourtant, en 1992, 11000 francs par mois pour trois nuits de travail par semaine représentaient un salaire que convoiteraient aujourd’hui, quinze ans plus tard, beaucoup de laissés pour compte.

Le comble de cynisme est atteint dans l’administration postale. Le courrier d’urgence, écrivent sans rire les auteurs du Trésor de la langue française, est le "courrier expédié rapidement, en priorité", lequel est peut-être expédié "rapidement", mais il n’est jamais distribué "rapidement". Trois jours ou plus pour parcourir deux cents kilomètres, c’est une rapidité de tortue. L’urgence pour les sectateurs du facteur Besancenot, c’est de prendre d’assaut, comme en 1917, le Palais d’hiver, pas de distribuer le courrier en temps voulu.

 

Le nom urgence tient sa modernité politique et sociale de ses emplois dans le droit civil ("caractère d’un état de fait susceptible d’entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai", 1936), dans le droit constitutionnel (procédure d’urgence, "décision accélérant la procédure législative et permettant au gouvernement d’interrompre la navette après une seule lecture par chaque assemblée en provoquant la réunion d’une commission mixte paritaire", 1986), dans le droit public ("état d’urgence, régime exceptionnel qui, en cas d’atteinte grave à l’ordre public ou de calamité nationale, renforce les pouvoirs de l’autorité administrative"), dans la médecine ("service des urgences, secours, soins, traitements, intervention chirurgicale d’urgence, Service mobile d’urgence et de réanimation (S.M.U.R.), trousse d’urgence"). On sait que la nouvelle religion, sociale et solidaire, immanente et sans transcendance, qui est la religion officielle de la République, dite, par abus de langage, laïque, se nourrit de mots ou de sens qu’elle emprunte au droit et aux sciences. Tirer son vocabulaire de la médecine ou de la loi, c’est se donner une légitimité qui n'est que verbale ou assise sur les seuls mots.

 

02 décembre 2007

Motion

 

 

 

 

Emprunté au latin motio, dérivé du verbe movere et entendu au sens de "mouvement", le nom motion est introduit dans la langue française avec ce sens-là (première moitié du XIIIe siècle : "mouvement"). Au XVe siècle, une motion de terre désigne un séisme. A partir de là, motion prend le sens "d’impulsion" et "d’insurrection, révolte". Ainsi, dans la seconde moitié du XIVe siècle : "ceux de la ville ne se devront jamais armer ne faire motions ni conspirations contre Monseigneur de Flandres". Au XVe siècle, Froissart écrit : "de cette motion ("sollicitation") furent tous les cardinaux ébahis et courroucés". Le sens moderne est un emprunt à l’anglais motion, au sens de "suggestion, proposition", puis de "proposition formelle faite dans une assemblée délibérative".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762), le sens de motion est celui du latin : "mouvement, action de mouvoir". Les exemples sont "la motion des corps", "la première motion de la matière". Les académiciens précisent que ce mot "ne se dit que dans le dogmatique" (1694) et "dans le didactique" (1762), bien que Montesquieu l’ait employé : "on ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du mouvement ou par une motion particulière" ; Voltaire aussi : "quand même il serait nécessaire que la matière fût en motion, comme il est nécessaire qu’elle soit figurée".

Le premier lexicographe à relever le sens moderne est Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Outre le sens "didactique" ("action de mouvoir"), motion a aussi le sens de "proposition faite avec zèle dans une assemblée pour y faire décider quelque chose". Féraud précise que cette "acception vient des Anglais, qui en font un grand usage dans leur Parlement" et que "l’Académie ne le met pas dans ce sens". Il prédit aussi : "il s’établit parmi nous ; et c’est un néologisme dont on peut bien augurer", ce en quoi il a vu juste.

Les académiciens relèvent ce sens à partir de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française) : "on dit depuis quelques années une motion pour exprimer une proposition faite par quelqu’un dans une assemblée" (exemples : "on a fait une motion pour… ; une motion de… ; il y eut des motions très diverses, et même il y en eut de contradictoires ; une motion violente, appuyer la motion, délibérer sur la motion, amender la motion, retirer sa motion, rejeter la motion"). "Ce mot, ajoutent les académiciens, a été adopté de l’anglais". Dans cette même édition, dite "révolutionnaire", les académiciens, peut-être échaudés par l’usage abusif qu’ont fait des motions les sectateurs, distinguent deux sortes de motion, l’une positive et démocratique, l’autre négative et totalitaire ou tyrannique. La première est une "proposition faite par quelqu’un dans une assemblée" ; elle est soumise à une délibération ; elle est conforme aux règles de la démocratie. La seconde est une "proposition faite dans une assemblée pour y faire décider quelque chose" ; la délibération est évitée ou court-circuitée ; la motion débouche sur une décision. Les adjectifs qui caractérisent motion entendu dans ce second sens sont tous défavorables ou négatifs : "motion indécente, incendiaire, inconstitutionnelle", comme si les académiciens avaient perçu les dérives tyranniques des assemblées manipulées par quelques cyniques, prêts à tout pour imposer leurs vues.

Ce sens révolutionnaire disparaît dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française : "motion se dit aussi d’une proposition faite dans une assemblée délibérante, par un de ses membres". Les exemples sont les mêmes que ceux qui illustrent dans l’édition de 1798 le premier sens politique de motion, auquel les académiciens ajoutent cet emploi : "motion d’ordre, motion qui a pour objet particulier l’ordre de la discussion". De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (huitième édition, 1932-35) écartent le sens décisionnaire et déplaisant de motion pour ne retenir que le sens délibératif : "figuré (en fait, c’est un néologisme sémantique), proposition faite dans une assemblée délibérante par un de ses membres" et "motion d’ordre, motion qui a pour objet l’ordre de la discussion".

Le sens premier ("mouvement") est relevé comme vieilli ou vieux dans les dictionnaires de la fin du XXe siècle, Trésor de la langue française (1971-94) et Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), lesquels s’étendent longuement sur le sens moderne et politique de ce nom : "proposition faite dans une assemblée délibérante par un ou plusieurs de ses membres". Il est illustré des exemples : "motion incendiaire, subversive, d’ajournement, de blâme ; faire, déposer, rédiger une motion ; motion de censure, d’investiture, d’ordre, préjudicielle", auxquels les académiciens ajoutent "motion de renvoi en commission" et "motion de synthèse" ou "texte conciliant diverses positions, dans un congrès d’un parti politique, d’un syndicat".

Le sens défavorable et, à dire vrai, détestable dont l’analyse était esquissée dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française apparaît dans le nom motionnaire ("membre d’une assemblée délibérante qui dépose une ou plusieurs motions"), moins dans la définition qui en est donné dans le Trésor de la langue française que dans les exemples qui l’illustrent : "nous avons essayé plus d’une fois d’exciter l’animadversion de l’Assemblée contre les libellistes et les motionnaires incendiaires" (1789) ; "on parle partout, dans les clubs et au coin des rues ; il y a le motionnaire, état récent que cette ardeur de parler a institué" ; "un motionnaire est un coureur d’assemblées populaires, ayant dans la mémoire 300 ou 400 mots redondants, des phrases à effet, deux ou trois mouvements à tiroir" (1869).

La moindre agitation dans l’université ou dans la rue fait fleurir mille motions à la seconde. Chacun y va de sa motion ; chacun juge que sa motion rend caduques toutes les motions antérieures ; on motionne à tous vents ; c’est à qui motionnera le plus. Plus c’est bête, plus ça plaît.

 

 

 

01 décembre 2007

Métissage

 

 

 

 

Le nom métissage est moderne. Dérivé du nom et adjectif métis, désignant dès le XIVe siècle un animal "engendré de deux espèces" et entendu au XIXe siècle au sens de "qui est engendré par deux êtres d’espèce différente, en parlant des animaux" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l’emploie à propos des haras et au sens de "croisement des races".

Littré enregistre ce nom. Voici comment il le définit : "action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur". Il précise aussi que ce mot "est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l’espèce ovine" et que, "pour les autres cas, on emploie de préférence le mot croisement". Dans le Supplément publié en 1877, Littré ajoute quatre extraits du Bulletin de la Société d’Agriculture de France, dans lequel un dénommé Gayot use de ce nom : "en un sens particulier, croisement par métis ; ce qui procure la création de races" ; "j’arrive au métissage, c’est-à-dire au croisement arrêté à la première ou à la deuxième génération en vue de créer une race intermédiaire" ; "à mesure que le métissage continue, la nouvelle race s’améliore". Le métissage ne s’applique qu’aux animaux, comme le confirment les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "croisement de races", illustrant ce seul sens de l’exemple suivant : "le métissage se pratique avec succès sur l’espèce ovine".

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que ce nom, tout en continuant à s’appliquer aux animaux ou aux plantes (terme de botanique et de zoologie : "croisement d’animaux, de plantes appartenant à des races ou à des variétés différentes, généralement dans le but d’améliorer celles-ci", Trésor de la langue française, 1971-94), s’étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit objectivement sinon raciste, du moins racial (cf. Littré : "action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur") et bien que l’histoire tragique du XXe siècle ait montré dans quels abîmes de barbarie pouvait sombrer l’humanité quand elle s’abandonnait au racisme. Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : "croisement entre individus appartenant à des races différentes" et illustré par cet extrait sinistre : "l’esclavage, la guerre, l’Islam ont donné lieu à des métissages dont Nachtigal note les degrés entre Arabes et gens du Bornou" (Vidal de la Blache, Principes de géographie humaine, 1921).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux emplois sont distingués nettement : "dans l’espèce humaine, croisement, mélange de races différentes" (exemples : "le métissage d’une population" et "par extension, métissage culturel") ; et en biologie : "croisement entre deux races d’animaux ou deux variétés de végétaux de même espèce, par lequel on crée une race ou une variété nouvelle".

 

Dans ces conditions, il est effarant que ce terme issu de la biologie ou de la zoologie ait été transporté aux relations entre les hommes et même à l’organisation sociale et que, objectivement racial à l’origine – et même raciste -, il ait pu devenir l’oriflamme du progressisme antiraciste et même la panacée censée limiter, réduire, combattre ou annihiler le racisme. Lutter contre le racisme par le racisme, c’est ouvrir une seconde fois la boîte de Pandore. On sait ce qui en sort : la Bête immonde.