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03 janvier 2008

Initier

 

 

 

En latin, initiare a pour sens "initier (quelqu’un) aux mystères (d’un culte, d’une religion)". Le verbe initier, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIVe siècle au sens "d’admettre (quelqu’un) à la connaissance et à la participation des mystères de l'Antiquité".

L’article qui y est consacré dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) est relativement long. Il est précisé d’abord qu’au sens propre, initier "ne se dit qu’en parlant de la religion des anciens païens" et "qu’il signifie recevoir au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation des cérémonies secrètes d’une religion". Les exemples réfèrent à la religion : "en parlant de quelqu’un d’entre les anciens Grecs ou Romains, on dira : il se fit initier aux mystères de Cérès" ; "ceux qui n’étaient pas initiés aux mystères de Cérès ne pouvaient assister à ses sacrifices" ; "il y avait de certaines cérémonies à observer pour se faire initier aux mystères". Initier s’emploie aussi "par extension", précisent les académiciens, à propos "de quelque religion que ce soit, et même de la vraie" (la chrétienne), comme dans l’exemple : "les Pères ont parlé à ceux qui n’étaient pas encore initiés aux mystères de la religion".

En 1611, ce verbe s’étend hors de la religion et prend le sens de "donner à quelqu’un les premiers éléments de quelque chose", à propos d’une science, d’un savoir, d’un métier. Les académiciens relèvent ce sens : "il se dit figurément en parlant de science" (1694), comme dans l’exemple : "on dit il n’est pas encore initié à la philosophie pour dire il n’en a pas encore les premières connaissances, les premières teintures". Dans le courant du XVIIe siècle, initier quelqu’un, c’est aussi l’admettre dans une société : "on dit aussi figurément être initié dans une société, dans une compagnie, pour dire y être admis, être reçu au nombre de ceux qui la composent".

Ces quatre sens sont exposés à nouveau dans la quatrième (1762), dans la cinquième (1798), dans la sixième (1832-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La migration du sens religieux vers la société a eu lieu dans le courant du XVIIe siècle, deux siècles avant que triomphe la nouvelle religion immanente, sociale (et même socialiste) et solidaire, qui tient lieu de religion officielle de l’Etat en France. Contrairement à d’autres mots qui s’étendent à d’innombrables domaines ou champs pendant les XIXe et XXe siècles, initier, lui, rétrécit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), deux sens seulement sont relevés : "recevoir (quelqu’un) au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation de certaines cérémonies secrètes qui regardaient le culte particulier de quelque divinité" et "donner la connaissance d’une chose, mettre au fait d’une science, d’un art, d’une profession, etc.". Le sens païen et chrétien sont traités ensemble et l’action de recevoir quelqu’un dans une société ou compagnie ne se dit plus initier. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent les sens qui ont été relevés par les académiciens en 1694, sans apporter d’éclairage neuf.

Le seul emploi nouveau de ce verbe est noté dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Initier est propre aux sciences, où il a le sens "d’amorcer, engager, mettre en œuvre la phase initiale d’un processus". Dans ce sens, il est transitif direct et son complément désigne des choses. On initie quelqu’un aux mystères de Cérès ; dans les sciences, on initie un processus, une expérience, une réaction chimique. Cet emploi est un calque de l’anglais : to initiate something (a plan, a scheme, par exemple), c’est to set it working (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). Les académiciens ne condamnent pas cet emploi, sous le prétexte qu’ils le rencontrent chez Chateaubriand ("Pierre, évêque de Rome, initia la papauté") et qu’il "se retrouve dans toutes les langues latines". "Il n’est pas en soi condamnable", concluent-ils un peu rapidement, tout en le déconseillant, pour les raisons suivantes : "il se répand abusivement dans les textes politiques, administratifs, journalistiques, alors que le français dispose de verbes ou de locutions tels que commencer, inaugurer, engager, entreprendre, lancer, être à l’origine de, mieux adaptés à traduire les diverses nuances de la même idée".

On comprend que les académiciens veuillent éviter l’accusation routinière de ringardise ou de purisme dont ils sont injustement accablés par les très bien pensants et autres censeurs sourcilleux ; mais à force de se concilier à tout prix les Rey, les Bataille, les petits laroussiens et tous ceux qui veulent en finir avec la langue française, ne plus rien avoir à faire avec elle et la jeter aux oubliettes, on finit par entrer dans leur jeu. La syntaxe d’initier est "initier quelqu’un à quelque chose" ; "initier quelque chose" est un anglicisme. A une époque où il est tenu pour naturel que la langue française courbe l’échine, s’incline servilement et se prosterne sans jamais regimber devant les langues d’empire, telles que l’anglo-américain, l’arabe, le sabir européen, etc. il n’est pas mauvais que des citoyens indisciplinés refusent de parler ou d’écrire comme des serfs.

 

 

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