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04 janvier 2008

Pica

 

 

Ce nom, de genre masculin, est attesté en 1575 chez Ambroise Paré, chirurgien célèbre : "aucunes ont appétit dépravé avec nausée, dit, des (par les) anciens, pica, faisant qu’elles dédaignent les bonnes viandes, et quelquefois appètent choses contre nature". Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article est consacré au pica : "médecine pratique, ce mot désigne une maladie dont le caractère distinctif est un dégoût extrême pour les bons aliments, et un appétit violent pour des choses absurdes, nuisibles, nullement alimenteuses". Pica est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 (quatrième édition) à 1878 (septième édition), comme terme médical : "appétit dépravé, qui fait désirer et manger des choses, telles que de la chaux, du plâtre, du charbon, etc." (1762, 1798, 1832-35, 1878), les académiciens ajoutant que "les femmes grosses et les filles attaquées des pâles couleurs y sont sujettes" ; mais il disparaît de la huitième édition (1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un "terme de médecine" : "perversion du goût caractérisée par de l’éloignement pour les aliments ordinaires et par le désir de manger des substances non nutritives, telles que craie, terre, charbon". L’article pica du Trésor de la langue française est bref et succinct – à l’image sans doute de l’emploi rare de ce mot. "Pathologie : perversion de l’appétit caractérisée par une tendance à manger des substances impropres à la nutrition". Un extrait de 1828 illustre ce sens : "il y a une maladie qui afflige particulièrement les femmes enceintes : c’est le pica ; lorsqu’elles en sont affectées, (...) il n’est pas rare de les voir manger les substances les plus dégoûtantes ou les plus insipides".

 

Ce qui suscite l’intérêt des lexicographes, c’est l’étymologie de ce mot qui sonne assez étrangement, à dire vrai, en français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose l’origine : "mot de la basse latinité, qui dérive de pica, "pie", cet oiseau mangeant toute sorte de choses ; c’est ainsi que le grec signifie à la fois le geai, la pie et le pica". Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) indiquent la même étymologie : le mot pica a pris le sens de "dépravation de l’appétit" "par allusion à la voracité de la pie".

 

On sait que l’Encyclopédie (1751-65) est le chef d’œuvre des Lumières : ce dictionnaire est ou serait un condensé de l’esprit nouveau ou de la raison en acte. Or, l’article pica, long et détaillé, semble démentir cette belle affirmation. Ainsi l’auteur se perd en conjectures pour ce qui est l’origine de ce mot : "les étymologistes prétendent qu’on a donné ce nom, qui dans le sens naturel signifie pie, parce que, comme cet oiseau est fort varié dans ses paroles et son plumage, de même l’appétit dépravé de cette espèce de maladie s’étend à plusieurs différentes choses, et se diversifie à l’infini". Cette explication ne convainc pas l’auteur, qui en avance une autre, plus poétique peut-être, mais affreusement misogyne : "n’aurait-on pas pu trouver un rapport plus sensible et plus frappant entre cet oiseau remarquable par son babil et les personnes du sexe, qui sont les sujets ordinaires de cette maladie ? Est-ce un pareil rapport qui aurait autorisé cette dénomination ?" Autrement dit, si cette maladie qui touche les femmes a été nommée pie, c’est parce que les femmes et les pies jacassent les unes et les autres pareillement ! Les Lumières seraient-elles éteintes, à peine allumées ?   

Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est à la fois la longueur de cet article et la description très détaillée qui est faite de ce trouble de l’appétit, comme si son auteur éprouvait une jouissance secrète à énumérer les monstruosités qu’il observe ou que des médecins ont observées. La compassion est un sentiment qui lui est étranger ; la discrétion aussi. Il est légitime que les symptômes du pica soient décrits dans ce Dictionnaire des arts et des techniques qui a aussi pour objet la médecine. Il est étonnant que la description s’étende sur plusieurs pages et fourmille de mille détails : "l’objet de l’appétit des personnes attaquées du pica est extrêmement varié ; il n’y a rien de si absurde qu’on ne les ait vu quelquefois désirer avec passion. La craie, la chaux, le mortier, le plâtre, la poussière, les cendres, le charbon, la boue, le dessous des souliers, le cuir pourri, les excréments même, le poivre, le sel, la cannelle, le vinaigre, la poix, le coton, etc. et autres choses semblables, sont souvent recherchées par ces malades avec le dernier empressement". L’auteur décrit plus les patientes atteintes de ce mal que le mal lui-même : "les jeunes filles auxquelles cette maladie est familière commencent souvent d’assez bonne heure à s’y adonner, l’exemple, les invitations de leurs amies, quelquefois l’envie de devenir pâles, un dérangement d’estomac, peut-être aussi d’esprit, sont les premières causes de cette passion ; dès lors l’appétit ordinaire cesse, les aliments qu’elles aimaient autrefois leur paraissent insipides, mauvais ; elles deviennent tristes, rêveuses, mélancoliques, fuient la compagnie, se dérobent aux yeux de tout le monde pour aller en cachette satisfaire leur appétit dépravé ; elles mangent les choses les plus absurdes, les plus sales, les plus dégoûtantes avec un plaisir infini, les choses absolument insipides flattent délicieusement leur goût ; ce plaisir est bientôt une passion violente, une fureur qu’elles sont forcées de satisfaire, malgré tout ce que la raison peut leur inspirer pour les en détourner ; la privation de l’objet qu’elles appètent si vivement les jette dans un chagrin cuisant, dans une noire mélancolie et quelquefois même les rend malades ; si au contraire elles la satisfont librement, leur estomac se dérange de plus en plus, toutes ses fonctions se font mal et difficilement ; il survient des anxiétés, des nausées, des rots, des gonflements, douleurs, pesanteurs, ardeurs d’estomac, vomissement, constipation ; la langueur s’empare de leurs membres, les roses disparaissent de dessus leur visage, la pâle blancheur du lis ou une pâleur jaunâtre prend leur place, leurs yeux perdent leur vivacité et leur éclat et leur tête penchée languissamment et sans force, ne se soutient qu’avec peine sur le sol ; fatiguées au moindre mouvement qu’elles font, elles sentent un malaise ; lorsqu’elles sont obligées de faire quelque pas, et surtout si elles montent, alors elles sont essoufflées, ont de la peine à respirer, et éprouvent des palpitations violentes : on dit alors qu’elles ont les pâles couleurs. Cette maladie ne tarde pas à déranger l’excrétion menstruelle, si son dérangement n’a pas précédé et produit le pica, comme il arrive souvent, à moins qu’il ne survienne avant l’éruption des règles".

Dans cette description, les personnes atteintes de pica perdent leur humanité et sont réduites à des animaux. On sait, par ailleurs, que c’est par l’animalisation (serpents, vipères lubriques, rats, cafards, etc.) que s’exprime la haine vouée à autrui et qu’a été justifiée l’extermination des races ou des classes, qualifiées, comme si elles étaient des animaux, de nuisibles. Il est étrange que les Lumières ou les prétendues Lumières (de la raison) se ramènent, dans cet article, à une malsaine jubilation devant le malheur d'autrui. Les Lumières seraient-elles le fait, comme on peut le penser, d’illuminés, non pas de la raison, mais de la déraison ?

 

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