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05 janvier 2008

Pulsion

 

 

 

 

 

Encore un terme scientifique qui a été phagocyté par le Léviathan social ou psychosocial. En latin, le nom pulsio est très rare. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) ne relève qu’une attestation, chez Arnobe, rhéteur africain des IIe et IIIe de notre ère, et au sens "d’action de repousser". En français, pulsion est attesté au sens de "poussée" (Amyot, 1572) et au sens de "propagation du mouvement dans un milieu fluide élastique"  (1736, Voltaire, à propos de la philosophie de Newton). Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Littré, en revanche, l’enregistre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais sans le définir véritablement : "ancien terme didactique ; action de pousser". Il cite, pour illustrer cet emploi, Voltaire exposant la théorie de Newton : "la substance du feu, entrant dans l’intérieur d’un corps quelconque, le dilate en poussant en tous sens ses parties ; or cette pulsion....".

Or, ce n’est pas dans ce sens que pulsion est employé dans la langue moderne. D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens scientifique (celui de la physique et de la technologie) comme vieux : "propagation du mouvement dans un liquide ou un gaz", comme dans "appareil de graissage à pulsion mécanique" ou "graisseur à pulsion d’huile" et dans cet extrait de la Nouvelle encyclopédie pratique (1927) : "le chauffage par pulsion d’air chaud est avantageusement réalisé en chauffant l’air seulement à l’endroit où il est soufflé par un ventilateur". Or, l’emploi "chauffage par pulsion d’air chaud" (ou par air pulsé) n’est pas désuet, ce qui infirme la mention vieux qui précède la définition de ce Trésor.

En fait, le sens de la physique ou des techniques d’aération ou de chauffage a été effacé par l’emploi figuré de pulsion chez Freud et en psychanalyse pour désigner, surtout au pluriel, la "force bio-psychique inconsciente créant dans l’organisme un état de tension propre à orienter sa vie fantasmatique et sa vie de relation vers des objets et suscitant des besoins dont la satisfaction est nécessaire pour que la tension tombe"  (1970). Ce n’est pas le mot qui est défini dans le Trésor de la langue française, c’est la chose nommée pulsion qui est décrite – très longuement, sans doute pour y donner la réalité qui y fait défaut. Cela n’empêche pas les emplois de pulsion de proliférer dans la langue moderne ("pulsions sexuelles, refoulées, du moi ou d’auto-conservation, source, objet d’une pulsion, conflits de pulsion, libération des pulsions, obéir à ses pulsions") et les "philosophes" de s’y référer, surtout si ces philosophes sont des professeurs de morale. Ainsi Mounier : "c’est un type d’homme primitif et inachevé que celui où coexistent encore des pulsions réclamant une réalisation brutale à côté d’une instance morale pesante ou persécutrice" (1946).

Le vocabulaire de la psychanalyse a envahi les media. Un enfant est-il assassiné par un pervers ? Les journalistes expliquent tout cela par une force obscure qu’ils nomment pulsions. Le criminel ne contrôle pas ses pulsions. Le succès de ce nom est tel qu’en a été dérivé l’adjectif pulsionnel au sens de "relatif à une pulsion" et "qui est source ou cause de pulsions". Il est un nom qu’il faudrait fabriquer pour désigner l’explication par les pulsions : c’est pulsationalisme, mélange de pulsion et de sensationnalisme, le principal facteur, avec la misère sociale, de tous les crimes et délits, celui qui explique tout, même l’absurde.

 

 

 

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