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07 janvier 2008

Arraisonner





Attesté au début du XIIe siècle au sens "d’interpeller", "adresser la parole à quelqu’un" ("moult fièrement Carlun en araisunet" : soit, en français actuel, il interpelle Charles très fièrement), arraisonner est un des plus anciens mots de notre langue. A la fin du XIVe siècle, il prend le sens de "chercher à amener (quelqu’un) à un avis", "à le convaincre"  ("ils entrèrent en sa maison et lui arraisonnèrent et remontrèrent comment la bonne ville de Gand était en grand nécessité d’avoir un souverain capitaine"), et à la fin du XVIe siècle, dans le droit maritime, au sens de "reconnaître l’état, la situation d’un navire" ("fut envoyée après une barque, qui l’a arraisonnée").

Pourtant, il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1798 (cinquième édition) et dans un seul sens : "chercher à amener quelqu’un à un avis, en lui en donnant les raisons" (exemple : "on l’a arraisonné à ce sujet et il s’est rendu"). De même en 1832-35 (sixième édition). Les académiciens précisent qu’il "est familier et de peu d’usage" et qu’on "l’emploie aussi avec le pronom personnel dans le même sens" : "s’arraisonner avec quelqu’un", c’est "entrer en explication avec lui, chercher à lui faire entendre raison". L’article arraisonner de la huitième édition (1932-35) est plus complet : "chercher à amener quelqu’un à un avis, à une opinion, en lui donnant des raisons pour le déterminer", ce à quoi les académiciens ajoutent que, entendu dans ce sens,"il est vieux" ; et "en termes de marine, il s’emploie spécialement avec le sens de reconnaître le chargement, la destination, l’état sanitaire, etc., d’un navire qui aborde".
Un demi-siècle plus tôt, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) avait exposé ces deux sens : "chercher à persuader par des raisons" (Saint-Simon : "tandis que j’arraisonnais M. le duc d’Orléans, le roi consultait et sa famille et son conseil"), précisant "vieux en ce sens", et «"en termes de marine et de police sanitaire, s’informer d’où vient un vaisseau et où il va". Dans ce dictionnaire, sont énumérés dans la partie historique, du XIe au XVIe siècle, les divers emplois d’arraisonner, dont voici quelques exemples : "moult durement fut d’eux arraisonné" ; "Charlon [il] appelle, prit l’en à arraisnier" ; (XIIIe siècle) "li rois puis l’arraisonne mout débonnairement" ; (XVe siècle) "si avisa temps et lieu au plus bref qu’il put arraisonner les Genevois de cette chose" ; (XVIe siècle) "il était singulièrement aimé et bien voulu de la commune, pour une gracieuse façon qu’il avait de saluer, caresser et arraisonner privément et familièrement tout le monde". Compte tenu de l’ancienneté de ce verbe, il est incompréhensible qu’il ait été relevé dans les dictionnaires aussi tardivement. Peut-être les académiciens l’ont perçu comme familier.

Quoi qu’il en soit, les erreurs ou les malentendus se perpétuent dans les dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle. Littré juge vieux arraisonner au sens de "chercher à persuader par des raisons" ; de même les académiciens en 1932-35. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne font précéder la définition d’aucune mention de ce type. C’est "s’adresser à quelqu’un et essayer de le convaincre" et "raisonner quelqu’un, chercher à le convaincre de se faire une raison ". La Varende et Balzac l’emploient dans ce sens. En droit, c’est "proposer ses raisons, haranguer, parler, accuser, citer en justice" et dans la langue de la marine, arraisonner un navire, c’est "questionner le capitaine à l’arrivée du navire à un port ou procéder à une visite du bâtiment pour vérifier sa nationalité, sa provenance, sa destination, son chargement et particulièrement, en temps de paix, le nombre de passagers et l’état sanitaire du bord ; en temps de guerre, même opération au large par un navire de guerre" ; et "par analogie et familièrement, arraisonner une personne", c’est "l’arrêter pour la questionner".
A l’opposé, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, mentionnent comme très vieilli le sens "chercher à persuader quelqu’un d’adopter un avis, une opinion", tandis qu’ils précisent que l’arraisonnement d’un navire peut se faire "en mer ou à l’entrée d’un port" et que la procédure peut s’appliquer à un aéronef.


Il est un emploi nouveau de ce verbe et du nom qui en est dérivé dans les œuvres en français du philosophe Heidegger, où ces mots traduisent l’allemand Gestell : littéralement "sommation". Arraisonner la nature, un fleuve, une plaine, c’est les soumettre par la technique (barrages, exploitation de ressources, agriculture industrielle) à la raison (calculante) et faire de la soumission aux désirs humains la raison d’être de la nature. Ce concept rend assez bien compte des transformations dont pâtit la nature quand elle se plie aux seules raisons et objectifs rationnels de l’homme.

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