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08 janvier 2008

Sidération

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

 

Emprunté du latin sideratio (défini ainsi par M. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934 : "position des astres pour interpréter la destinée" ; "action funeste des astres et surtout du soleil, insolation"), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans les sens médical ("nécrose, gangrène") et astrologique (1560 "influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ces deux sens : "terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne" et "terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres , sans les illustrer d'un seul exemple.

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : "astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé" ; "médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc.". Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : "fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines".

 

Les emplois modernes de sidération, au sens de "grande surprise", "stupéfaction", qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent : il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français (Lexikon) de Sachs et Villate au sens de "frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine" ; en 1895, Paul Valéry l’emploie dans une lettre au sens "d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un", comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier "mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre" (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : "surprendre profondément quelqu’un" (synonymes : abasourdir, stupéfier).

 

Il en va de même du participe présent et adjectif sidérant. Il a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de "qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur" (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : "c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles" (Journal, 1889).

L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de "frappé d’un anéantissement subit des forces vitales" (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de "frappé brusquement d’une profonde stupeur". Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : "comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse" (Raboliot, 1925) et de La Varende : "elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait" (1941).

 

De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus (génitif : sideris), au sens "d’étoile, astres, ciel", le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point". D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : "retour à la même étoile") ; jour sidéral (1832 : "le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne"). Il ne semble pas, à lire ces définitions opaques, que les notions astronomiques auxquelles il est fait référence aient été parfaitement comprises par les académiciens. Littré, en revanche, dans son Dictionnaire de la langue française, définit assez clairement cet adjectif : "terme d’astronomie, qui a rapport aux astres" ("influence sidérale" ; "splendeurs sidérales", écrit Hugo ; "astronomie sidérale, étude des étoiles"). Pour ce qui est des emplois techniques, sidéral épithète de révolution, jour, heure, pendule, année, Littré, pour les faire comprendre, en illustre quelques-uns d’un extrait qui les explicite (ainsi de Delaunay, Cours d’astronomie : "le jour sidéral est un peu plus petit que le jour ordinaire ; il en diffère d’environ quatre minutes"), ou bien il se fait encyclopédiste : "année sidérale, temps compris entre deux coïncidences successives du centre du soleil avec une même étoile ; elle est de 365 jours 6 heures 9 minutes 12 secondes, un peu plus longue que l’année tropique ou solaire, et un peu plus courte que l’année anomalistique. L’année sidérale commence quand le soleil paraît être au point équinoxial du printemps, et se termine au retour apparent de l’astre au même point. L’année sidérale excède l’année tropique moyenne de 20 minutes et 20 secondes par suite de la précession des équinoxes".

 

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français ne lisaient pas chaque jour leur horoscope et ils n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les Français modernes qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité.

 

 

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