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09 janvier 2008

Série

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) note, à l’article série, que ce mot "n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1762, et encore au seul sens mathématique" : " c’est un néologisme du XVIIIe siècle ; on voit par ses acceptions actuelles comme ce mot s’est développé ". La remarque est juste ; Littré constate que le mot s’est développé, mais il n’analyse pas comment cela s’est fait.

En latin, series a pour sens, selon Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) "file, suite, rangée enchaînement (d’objets qui se tiennent)" ; au figuré "suite, enchaînement de faits et de pensées" ou "enchaînement des préceptes d’un art" ; enfin "lignée des descendants, descendance". Le nom série, qui en est emprunté, est, lorsqu’il est introduit en français en 1715, un mot savant, dont l'emploi est limité aux seules mathématiques : "suites ou séries infinies, à propos des thèses de Bernoulli" (sans doute Jacques, 1654-1705, professeur de mathématiques à l’Université de Bâle, ou peut-être son cousin Jean, mathématicien aussi, 1667-1748). C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : "terme de mathématique, suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" (exemples : "série infinie, trouver la somme d’une série").

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le mot commence à migrer hors des nombres. Diderot l’emploie dans un essai sur la physiologie (publié en 1784 : "mais comment la liaison s’introduit-elle entre les sensations, les idées, et les sons de manière non pas à former un chaos de sensations, d’idées et de sons isolés et disparates, mais une série que nous appelons raisonnable, sensée ou suivie ?") et dans un sens esthétique (Salon de 1767-68 : "une série de vieilles impressions"). Le premier lexicographe qui ait noté la migration de série hors des mathématiques est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "un auteur moderne" l’emploie dans un ouvrage d’histoire : "la campagne d’Italie de 1745 ne fut qu’une série continuelle de succès" ; un autre, à propos d’une suite de réflexions : "ce discours n’est qu’une série de réflexions très ordinaires", ce qui suscite l’agacement d’un polygraphe du Mercure : "pourquoi se servir d’un terme technique inconnu au commun des lecteurs, quand il en existe un (suite) que tout le monde connaît ?". Série est perçu à la fin du XVIIIe siècle comme un néologisme savant.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que la grande migration de série commence. D’abord dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition) : "on dit une série de propositions mathématiques, théologiques ; une série de questions ; une série d’idées, pour dire une succession d’idées qui naissent les unes des autres". Le mot reste propre aux sciences ou à la méthode : "division où les objets qu’on veut dénombrer sont classés de suite" (exemples : "pour faciliter l’étude des plantes, on les a partagées en différentes familles ou séries" et "cette loterie est divisée en tant de séries"). Dans la sixième édition (1832-35), le sens mathématique est cité à la fin, les académiciens exposant les sens du général (ou de ce qu’ils croient être le général) au particulier : d’abord "suite, succession" ("une série de propositions, de questions, d’idées, de faits") ; ensuite les "différentes divisions dans lesquelles on classe, on distribue des objets nombreux" (exemple : "cette loterie est divisée en tant de séries ; la première, la seconde, la troisième série") ; enfin "il se dit particulièrement, en mathématiques, d’une suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" ("série infinie, trouver la somme d’une série").

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1862-77), série s’étend aux sciences ("terme de chimie, réunion de corps homologues" et "terme de zoologie, disposition des différents animaux, telle que l’on passe successivement d’un groupe d’organisation moins compliqué à un groupe d’organisation plus compliqué") ou à l’ordre social : "une série de questions, d’idées, de sons, de faits", comme dans cet extrait de Laplace : "l’homme a porté ses regards dans l’avenir ; et la série des événements que le temps doit développer s’est offerte à sa vue" ; à la didactique : "ordre de faits, de choses, d’êtres d’une nature quelconque, classés suivant une même loi, d’après un même mode" ; à la philosophie positive : "série des sciences, arrangement établi dans les sciences fondamentales et abstraites par Auguste Comte, et dans lequel la science supérieure est plus compliquée que la science immédiatement inférieure ; ce sont les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie"; aux théories de Fourier : "ensemble de divers groupes échelonnés en ordre ascendant et descendant, et particulièrement travailleurs appliqués à un ordre déterminé de fonctions et classés par groupes".

Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire, ajoutent aux trois sens relevés un siècle plus tôt le sens industriel nouveau : "fabriquer en série, fabriquer en gros un grand nombre d’objets sur le même modèle, produire d’un même modèle un grand nombre d’exemplaires". Cette huitième édition a été publiée en 1935 ; elle est quasiment contemporaine de l’apparition dans l’industrie de la fabrication en série. Il a fallu que le phénomène frappe les esprits pour qu’il apparaisse dans un dictionnaire de mots, qui ne passe pas pour moderne et dont les auteurs sont généralement qualifiés de passéistes.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’extension des emplois de série se poursuit, comme l’atteste le très long article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) ; elle s’accentue ; elle déborde de toutes parts : arts, sciences exactes, sociales et humaines, techniques (botanique, chimie organique, radioactive, économie, géologie, linguistique, mathématiques, musique, philosophie, physique, sports, sylviculture). Dans ce dictionnaire, la suite ou la succession de nombres qu’était la série devient un "ensemble" : "ensemble d’œuvres qui possèdent entre elles une unité et forment un tout cohérent" (concertos, dessins, esquisses, gravures, opéras, photographies, romans, sonates, symphonies, tableaux, feuilletons, épisodes, etc.). Le mot s’étend sans cesse à de nouveaux domaines, alors que son sens, tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française, se spécialise : il devient "structural", alors qu’il ne l’était pas au XIXe siècle : non plus une suite ou une succession, mais un "ensemble composé d’éléments de même nature ou ayant entre eux une unité" ou "ensemble dont les éléments homogènes qui le composent sont ordonnés selon une ou plusieurs variables : le temps, la fonction, etc.", c'est-à-dire une structure. Ce dernier sens est ou serait illustré par cet extrait de Zola : "sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement" (1893) ; en fait, ce que décrit Zola, c’est une suite de dossiers, non pas un ensemble organisé de dossiers. Le second extrait (Edouard Estaunié, 1896) s’accorde mal au sens qu’il est censé illustré : "Léonard aussi retrouvait, comme en un coin d’armoire longtemps fermée, des séries analogues de noms classés par dates, sans souci de géographie ou de tactique". Certes les noms sont classés par dates, mais la série n’a pas la cohérence d’un ensemble organisé : "sans souci de géographie ou de tactique".

 

Commentaires

CIVILIZATION

TO CIVILIZE !!!! en 2008 !!!

Écrit par : Amédée | 09 janvier 2008

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