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26 janvier 2008

Truchement

 

Truchement ou trucheman

 

 

 

Emprunté du nom arabe tarjoman, qui signifie "interprète, traducteur", le nom truchement a eu longtemps une orthographe flottante : il est écrit trucheman dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1694 ; truchement en 1718 et 1740, trucheman ou truchement en 1762, 1798, 1835, 1878 et chez Littré, la syllabe finale man, conforme à l’étymologie, étant devenue ment par confusion avec le suffixe – ment.

Au XIIe siècle, il est attesté au sens "d’interprète" dans La Prise d’Orange : "drugement sommes d’Afrique et d’outre mer" (cf. Montaigne : "je parlai à l’un des Indiens d’Amérique fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal.... que je n’en pus tirer guère de plaisir"). Au XVe siècle, Charles d’Orléans l’emploie au sens de "personne qui parle à la place d’une autre, porte-parole, représentant" : "Et qui n’a pas langage en lui / Pour parler selon son désir / Un truchement lui faut quérir". Au milieu du XVIe siècle, il s’enrichit d’une nouveau sens : "ce qui exprime, fait comprendre, connaître" : "il n’est point de meilleur truchement des lois que la coutume" et "la parole [...], c’est le truchement de notre âme" (1580, Montaigne).

 

Nicot, dans son Trésor de la langue française (1606), y consacre un article relativement long, dans lequel il définit moins le sens du mot qu’il ne décrit la fonction : "c’est un qui interprète les langages inconnus respectivement de deux ou plusieurs personnes de diverse langue conférant ensemble". Il ajoute : "selon ce, on dit qu’un prince et un ambassadeur ont parlé par trucheman, c’est-à-dire, par interposition d’un qui exposait tant leur langage inconnu à celui à qui ils parlaient que le parler à eux inconnu de celui qui leur faisait réponse". Comme le mot n’est pas latin, Nicot s’attarde sur son origine : "il vient du mot chaldéen targeman, qui signifie "expositeur", lequel vient de targum, mot chaldéen aussi, qui signifie exposition d’une langue en autre" (autrement dit : traduction). "Et à présent encore, argue-t-il, au pays de Syrie et adjacents, le mot drogoman (autre forme de trucheman) est en usage, qui est fait dudit Chaldée". Il faut comprendre par langue chaldéenne ce que l’on nomme l’araméen. Nicot refuse aux arabes la paternité de ce mot : "les arabes, écrit-il, l’usurpent de même, ce qui a fait dire à Antoine Nebrisse que c’est un mot arabique".

 

Les académiciens relèvent, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les deux sens les plus anciens de truchement, "interprète" et "porte-parole" : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent des langues différentes, ce qu’ils se disent l’un à l’autre" (exemple : "c’est le trucheman des ambassadeurs français qui vont en ce pays-là ; s’expliquer par un trucheman ; il n’a pas besoin de trucheman, il sait la langue du pays" et "il se dit figurément d’une personne qui parle en la place d’un autre, qui explique les intentions d’un autre" (exemples : "cet homme-là bégaie si fort qu’il aurait besoin de trucheman ; il parle d’une manière assez intelligible, il ne lui faut point de trucheman", 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les trois sens apparus du XIIe au XVIe siècle : "celui qui explique à des personnes qui parlent des langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "une personne qui parle à la place d’une autre, qui exprime les intentions d’une autre" ; "ce qui fait comprendre", comme chez La Fontaine ("ses regards, truchements de l’ardeur qui la touche") ou chez Molière ("ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, s’il n’a pour truchement l’écriture ou la voix"), comme les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent deux langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "personne qui parle à la place d’une autre, qui explique les intentions d’une autre" ; "il se dit aussi figurément de ce qui fait comprendre ce que l’on n’exprime pas par des paroles" (exemple : "les yeux sont les truchements du cœur").

La locution "par le truchement de", attestée à compter de 1896, est relevée dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par le truchement de quelqu'un, de quelque chose ; par l’intermédiaire, l’entremise de quelqu’un ; au moyen de quelque chose". La définition est suivie de la remarque : "d’après Hanse (1987), si le sens premier de "interprète", de "personne qui sert d’intermédiaire" a vieilli et que le mot s’emploie surtout dans par le truchement de, "par l’intermédiaire de", il faut cependant éviter de dire : par le truchement d’un interprète, car une certaine conscience subsiste du sens premier".

 

 

Commentaires

Bonsoir,

Érudite glose sur le mot « truchement » !

Je me souviens que, quand j'étais étudiant aux Langues'O (École des Langues Orientales), j'avais appris que cela s'appelait, lors de la fondation de cette École (par Colbert ?) : École des truchements d'Orient. Truchement : interprète, alors. Le mot viendrait du turc.

Continuez dans votre voie.

R. Rongier

Écrit par : Rico | 29 janvier 2008

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