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30 janvier 2008

Prévision

 

 

 

 

Emprunté du bas latin praevisio (pour lequel il n’existe pas d’entrée dans le Dictionnaire latin français de Gaffiot), le nom prévision est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française comme un terme de "dogmatique"  (comprendre : la théologie) et avec le seul sens de "vue des choses futures" : "il n’a d’usage que dans le dogmatique ; on demande si la prédestination suit la prévision des mérites", 1694, 1762, 1798. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est plus clair encore : "vue des choses futures, il ne se dit que de Dieu" ("la prévision des mérites, etc."). A Dieu la prévision, aux hommes la prévoyance. Seul Dieu est en mesure de voir les choses futures. Il incombe aux hommes "de prendre des précautions" pour éviter le pire.

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent que le sens théologique ("vue des choses futures ; la prévision de Dieu ; on a cru que certaines personnes avaient le don de la prévision") s’est déplacé, comme d’autres termes de théologie, propagande, militant, création, créateur, animation, etc., au social : "il se dit quelquefois, au pluriel, pour conjectures" ("l’événement a justifié toutes mes prévisions").

Les croyances de Littré se lisent comme à livre ouvert dans son Dictionnaire de la langue française : positivisme, anti-cléricalisme, scientisme. Sa définition de prévision est à l’image de ses partis pris. Le sens théologique, "terme dogmatique, vue des choses futures", qui n’est illustré d’aucun exemple, sinon celui des académiciens ("la prévision de Dieu"), est réduit à une annexe particulière et presque insignifiante du sens principal, tout social ou laïque, "action de prévoir", que Littré illustre d’un extrait de Mme de Sévigné : "on ne peut rien dire de plus plaisant que ce que vous dites sur le maréchal de Vivonne, et la prévision qui lui a fait avoir cette dignité" (vice-roi de Sicile, avant la victoire navale qui lui ouvrit la Sicile) et d’un extrait, dans lequel Buffon prête aux animaux la faculté de prévoir, naguère réservée à Dieu : "accordons (…) les pressentiments, la prévision, la connaissance même de l’avenir aux animaux ; en résultera-t-il que ce soit un effet de leur intelligence ?".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens marchent sur les brisées de Littré. Ils glosent d’abord le sens humain et social : "action de prévoir, pressentiment, conjecture ; l’événement a justifié toutes mes prévisions ; certaines de mes prévisions se sont vérifiées" ; en second, le sens théologique : "en termes de théologie, il signifie vue des choses futures". Le même exemple "la prévision de Dieu" illustre ce sens qui sort de l’usage dans la langue moderne et qui n’est plus défini dans le Trésor de la langue française (1971-94). C’est un "discernement de l’esprit grâce auxquels on annonce des événements futurs". Ce sens n’est illustré d’aucun exemple théologique, même pas "la prévision de Dieu". En revanche, la prévision qui était propre à Dieu dans les dictionnaires des siècles classiques est attribuée aux animaux dans cet extrait de Béguin : "que l’on songe au pouvoir de prévision et de vision à distance, qui commande aux migrations des oiseaux comme aux précautions prises, avant la mauvaise saison, par les bêtes hivernantes" (in L’âme romantique et le rêve, 1939).

En revanche, prévision s’étend à tout ce qui est social. Ce qui était encore un "discernement de l’esprit" - c’est-à-dire une faculté – devient une façon de faire, une méthode, un comportement de l’homme en société. C’est "l’observation d’un ensemble de données qui permet d’envisager une situation future et d’entreprendre des actions pour y parer concrètement". Le "défaut de prévision" n’est pas une erreur, mais une faute, puisque gouverner, dit-on, quand on pense bien, c’est prévoir, comme si le gouvernement avait pris la place de Dieu évanoui. La politique, la stratégie, le développement économique, la finance, l’urbanisme, etc. tout fait dans les prévisions. La prévision est "astronomique, militaire, politique". Quand elle est économique, c’est une "démarche rationnelle pour connaître la situation économique à une échéance plus ou moins lointaine" (1975). Elle s’applique aux prix, aux débouchés, au marché : "la prévision peut s’appliquer au court, au moyen et au long terme : on parle de projection pour le court terme, de programmation pour le moyen terme et de prospective pour le long terme". Quand elle est budgétaire, c’est le "processus d’évaluation des recettes et dépenses du budget de l’État pour l’année à venir". Quand elle est météorologique, c’est la "déduction, par raisonnement, de l’évolution d’une situation donnée".

En moins d’un siècle, la "vue des choses futures" a échappé à Dieu, lequel, comme chacun sait, est mort ou a été tué, pour devenir le fonds de commerce des experts, des spécialistes, des instruits, des connaisseurs, des gouvernants. Jamais l’évolution du monde ne s’est lue aussi clairement dans un seul mot.

 

 

 

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