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31 janvier 2008

Agglomération

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, agglomeratio (attesté à la fin du VIIIe siècle) a pour sens "accumulation". Le nom agglomération, dont il est emprunté, est récent. Il est enregistré dans la dernière édition publiée du Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1771), comme un "terme didactique" désignant un "assemblage par pelotons" (le nom groupe était au XVIIIe siècle propre à la peinture ou à la sculpture). C’est dans ce sens qu’il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la cinquième édition (1798) à la septième édition (1878), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : "action d’agglomérer ou état de ce qui est aggloméré". L’exemple qui l’illustre est didactique : "l’agglomération des neiges, des sables". Après les grains de sable, les êtres humains. Dans la sixième édition, l’action d’agglomérer est étendue aux hommes : "une grande agglomération d’hommes sur un territoire peu étendu" (1832-35) ; de même chez Littré : "l’agglomération des hommes dans les grandes villes".

 

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que le nom, en parlant d’êtres humains, prend, par métonymie, le sens de "groupement d’habitants", sens illustré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "l’agglomération lyonnaise". Les XIXe et XXe siècles sont l’âge du didactisme. Il est dans l’ordre des choses que le nom agglomération y connaisse une extension sans pareille, comme l’atteste le très ample article que le Trésor de la langue française y consacre. Entendu dans le sens propre ou technique "action d’agglomérer" (les choses), agglomération s’étend à la chimie, à la technologie ("technique qui consiste à traiter certains minerais, etc. sous forme pulvérulente, résiduelle, etc. pour les réduire en masse compacte"), à la métallurgie, aux langues et à la linguistique, etc. En parlant d’êtres animés, l’agglomération est un "rassemblement plus ou moins compact d’individus" formant des groupes, des peuples, des Etats ou un "rassemblement d’hommes ou de maisons n’ayant pas accédé au rang de ville ou de nation". Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent nettement les trois sens : "action d’agglomérer ; résultat de cette action" (sens technique : "reconstitution d’un minerai ou d’un autre matériau à partir de ses éléments") ; "entassement, groupement" ("une grande agglomération d’hommes") ; "groupement d’habitations constituant une ville, un bourg, un village, etc.", et par extension, "ensemble formé par une ville principale et les communes périphériques".

 

A partir de la fin du XXe siècle, l'âge industriel triomphant, les êtres humains ont été désignés avec les mots qui étaient réservés jusque là à la sciure, aux grains de sable ou à la poussière de charbon. S’ils sont agglomérés ou ils s’agglomèrent dans la langue, c’est que, dans la réalité, ils sont traités comme des choses ou des numéros. Il n’est nul besoin de longs et grands discours pour attester la réification du monde et des hommes : la langue le dit clairement.

 

 

30 janvier 2008

Prévision

 

 

 

 

Emprunté du bas latin praevisio (pour lequel il n’existe pas d’entrée dans le Dictionnaire latin français de Gaffiot), le nom prévision est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française comme un terme de "dogmatique"  (comprendre : la théologie) et avec le seul sens de "vue des choses futures" : "il n’a d’usage que dans le dogmatique ; on demande si la prédestination suit la prévision des mérites", 1694, 1762, 1798. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est plus clair encore : "vue des choses futures, il ne se dit que de Dieu" ("la prévision des mérites, etc."). A Dieu la prévision, aux hommes la prévoyance. Seul Dieu est en mesure de voir les choses futures. Il incombe aux hommes "de prendre des précautions" pour éviter le pire.

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent que le sens théologique ("vue des choses futures ; la prévision de Dieu ; on a cru que certaines personnes avaient le don de la prévision") s’est déplacé, comme d’autres termes de théologie, propagande, militant, création, créateur, animation, etc., au social : "il se dit quelquefois, au pluriel, pour conjectures" ("l’événement a justifié toutes mes prévisions").

Les croyances de Littré se lisent comme à livre ouvert dans son Dictionnaire de la langue française : positivisme, anti-cléricalisme, scientisme. Sa définition de prévision est à l’image de ses partis pris. Le sens théologique, "terme dogmatique, vue des choses futures", qui n’est illustré d’aucun exemple, sinon celui des académiciens ("la prévision de Dieu"), est réduit à une annexe particulière et presque insignifiante du sens principal, tout social ou laïque, "action de prévoir", que Littré illustre d’un extrait de Mme de Sévigné : "on ne peut rien dire de plus plaisant que ce que vous dites sur le maréchal de Vivonne, et la prévision qui lui a fait avoir cette dignité" (vice-roi de Sicile, avant la victoire navale qui lui ouvrit la Sicile) et d’un extrait, dans lequel Buffon prête aux animaux la faculté de prévoir, naguère réservée à Dieu : "accordons (…) les pressentiments, la prévision, la connaissance même de l’avenir aux animaux ; en résultera-t-il que ce soit un effet de leur intelligence ?".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens marchent sur les brisées de Littré. Ils glosent d’abord le sens humain et social : "action de prévoir, pressentiment, conjecture ; l’événement a justifié toutes mes prévisions ; certaines de mes prévisions se sont vérifiées" ; en second, le sens théologique : "en termes de théologie, il signifie vue des choses futures". Le même exemple "la prévision de Dieu" illustre ce sens qui sort de l’usage dans la langue moderne et qui n’est plus défini dans le Trésor de la langue française (1971-94). C’est un "discernement de l’esprit grâce auxquels on annonce des événements futurs". Ce sens n’est illustré d’aucun exemple théologique, même pas "la prévision de Dieu". En revanche, la prévision qui était propre à Dieu dans les dictionnaires des siècles classiques est attribuée aux animaux dans cet extrait de Béguin : "que l’on songe au pouvoir de prévision et de vision à distance, qui commande aux migrations des oiseaux comme aux précautions prises, avant la mauvaise saison, par les bêtes hivernantes" (in L’âme romantique et le rêve, 1939).

En revanche, prévision s’étend à tout ce qui est social. Ce qui était encore un "discernement de l’esprit" - c’est-à-dire une faculté – devient une façon de faire, une méthode, un comportement de l’homme en société. C’est "l’observation d’un ensemble de données qui permet d’envisager une situation future et d’entreprendre des actions pour y parer concrètement". Le "défaut de prévision" n’est pas une erreur, mais une faute, puisque gouverner, dit-on, quand on pense bien, c’est prévoir, comme si le gouvernement avait pris la place de Dieu évanoui. La politique, la stratégie, le développement économique, la finance, l’urbanisme, etc. tout fait dans les prévisions. La prévision est "astronomique, militaire, politique". Quand elle est économique, c’est une "démarche rationnelle pour connaître la situation économique à une échéance plus ou moins lointaine" (1975). Elle s’applique aux prix, aux débouchés, au marché : "la prévision peut s’appliquer au court, au moyen et au long terme : on parle de projection pour le court terme, de programmation pour le moyen terme et de prospective pour le long terme". Quand elle est budgétaire, c’est le "processus d’évaluation des recettes et dépenses du budget de l’État pour l’année à venir". Quand elle est météorologique, c’est la "déduction, par raisonnement, de l’évolution d’une situation donnée".

En moins d’un siècle, la "vue des choses futures" a échappé à Dieu, lequel, comme chacun sait, est mort ou a été tué, pour devenir le fonds de commerce des experts, des spécialistes, des instruits, des connaisseurs, des gouvernants. Jamais l’évolution du monde ne s’est lue aussi clairement dans un seul mot.

 

 

 

29 janvier 2008

Antiquaire

 

 

En latin, un antiquarius est un "copiste". Le nom désigne aussi chez Tacite un "partisan de l’antiquité". Antiquaire, qui en est emprunté, est attesté une seule fois au XIIe siècle dans le sens latin de "copiste, glossateur" ; à partir de la fin du XVIe siècle, il est d’un usage assez courant pour désigner celui qui "s’applique à l’étude des œuvres de l’Antiquité", comme dans cet exemple : "c’est l’opinion des meilleurs antiquaires que le Querolus de Plaute et plusieurs autres comédies sont péries par l’injure du temps".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition), il est relevé avec un autre sens. C’est un "savant dans la connaissance des antiques (ou des vestiges) et qui en est curieux" (1694 : "il est devenu antiquaire, c’est un grand antiquaire") ; "celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."  (1762, 1798, 1832-35 : "tous les antiquaires conviennent que cette médaille est fausse"). Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens notent un changement important de désignation : "on substitue ordinairement aujourd’hui le nom d’archéologue à celui d’antiquaire". Le nom archéologue présente deux avantages sur antiquaire : formé de deux éléments grecs, il fait plus savant qu’antiquaire, qui n’est que latin, et il est récent, étant attesté pour la première fois en 1812.

En quelques siècles, le nom a désigné des personnes ayant des activités différentes, comme le constatent les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65). Ils complètent la définition ("personne qui s’occupe de la recherche et de l’étude des monuments de l’antiquité, comme les anciennes médailles, les livres, les statues, les sculptures, les inscriptions, en un mot ce qui peut lui donner des lumières à ce sujet") par cette remarque : "autrefois il y avait différentes autres espèces d’antiquaires : les libraires ou les copistes, c’est-à-dire eux qui transcrivaient en caractères beaux et lisibles ce qui avait auparavant été seulement écrit en notes, s’appelaient antiquaires. Ils furent aussi dénommés calligraphes". Même les guides étaient nommés antiquaires : "dans les principales villes de la Grèce et de l’Italie, il y avait d’autres personnes distinguées que l’on appelait antiquaires, et dont la fonction était de montrer les antiquités de la ville aux étrangers, de leur expliquer les inscriptions anciennes, et de les assister de tout leur pouvoir dans ce genre d’érudition".

Quant à Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), il réserve le nom antiquaire aux "savants curieux en médailles, bustes, statues, inscriptions, manuscrits, antiques" et il critique l’usage que Ménage, ce savant du XVIIe siècle, fait du nom antiquaire, y donnant le sens que le mot avait au XVIe siècle : "celui qui s’applique à l’étude des œuvres de l’antiquité". Ainsi, "Ménage applique ce mot à gens attachés aux anciennes méthodes dans les belles-lettres", comme dans cet exemple : "le cardinal du Perron, Bertaut, Desportes et Malherbe ont été les premiers qui ont ordinairement observé de ne point mettre en vers des mots, finissant par une voyelle masculine, devant des mots qui commencent par une voyelle (ce qu’on appelle des hiatus), ce qui fait une des grandes beautés de notre poésie. Je sais que cette règle n’est pas approuvée par quelques antiquaires". La sentence de Féraud est tranchée : "le mot est impropre" et il ajoute : "certainement les vrais antiquaires de ce temps-là se mettaient fort peu en peine des innovations bonnes ou mauvaises qu’on faisait en poésie" (et pour cause : ils n’étudiaient que les monuments, les statues ou les médailles). Féraud épingle un autre emploi d’antiquaire, qu’il a lu dans une histoire de l’Angleterre au sens de "savants appliqués aux recherches des lois, usages et coutumes antiques" et qui transpose selon lui le mot anglais antiquary, comme dans cet exemple : "quelques antiquaires ont pensé que ces compensations (en argent) n’avoient lieu que pour le meurtre volontaire". La conclusion de Féraud est nette : "c’est évidemment un anglicisme, une traduction trop littérale du mot anglais antiquary, employé par M. Hume".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) réussit à unir le sens de "philologue" et celui "d’archéologue" ou la définition d’antiquaire en usage au XVIe siècle (et l’emploi qu’en fait Ménage) et la définition classique ("celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."). L'antiquaire étudie aussi les textes anciens : c’est "celui qui s’applique à l’étude de l’antiquité, en expliquant les anciennes médailles, les inscriptions, l’usage et la forme des vases et des instruments antiques, en restituant les vieux manuscrits, et cherchant d’autres lumières qui puissent jeter du jour sur l’histoire et les usages des anciens temps". L’antiquaire est donc philologue, épigraphiste et archéologue. Dans la langue du Moyen Age, en paléographie, c’était aussi "un copiste qui écrivait en lettres capitales antiques".

 

C’est à la fin du XIXe siècle, en 1890, qu’antiquaire est attesté dans le sens moderne de "marchand d’objets anciens", sous l’influence de l’allemand Antiquar, "marchand d’antiquités, bouquiniste". C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "celui, celle qui recherche pour les vendre des objets anciens". L’exemple qui l’illustre est éloquent : "le nombre des magasins d’antiquaires croît chaque jour". C’est donc au début du XXe siècle que les bourgeois français se sont pris de passion pour les objets anciens – sans doute pour donner à leur lignée une ancienneté dont elle était dépourvue. Les académiciens ajoutent : "antiquaire désignait autrefois celui qui s’adonnait à l’étude des objets antiques : on dit ordinairement aujourd’hui archéologue".

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme vieilli le sens qu’a eu antiquaire pendant au moins trois siècles : "savant qui se livre à l’étude des monuments, des objets d’art ainsi que des inscriptions et des manuscrits antiques" (à la fois archéologue, épigraphiste et philologue), tandis que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) le jugent très vieilli au sens de "personne qui étudie les objets, les œuvres d’art et les civilisations antiques" ("la Société des antiquaires de France"), précisant : "on dit aujourd’hui archéologue".

En un siècle et demi, les humanités ont évolué. Elles étaient affaire de curiosité, de culture, d'honnêteté; elles deviennent de la science ou elles croient être des sciences. De fait, les noms qui désignent les savants se font grecs, comme les entomologistes, les physiciens, les chmistes, les  mathématiciens, etc. Ils ne sont plus antiquaires, mais archéologues, épigraphistes, philologues.

 

28 janvier 2008

Désinvolte

 

 

L’adjectif italien disinvolto (attesté en 1618), dont est emprunté désinvolte, est, si l’on en croit les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), emprunté de l’espagnol desenvuelto (attesté en 1495) qui est la forme de participe passé du verbe desenvolver "développer" et, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), un adjectif formé par dérivation (à l’adjectif involto, "enveloppé" ou "embarrassé", serait ajouté le préfixe négatif dis), qui signifie "qui n’est pas enveloppé, qui est dégagé". La bonne étymologie est la première ; en revanche, la seconde en dit plus long sur le sens "favorable" de désinvolte.

C’est en 1677 chez Mme de Sévigné ("les Espagnols appellent cela desembuelto ; ce mot me plaît") et en 1740 chez Saint-Simon (in Mémoires), au sens de "d’allure libre et dégagée", que ce mot est attesté en français ; il est enregistré deux siècles plus tard dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré et dans le même sens positif que celui qu’y donnent Mme de Sévigné et Saint-Simon : "qui est à l’aise, sans embarras ni gêne, dégagé, alerte". Le sens est illustré d’extraits de Saint-Simon ("en la place de Rosen, le roi mit Artagnan, homme désinvolte, et qui n’entendait pas moins bien les souterrains de la cour") et de Voltaire ("après toutes les scènes de carnage dont il venait d’être témoin, Birton était aussi gai et aussi désinvolte que s’il était revenu de la comédie" ; "ne suis-je pas un grand politique ? et cette politique n’est-elle pas très désinvolte ?"). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), c’est le même seul sens positif qui est exposé : "qui est dégagé dans ses mouvements et aussi dans sa manière d’être"  (exemple : "il est désinvolte malgré son âge").

Le sens défavorable est moderne et s’il n’élimine pas le sens premier et positif ("qui est étonnamment dégagé dans ses mouvements", Trésor de la langue française : "Yann, vigilant et alerte, (...) l’allure désinvolte comme qui n’a pas de soucis", Loti, Pêcheurs d’Islande, 1886), il tend à l’effacer peu à peu. Les auteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi ce sens moderne : "en parlant d’une personne, de ses attitudes, de ses manières, etc., péjoratif, qui montre une liberté excessive, voire inconvenante". Les deux sens sont enfin exposés par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "qui est dégagé, souple dans ses mouvements, son allure" et "qui manifeste une liberté excessive ; impertinent, sans-gêne".

L’extrait cité dans le Trésor de la langue française (Mme de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958 : "exubérant, désinvolte, insolent, au collège il lui arrivait souvent de chahuter") et le contexte scolaire dans lequel désinvolte est employé (Mme de Beauvoir était professeur) laissent penser que cet adjectif a pris un sens négatif à l’école. Les écoliers et collégiens étant censés ne jamais bouger et garder la tête basse ou l’échine courbe, les "enseignants" en ont abusé pour fustiger les élèves qui leur paraissent trop libres, non seulement dans leur allure ou façon de se tenir, mais dans leur travail – crime suprême aux yeux de la caste pédagogique.

 

 

 

27 janvier 2008

Drogman

 

 

 

 

Ce mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1762 (quatrième édition) et dans d’autres dictionnaires (Féraud, Littré, Trésor de la langue française, etc.). La forme la plus courante est drogman ; mais le mot apparaît sous d’autres formes : dragoman ou même drogoman. Le mot est ancien. Il est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme drogeman, puis droguement, au sens "d’interprète". Ainsi chez Villehardouin : "l’empereur entra en une chambre, et n’i mena fors (sauf) l’impératrice, sa femme, et son drughemant et son chancelier, et les quatre messagers", et Joinville : "il y avait des gens là qui savaient le sarrazinois et le français, que l’on appelle drugemens qui enromançaient (mettaient en langue romane) le sarrazinois au comte Perron". Le mot existe en ancien provençal (drogoman) et en italien (dragomanno). Il est emprunté du grec de Byzance, lui-même emprunté de l’arabe d’Égypte. Il a la même origine que truchement.

Il est relevé dans ce sens dans le Dictionnaire de l’Académie française : "c’est le nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements dans les échelles du Levant" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition), dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788, Féraud : "nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements, dans les échelles du Levant et qui parait souvent dans les relations de ce pays"), chez Littré (1863-77 : "interprète dans les échelles du Levant" ; Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, "je me rendis chez le drogman de Son Excellence"), dans le Trésor de la langue française (1971-94 : "dans l’Empire ottoman, interprète en fonction dans les ambassades et consulats européens"). D’un dictionnaire à l’autre, la définition s’affine. Féraud (1788) critique les auteurs du Dictionnaire de Trévoux qui relèvent "dragoman, qui est aujourd’hui un barbarisme" (pour ce lexicographe, est barbare ce qui est du passé). Les académiciens, en 1798, notent que "quelques-uns écrivent drogueman" ; en 1832-35, ils ajoutent ces exemples : "les drogmans d’un ambassadeur ; premier drogman ; les drogmans de la Porte", qui circonscrivent l’emploi de ce mot dans les relations internationales, en particulier avec l’empire ottoman, comme l’affirment, un siècle et demi plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française. Littré (1863-77) rappelle que "Voltaire a dit drogoman (c’est la forme provençale ou italienne) : c’est quelquefois un drogoman, c’est-à-dire un interprète du divan qui obtient cette place". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’allusion à la Porte disparaît ("les drogmans d’un ambassadeur, premier drogman"), l’empire ottoman ayant été démantelé quelques années auparavant (en 1920). Peu à peu le mot sort de l’usage. Vieilli ou histoire, précisent les auteurs du Trésor de la langue française. "Anciennement, dans l’Empire ottoman et les pays du Levant, employé chargé de diverses tâches, et, principalement, de la fonction d’interprète; voir aussi truchement", écrivent les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire.

 

 

 

26 janvier 2008

Truchement

 

Truchement ou trucheman

 

 

 

Emprunté du nom arabe tarjoman, qui signifie "interprète, traducteur", le nom truchement a eu longtemps une orthographe flottante : il est écrit trucheman dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1694 ; truchement en 1718 et 1740, trucheman ou truchement en 1762, 1798, 1835, 1878 et chez Littré, la syllabe finale man, conforme à l’étymologie, étant devenue ment par confusion avec le suffixe – ment.

Au XIIe siècle, il est attesté au sens "d’interprète" dans La Prise d’Orange : "drugement sommes d’Afrique et d’outre mer" (cf. Montaigne : "je parlai à l’un des Indiens d’Amérique fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal.... que je n’en pus tirer guère de plaisir"). Au XVe siècle, Charles d’Orléans l’emploie au sens de "personne qui parle à la place d’une autre, porte-parole, représentant" : "Et qui n’a pas langage en lui / Pour parler selon son désir / Un truchement lui faut quérir". Au milieu du XVIe siècle, il s’enrichit d’une nouveau sens : "ce qui exprime, fait comprendre, connaître" : "il n’est point de meilleur truchement des lois que la coutume" et "la parole [...], c’est le truchement de notre âme" (1580, Montaigne).

 

Nicot, dans son Trésor de la langue française (1606), y consacre un article relativement long, dans lequel il définit moins le sens du mot qu’il ne décrit la fonction : "c’est un qui interprète les langages inconnus respectivement de deux ou plusieurs personnes de diverse langue conférant ensemble". Il ajoute : "selon ce, on dit qu’un prince et un ambassadeur ont parlé par trucheman, c’est-à-dire, par interposition d’un qui exposait tant leur langage inconnu à celui à qui ils parlaient que le parler à eux inconnu de celui qui leur faisait réponse". Comme le mot n’est pas latin, Nicot s’attarde sur son origine : "il vient du mot chaldéen targeman, qui signifie "expositeur", lequel vient de targum, mot chaldéen aussi, qui signifie exposition d’une langue en autre" (autrement dit : traduction). "Et à présent encore, argue-t-il, au pays de Syrie et adjacents, le mot drogoman (autre forme de trucheman) est en usage, qui est fait dudit Chaldée". Il faut comprendre par langue chaldéenne ce que l’on nomme l’araméen. Nicot refuse aux arabes la paternité de ce mot : "les arabes, écrit-il, l’usurpent de même, ce qui a fait dire à Antoine Nebrisse que c’est un mot arabique".

 

Les académiciens relèvent, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les deux sens les plus anciens de truchement, "interprète" et "porte-parole" : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent des langues différentes, ce qu’ils se disent l’un à l’autre" (exemple : "c’est le trucheman des ambassadeurs français qui vont en ce pays-là ; s’expliquer par un trucheman ; il n’a pas besoin de trucheman, il sait la langue du pays" et "il se dit figurément d’une personne qui parle en la place d’un autre, qui explique les intentions d’un autre" (exemples : "cet homme-là bégaie si fort qu’il aurait besoin de trucheman ; il parle d’une manière assez intelligible, il ne lui faut point de trucheman", 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les trois sens apparus du XIIe au XVIe siècle : "celui qui explique à des personnes qui parlent des langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "une personne qui parle à la place d’une autre, qui exprime les intentions d’une autre" ; "ce qui fait comprendre", comme chez La Fontaine ("ses regards, truchements de l’ardeur qui la touche") ou chez Molière ("ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, s’il n’a pour truchement l’écriture ou la voix"), comme les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent deux langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "personne qui parle à la place d’une autre, qui explique les intentions d’une autre" ; "il se dit aussi figurément de ce qui fait comprendre ce que l’on n’exprime pas par des paroles" (exemple : "les yeux sont les truchements du cœur").

La locution "par le truchement de", attestée à compter de 1896, est relevée dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par le truchement de quelqu'un, de quelque chose ; par l’intermédiaire, l’entremise de quelqu’un ; au moyen de quelque chose". La définition est suivie de la remarque : "d’après Hanse (1987), si le sens premier de "interprète", de "personne qui sert d’intermédiaire" a vieilli et que le mot s’emploie surtout dans par le truchement de, "par l’intermédiaire de", il faut cependant éviter de dire : par le truchement d’un interprète, car une certaine conscience subsiste du sens premier".

 

 

15 janvier 2008

Dogme

 

 

 

 

En latin, dogma est un mot de la philosophie attesté chez Cicéron (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934) au sens de "théorie, opinion, croyance". Dans la langue latine de la chrétienté, ce mot signifie "croyance", mais il ne désigne plus que la croyance orthodoxe ou catholique, la seule qui soit vraie (ou jugée telle).

Le mot français, emprunté de ce mot latin, lui-même emprunté du grec, est enregistré dans tous les dictionnaires, à compter du Dictionnaire universel de Furetière (1690). La définition qui en est donnée à la fin du XVIIe siècle serait tenue aujourd’hui pour caduque et même injurieuse, parce que ce mot désigne aussi bien ce qu’enseignait la religion que ce qu’enseignaient la philosophie et les sciences. Autrement dit, la science et la philosophie étaient placées sur le même plan que la foi ou la religion, ou inversement le religion était tenue pour une science. Les modernes s’indigneraient à coup sûr, s’ils entendaient un habile leur démontrer que leur science n’est pas différente de la religion.

Quoi qu’il en soit, c’est bien ainsi que Furetière définit le nom dogme : "maxime, axiome ou principe, ou propositions en quoi consistent les sciences", définition qui est reprise dans la première édition du Dictionnaire de la l’Académie française (1694) : "maxime de religion ou de science". Certes Furetière précise que dogme "se dit particulièrement des points de religion" (exemples : "les dogmes de la foi ; ce dogme a été condamné dans un tel concile ; les dogmes des stoïciens étaient la plupart des paradoxes") et les académiciens illustrent la définition d’exemples relatifs à la religion : "les dogmes de la foi, de la religion, de la philosophie", "ces décrets sont reçus quant au dogme, et non pas quant à la discipline". Il n’en reste pas moins vrai que, chez les classiques (et cela va durer longtemps), la vérité s’exprime comme un dogme ou devient un dogme, dès qu’elle est une vérité.

Au cours du XVIIIe siècle, le nom dogme perd de son extension ; autrement dit, les réalités auxquelles il réfère sont de plus en plus limitées et le nom est exclu des sciences. Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), il n’y a plus de dogme dans la science. Le nom, propre à la grammaire et à la théologie, est défini ainsi : "maxime, sentiment, proposition ou principe établi en matière de religion ou de philosophie". Les exemples sont pris dans le christianisme et chez les stoïciens : "ainsi nous disons les dogmes de la foi : tel dogme a été condamné par tel concile ; l’Eglise ne peut pas faire de nouveaux dogmes, elle décide ceux qui sont révélés ; ce qui est dogme dans une communion paraît erreur ou impiété dans une autre ; ainsi la consubstantialité du verbe et la présence réelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie, qui sont des dogmes pour les catholiques, révoltent étrangement, quoique sans raison, les ariens et les sacramentaires ; les dogmes des stoïciens étaient pour la plupart des paradoxes ; les dogmes spéculatifs qui n’obligent les hommes à rien, et ne les gênent en aucune manière, leur paraissent quelquefois plus essentiels à la religion que les vertus qu’elle les oblige à pratiquer ; ils se persuadent même souvent qu’il leur est permis de soutenir et de défendre les dogmes aux dépens des vertus".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens abandonnent la définition générale de la première édition ("maxime de religion ou de science") et optent pour une définition restrictive ("point de doctrine") limitée à ce qui est objet d’enseignement : "point de doctrine, enseignement reçu et servant de règle", précisant avec prudence que le mot "se dit principalement en matière de religion"  (exemples : "les dogmes de la religion ; les dogmes de la Foi sont immuables, mais la discipline peut recevoir des changements") et qu’il se dit aussi en philosophie : "les dogmes de la philosophie" sont "les vérités que la philosophie enseigne".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reproduit la définition du Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771) : "maxime, axiome, principe" et celle des académiciens (quatrième édition, 1762) : "point de doctrine, enseignement reçu et servant de règle" (citée ci-dessus) et il tranche nettement en faveur des académiciens : "l’Académie définit bien ce mot ; la définition de Trévoux ne vaut rien", affirme-t-il, oubliant que celui-ci a reproduit la définition de la celle-là (première édition, 1694). justifiant ainsi son arrêt : "il y a beaucoup d’axiomes, de maximes, de principes qui ne sont pas des dogmes". Le domaine de validité de ce nom est la religion : "il se dit principalement de la religion, et par extension de la philosophie"  (exemples : "les dogmes de la Foi, les dogmes de la Philosophie, les vérités qu’elle enseigne"), annonçant une évolution sémantique inquiétante, qui se vérifie au XXe siècle : "on dit aussi quelquefois les dogmes de la politique" (exemple : "le dogme politique des Gaules (a été) la pleine et entière souveraineté du Prince").

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, le nom dogme est confiné dans la religion, débordant parfois dans la philosophie : "point de doctrine, proposition ou principe établi, ou regardé comme une vérité incontestable ; il se dit surtout en matière de religion et de philosophie" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; "terme de théologie et de philosophie, point de doctrine établi comme fondamental, incontesté, certain" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Au XXe siècle, alors que la philosophie se substitue presque complètement à la théologie et que la nouvelle religion sociale et scientiste efface peu à peu les derniers vestiges de l’ancienne religion, la restriction de dogme se poursuit. Le mot est exclu de la philosophie dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "point de doctrine, proposition ou principe établi ou regardé comme une vérité incontestable ; il se dit surtout en matière de religion" (exemples : "les dogmes de la religion, des dogmes religieux ; par extension des dogmes politiques, littéraires, etc.").

Les auteurs des dictionnaires modernes, aussi bien ceux du Trésor de la langue française (1971-94) que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication), s’efforcent de distinguer nettement le sens de dogme dans la religion catholique des emplois de ce même mot dans d’autres domaines, telle la philosophie. En religion, c’est un "point de doctrine contenu dans la révélation divine, proposé dans et par l’Église, soit par l’enseignement du magistère ordinaire et universel (dogme de foi), soit par le magistère extraordinaire (dogme de foi définie) et auquel les membres de l’Église sont tenus d’adhérer" (exemples : "dogme de la Communion des Saints, de l’enfer, de l’Eucharistie ; dogme de l’immortalité, de la présence réelle, de la Providence, de la Rédemption, du péché originel, de la Trinité, de l’Immaculée Conception, de l'infaillibilité pontificale"). L’emploi de dogme dans la philosophie et l’idéologie est circonscrit à des écoles philosophiques singulières, ce qui est une manière de relativiser la valeur supposée universelle du dogme : "thèse admise dans une école philosophique particulière" (les dogmes stoïciens, platoniciens). L’article de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie est moins long que celui du Trésor de la langue française, mais il distingue aussi les deux domaines d’emploi : "religion catholique, vérité tirée de la révélation et proposée par l’Église à la foi des fidèles" et "dans une morale, une philosophie, une théorie, point de doctrine établi ou regardé comme une vérité incontestable".

 

L’évolution de la pensée en Europe, du XVIIe au XXe siècle, se résume dans le mot dogme à une rapide séparation de la religion et de la science, puis à une lente distinction de la religion et de la philosophie. Tout était ramené à la religion ; plus rien ne l’est, du moins dans les pays catholiques ou anciennement catholiques. C’est ce que montre l’histoire du nom dogme. Pourtant, il n’est pas sûr que cette façon heureuse de raconter l’histoire des idées, dont les auteurs de dictionnaires se font les hérauts, soit pertinente ou qu’elle ne cache pas des phénomènes autrement plus inquiétants : non pas la séparation de la science et de la philosophie d’avec la religion, mais l’absorption de la science et de la philosophie par la nouvelle religion tout idéologique, qui cache les dogmes de son idéologie sous le social qu’elle exhibe.

 

14 janvier 2008

Investissement

 

 

 

 

Dérivé du verbe investir, le nom investissement est enregistré dans la première édition du Dictionnaire de Trévoux en 1704 au seul sens "d’action d’investir une place forte" et dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de 1718 (deuxième édition), au seul sens "d’action d’investir une place, une ville pour l’assiéger" ("l’investissement de la place a été fait promptement, à propos, etc.", 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Les encyclopédistes (1751-65) le définissent ainsi : "investissement, dans l’art militaire, c’est l’action d’entourer une place de troupes pour se préparer à en faire le siége dans les formes". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend ces définitions : "action d’investir une place, une ville, une maison, c’est-à-dire de les entourer et d’en couper toutes les communications".

 

Les sens modernes (financier et psychique) sont très récents. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), trois homonymes investissement sont distingués et sont définis dans trois articles successifs. Le sens militaire est défini ainsi : "manœuvre stratégique qui consiste à investir l’ennemi ou une position militaire ; résultat de cette action". Les synonymes en sont blocus, siège, encerclement et les antonymes débloquement, levée du blocus. Ce sens militaire a suscité, par métaphore (en fait, c’est le renouvellement de la métaphore, usée à force d’avoir trop servi, de la femme comme place forte à prendre d’assaut), un sens figuré, glosé ainsi dans le Trésor : "manœuvre d’approche et d’enveloppement pour dominer quelqu’un, capter sa confiance ou le séduire", comme dans cet extrait de Duhamel : "il avait, pendant des mois, pendant des années, poursuivi la plus savante et la plus insinuante des cours. Le succès brusque, inopiné, presque déroutant pour lui, de ce long investissement l’avait jeté, les premiers mois, dans de violents transports d’orgueil" (1938).

Le sens financier est attesté pour la première fois en 1924. Dans le Trésor de la langue française, c’est le deuxième homonyme, ainsi défini : "action d’investir des capitaux dans un secteur économique" et "par métonymie, au pluriel, les capitaux investis" (exemples : "investissements étrangers, de longue durée, nationaux, privés, publics, productifs").

Le troisième homonyme est apparu en psychanalyse en 1949 ; de là, il s’est étendu à tout ce qui est psy et soc – c’est-à-dire à presque tout. C’est la traduction mot à mot de l’allemand Besetzung, signifiant "action d’occuper militairement un lieu, une ville, un pays" (action dont les Allemands ont été coutumiers pendant deux siècles) et qui a été employé au figuré par Freud en 1895. Il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française : "fixation d’une énergie affective sur un objet qui se trouve ainsi chargé d’une signification particulière pour le sujet". L’investissement peut être conscient ou inconscient ; quoi qu’il soit, il est toujours, comme l’indique son origine martiale, plein d’énergie, comme dans cet extrait délicieux, qu’on ne peut lire qu’ironiquement : "ce processus d’investissement de l’idéal du moi par la libido narcissique" (1950).

 

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens montrent plus de bon sens que les savants lexicographes du Trésor de la langue française, quand ils tiennent investissement pour un mot polysémique (il a trois sens) plutôt que comme trois homonymes. Ce sont le sens militaire ("action d’investir une place, une ville ; le résultat de cette action"), le sens financier ("placement de fonds en vue d’obtenir des revenus ; affectation de ressources financières à l’acquisition de biens nécessaires à la création ou au développement des moyens de production d’une entreprise ; par métonymie, les fonds ainsi investis ; les moyens de production ainsi créés") ; le sens psychiatrique ("fixation d’intérêt affectif et d’énergie psychique sur un objet, une représentation, etc."). En ne répartissant pas ces trois sens dans trois entrées homonymiques, c’est-à-dire en conservant à investissement sa cohérence sémantique, les académiciens font apparaître deux lois qui régissent le monde moderne : 1) l’économie ou la finance est la guerre continuée par d’autres moyens ; 2) le psychisme moderne est un champ de bataille où se livrent en permanence les guerres de tous contre tous et de soi contre tous les autres.

 

 

 

13 janvier 2008

Pression

 

 

 

En latin, le nom pressio est employé assez rarement. C’est un terme technique qui a pour sens "pesanteur, poids", "point d’appui (d’un levier)", "treuil" (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934). En français, pression, emprunté de pressio, est attesté en 1649 chez Pascal, où il désigne la pesanteur et la pression de l’air. C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1718 (deuxième édition) : "terme de physique, action de presser ; la pression de l’air" (1740, 1762, 1798). Dans la sixième édition, la définition identique s’enrichit de nouveaux exemples : "la pression de l’air ; la pression que l’air exerce ; la pression que ce corps reçoit, éprouve ; ce corps a cédé à la trop grande pression qu’il éprouvait ; machine à vapeur à haute, à moyenne pression".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert montre que la pression est un principe général propre à tous les corps : "physique, c’est proprement l’action d’un corps qui fait effort pour en mouvoir un autre ; telle est l’action d’un corps pesant appuyé sur une table horizontale". Entre autres corps, les fluides et l’air ont une pression propre et mesurable, mais aussi, selon les cartésiens, la lumière, ces philosophes étant persuadés "que la différence des couleurs vient des différentes modifications que reçoit cette pression par la surface des corps sur lesquels le milieu agit". A cela, Newton objecte que, "si la lumière ne consistait que dans une simple pression sans mouvement réel, elle ne pourrait agiter et échauffer comme elle fait les corps qui la renvoient et la rompent". D’Alembert rappelle aussi que "beaucoup d’effets que les anciens attribuaient à l’horreur du vide sont aujourd’hui unanimement attribués à la pression et au poids de l’air".

 

En 1789 est attesté pour la première fois le sens social de pression : "influence, action sur" (Le Moniteur). La date est éloquente : la nouvelle religion sociale et solidaire commence à supplanter l’ancienne religion transcendante. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever le nouveau sens social : "figuré, contrainte exercée sur quelqu’un". Le seul exemple qui l’illustre est "la pression des circonstances". Ce sens est glosé ainsi dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "pression se dit figurément d’une sorte de contrainte morale exercée sur les personnes" (exemples : "exercer une pression sur quelqu’un pour en obtenir quelque chose, la pression des circonstances, il céda sous la pression de l’opinion publique").

Ce qu’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe de ce sens social dans la seconde moitié du XXe siècle : "au figuré, force s’exerçant sur une personne ou un groupe et influençant d’une manière ou d’une autre le comportement individuel ou groupal soit dans le sens où s’exerce la pression, soit en suscitant des réactions à la pression ou des réactions négatives". La définition est du philosophe mâtiné de sociologue Mucchieli, dont les manuels ont détourné des millions de potaches de toute réflexion. Les syntagmes dans lesquels s’emploie pression sont "céder, résister, se soustraire à la pression, exercer une pression, sentir la pression, pression intérieure, morale, nerveuse, sociale, de la concurrence, de l’histoire, etc.". Le succès de ce sens social est tel qu’il suscite des expressions telles que moyen(s) de pression, faire pression sur, sous la pression de, avoir la pression ("les journalistes sportifs emploient de plus en plus souvent cette expression qui signifie que le public attend le maximum de l’athlète et que cette exigence exerce une pression sur lui"), pression démographique, pression fiscale, parafiscale, groupe de pression, c’est-à-dire un "groupement de personnes ayant soit des intérêts économiques communs soit des convictions politiques, philosophiques ou religieuses communes et qui, disposant en général de moyens importants, engage une action sur l’opinion publique, les partis politiques, le parlement ou le gouvernement pour faire triompher ses intérêts ou ses points de vue". Dans groupe de pression se condense ce qu’est la société, quand elle est sous-tendue par la religion sociale et solidaire moderne : l’idéal de solidarité y est si fort que certains sont plus solidaires que d’autres et usent d’innombrables biais pour imposer leur propre solidarité à tous.

 

Encore une fois, un terme scientifique, employé dans de nombreux domaines (physique, météorologie, physiologie, etc.) avec un sens technique précis, a été extrait de son champ originel et déplacé vers le social pour désigner l’essence même de la société moderne. On comprend que ce soit les sociologues qui aient procédé à ce transfert. Comme dans les cas de cannibalisme, ils ont ingéré les vertus dont ils étaient dépourvus, celles des sciences exactes.

Ou comment se barbouiller de science sans s’aventurer à en faire.

 

09 janvier 2008

Série

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) note, à l’article série, que ce mot "n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1762, et encore au seul sens mathématique" : " c’est un néologisme du XVIIIe siècle ; on voit par ses acceptions actuelles comme ce mot s’est développé ". La remarque est juste ; Littré constate que le mot s’est développé, mais il n’analyse pas comment cela s’est fait.

En latin, series a pour sens, selon Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) "file, suite, rangée enchaînement (d’objets qui se tiennent)" ; au figuré "suite, enchaînement de faits et de pensées" ou "enchaînement des préceptes d’un art" ; enfin "lignée des descendants, descendance". Le nom série, qui en est emprunté, est, lorsqu’il est introduit en français en 1715, un mot savant, dont l'emploi est limité aux seules mathématiques : "suites ou séries infinies, à propos des thèses de Bernoulli" (sans doute Jacques, 1654-1705, professeur de mathématiques à l’Université de Bâle, ou peut-être son cousin Jean, mathématicien aussi, 1667-1748). C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : "terme de mathématique, suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" (exemples : "série infinie, trouver la somme d’une série").

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le mot commence à migrer hors des nombres. Diderot l’emploie dans un essai sur la physiologie (publié en 1784 : "mais comment la liaison s’introduit-elle entre les sensations, les idées, et les sons de manière non pas à former un chaos de sensations, d’idées et de sons isolés et disparates, mais une série que nous appelons raisonnable, sensée ou suivie ?") et dans un sens esthétique (Salon de 1767-68 : "une série de vieilles impressions"). Le premier lexicographe qui ait noté la migration de série hors des mathématiques est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "un auteur moderne" l’emploie dans un ouvrage d’histoire : "la campagne d’Italie de 1745 ne fut qu’une série continuelle de succès" ; un autre, à propos d’une suite de réflexions : "ce discours n’est qu’une série de réflexions très ordinaires", ce qui suscite l’agacement d’un polygraphe du Mercure : "pourquoi se servir d’un terme technique inconnu au commun des lecteurs, quand il en existe un (suite) que tout le monde connaît ?". Série est perçu à la fin du XVIIIe siècle comme un néologisme savant.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que la grande migration de série commence. D’abord dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition) : "on dit une série de propositions mathématiques, théologiques ; une série de questions ; une série d’idées, pour dire une succession d’idées qui naissent les unes des autres". Le mot reste propre aux sciences ou à la méthode : "division où les objets qu’on veut dénombrer sont classés de suite" (exemples : "pour faciliter l’étude des plantes, on les a partagées en différentes familles ou séries" et "cette loterie est divisée en tant de séries"). Dans la sixième édition (1832-35), le sens mathématique est cité à la fin, les académiciens exposant les sens du général (ou de ce qu’ils croient être le général) au particulier : d’abord "suite, succession" ("une série de propositions, de questions, d’idées, de faits") ; ensuite les "différentes divisions dans lesquelles on classe, on distribue des objets nombreux" (exemple : "cette loterie est divisée en tant de séries ; la première, la seconde, la troisième série") ; enfin "il se dit particulièrement, en mathématiques, d’une suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" ("série infinie, trouver la somme d’une série").

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1862-77), série s’étend aux sciences ("terme de chimie, réunion de corps homologues" et "terme de zoologie, disposition des différents animaux, telle que l’on passe successivement d’un groupe d’organisation moins compliqué à un groupe d’organisation plus compliqué") ou à l’ordre social : "une série de questions, d’idées, de sons, de faits", comme dans cet extrait de Laplace : "l’homme a porté ses regards dans l’avenir ; et la série des événements que le temps doit développer s’est offerte à sa vue" ; à la didactique : "ordre de faits, de choses, d’êtres d’une nature quelconque, classés suivant une même loi, d’après un même mode" ; à la philosophie positive : "série des sciences, arrangement établi dans les sciences fondamentales et abstraites par Auguste Comte, et dans lequel la science supérieure est plus compliquée que la science immédiatement inférieure ; ce sont les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie"; aux théories de Fourier : "ensemble de divers groupes échelonnés en ordre ascendant et descendant, et particulièrement travailleurs appliqués à un ordre déterminé de fonctions et classés par groupes".

Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire, ajoutent aux trois sens relevés un siècle plus tôt le sens industriel nouveau : "fabriquer en série, fabriquer en gros un grand nombre d’objets sur le même modèle, produire d’un même modèle un grand nombre d’exemplaires". Cette huitième édition a été publiée en 1935 ; elle est quasiment contemporaine de l’apparition dans l’industrie de la fabrication en série. Il a fallu que le phénomène frappe les esprits pour qu’il apparaisse dans un dictionnaire de mots, qui ne passe pas pour moderne et dont les auteurs sont généralement qualifiés de passéistes.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’extension des emplois de série se poursuit, comme l’atteste le très long article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) ; elle s’accentue ; elle déborde de toutes parts : arts, sciences exactes, sociales et humaines, techniques (botanique, chimie organique, radioactive, économie, géologie, linguistique, mathématiques, musique, philosophie, physique, sports, sylviculture). Dans ce dictionnaire, la suite ou la succession de nombres qu’était la série devient un "ensemble" : "ensemble d’œuvres qui possèdent entre elles une unité et forment un tout cohérent" (concertos, dessins, esquisses, gravures, opéras, photographies, romans, sonates, symphonies, tableaux, feuilletons, épisodes, etc.). Le mot s’étend sans cesse à de nouveaux domaines, alors que son sens, tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française, se spécialise : il devient "structural", alors qu’il ne l’était pas au XIXe siècle : non plus une suite ou une succession, mais un "ensemble composé d’éléments de même nature ou ayant entre eux une unité" ou "ensemble dont les éléments homogènes qui le composent sont ordonnés selon une ou plusieurs variables : le temps, la fonction, etc.", c'est-à-dire une structure. Ce dernier sens est ou serait illustré par cet extrait de Zola : "sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement" (1893) ; en fait, ce que décrit Zola, c’est une suite de dossiers, non pas un ensemble organisé de dossiers. Le second extrait (Edouard Estaunié, 1896) s’accorde mal au sens qu’il est censé illustré : "Léonard aussi retrouvait, comme en un coin d’armoire longtemps fermée, des séries analogues de noms classés par dates, sans souci de géographie ou de tactique". Certes les noms sont classés par dates, mais la série n’a pas la cohérence d’un ensemble organisé : "sans souci de géographie ou de tactique".

 

08 janvier 2008

Sidération

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

 

Emprunté du latin sideratio (défini ainsi par M. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934 : "position des astres pour interpréter la destinée" ; "action funeste des astres et surtout du soleil, insolation"), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans les sens médical ("nécrose, gangrène") et astrologique (1560 "influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ces deux sens : "terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne" et "terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres , sans les illustrer d'un seul exemple.

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : "astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé" ; "médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc.". Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : "fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines".

 

Les emplois modernes de sidération, au sens de "grande surprise", "stupéfaction", qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent : il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français (Lexikon) de Sachs et Villate au sens de "frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine" ; en 1895, Paul Valéry l’emploie dans une lettre au sens "d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un", comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier "mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre" (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : "surprendre profondément quelqu’un" (synonymes : abasourdir, stupéfier).

 

Il en va de même du participe présent et adjectif sidérant. Il a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de "qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur" (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : "c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles" (Journal, 1889).

L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de "frappé d’un anéantissement subit des forces vitales" (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de "frappé brusquement d’une profonde stupeur". Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : "comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse" (Raboliot, 1925) et de La Varende : "elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait" (1941).

 

De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus (génitif : sideris), au sens "d’étoile, astres, ciel", le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point". D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : "retour à la même étoile") ; jour sidéral (1832 : "le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne"). Il ne semble pas, à lire ces définitions opaques, que les notions astronomiques auxquelles il est fait référence aient été parfaitement comprises par les académiciens. Littré, en revanche, dans son Dictionnaire de la langue française, définit assez clairement cet adjectif : "terme d’astronomie, qui a rapport aux astres" ("influence sidérale" ; "splendeurs sidérales", écrit Hugo ; "astronomie sidérale, étude des étoiles"). Pour ce qui est des emplois techniques, sidéral épithète de révolution, jour, heure, pendule, année, Littré, pour les faire comprendre, en illustre quelques-uns d’un extrait qui les explicite (ainsi de Delaunay, Cours d’astronomie : "le jour sidéral est un peu plus petit que le jour ordinaire ; il en diffère d’environ quatre minutes"), ou bien il se fait encyclopédiste : "année sidérale, temps compris entre deux coïncidences successives du centre du soleil avec une même étoile ; elle est de 365 jours 6 heures 9 minutes 12 secondes, un peu plus longue que l’année tropique ou solaire, et un peu plus courte que l’année anomalistique. L’année sidérale commence quand le soleil paraît être au point équinoxial du printemps, et se termine au retour apparent de l’astre au même point. L’année sidérale excède l’année tropique moyenne de 20 minutes et 20 secondes par suite de la précession des équinoxes".

 

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français ne lisaient pas chaque jour leur horoscope et ils n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les Français modernes qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité.

 

 

07 janvier 2008

Arraisonner





Attesté au début du XIIe siècle au sens "d’interpeller", "adresser la parole à quelqu’un" ("moult fièrement Carlun en araisunet" : soit, en français actuel, il interpelle Charles très fièrement), arraisonner est un des plus anciens mots de notre langue. A la fin du XIVe siècle, il prend le sens de "chercher à amener (quelqu’un) à un avis", "à le convaincre"  ("ils entrèrent en sa maison et lui arraisonnèrent et remontrèrent comment la bonne ville de Gand était en grand nécessité d’avoir un souverain capitaine"), et à la fin du XVIe siècle, dans le droit maritime, au sens de "reconnaître l’état, la situation d’un navire" ("fut envoyée après une barque, qui l’a arraisonnée").

Pourtant, il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1798 (cinquième édition) et dans un seul sens : "chercher à amener quelqu’un à un avis, en lui en donnant les raisons" (exemple : "on l’a arraisonné à ce sujet et il s’est rendu"). De même en 1832-35 (sixième édition). Les académiciens précisent qu’il "est familier et de peu d’usage" et qu’on "l’emploie aussi avec le pronom personnel dans le même sens" : "s’arraisonner avec quelqu’un", c’est "entrer en explication avec lui, chercher à lui faire entendre raison". L’article arraisonner de la huitième édition (1932-35) est plus complet : "chercher à amener quelqu’un à un avis, à une opinion, en lui donnant des raisons pour le déterminer", ce à quoi les académiciens ajoutent que, entendu dans ce sens,"il est vieux" ; et "en termes de marine, il s’emploie spécialement avec le sens de reconnaître le chargement, la destination, l’état sanitaire, etc., d’un navire qui aborde".
Un demi-siècle plus tôt, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) avait exposé ces deux sens : "chercher à persuader par des raisons" (Saint-Simon : "tandis que j’arraisonnais M. le duc d’Orléans, le roi consultait et sa famille et son conseil"), précisant "vieux en ce sens", et «"en termes de marine et de police sanitaire, s’informer d’où vient un vaisseau et où il va". Dans ce dictionnaire, sont énumérés dans la partie historique, du XIe au XVIe siècle, les divers emplois d’arraisonner, dont voici quelques exemples : "moult durement fut d’eux arraisonné" ; "Charlon [il] appelle, prit l’en à arraisnier" ; (XIIIe siècle) "li rois puis l’arraisonne mout débonnairement" ; (XVe siècle) "si avisa temps et lieu au plus bref qu’il put arraisonner les Genevois de cette chose" ; (XVIe siècle) "il était singulièrement aimé et bien voulu de la commune, pour une gracieuse façon qu’il avait de saluer, caresser et arraisonner privément et familièrement tout le monde". Compte tenu de l’ancienneté de ce verbe, il est incompréhensible qu’il ait été relevé dans les dictionnaires aussi tardivement. Peut-être les académiciens l’ont perçu comme familier.

Quoi qu’il en soit, les erreurs ou les malentendus se perpétuent dans les dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle. Littré juge vieux arraisonner au sens de "chercher à persuader par des raisons" ; de même les académiciens en 1932-35. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne font précéder la définition d’aucune mention de ce type. C’est "s’adresser à quelqu’un et essayer de le convaincre" et "raisonner quelqu’un, chercher à le convaincre de se faire une raison ". La Varende et Balzac l’emploient dans ce sens. En droit, c’est "proposer ses raisons, haranguer, parler, accuser, citer en justice" et dans la langue de la marine, arraisonner un navire, c’est "questionner le capitaine à l’arrivée du navire à un port ou procéder à une visite du bâtiment pour vérifier sa nationalité, sa provenance, sa destination, son chargement et particulièrement, en temps de paix, le nombre de passagers et l’état sanitaire du bord ; en temps de guerre, même opération au large par un navire de guerre" ; et "par analogie et familièrement, arraisonner une personne", c’est "l’arrêter pour la questionner".
A l’opposé, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, mentionnent comme très vieilli le sens "chercher à persuader quelqu’un d’adopter un avis, une opinion", tandis qu’ils précisent que l’arraisonnement d’un navire peut se faire "en mer ou à l’entrée d’un port" et que la procédure peut s’appliquer à un aéronef.


Il est un emploi nouveau de ce verbe et du nom qui en est dérivé dans les œuvres en français du philosophe Heidegger, où ces mots traduisent l’allemand Gestell : littéralement "sommation". Arraisonner la nature, un fleuve, une plaine, c’est les soumettre par la technique (barrages, exploitation de ressources, agriculture industrielle) à la raison (calculante) et faire de la soumission aux désirs humains la raison d’être de la nature. Ce concept rend assez bien compte des transformations dont pâtit la nature quand elle se plie aux seules raisons et objectifs rationnels de l’homme.

06 janvier 2008

Bercail

 

 

 

 

Le nom bercail est attesté en 1379 au sens de "bétail" et en 1609 dans le sens de "bergerie". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le qualifie de "vieux", de même que les académiciens dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) : "bergerie, le lieu où l’on enferme le troupeau. Il est vieux". Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), la mention vieux disparaît. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le mot ("étable où on loge les moutons"), sans préciser s’il est ou non hors d’usage. Dans les huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication), les académiciens jugent que le mot est sorti de l’usage au sens de "bergerie" : "synonyme ancien de bergerie. Voyez ce mot".

Il ne semble pas que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) partagent ce point de vue. Pour eux, le sens qualifié de vieux est celui de "troupeau de brebis, de moutons" ; en revanche au sens, non pas de "bergerie", mais "d’enceinte couverte où est enfermé un troupeau de brebis ou de moutons", bercail ne serait pas désuet. "Il s’emploie surtout quand on considère ce lieu comme le point vers lequel il faut conduire les moutons, l’enceinte où ils doivent entrer pour reposer tranquilles ; bergerie s’emploie plutôt quand on les considère dans leur repos même ou pendant tout le temps qu’ils sont à couvert" (Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, Nouveau Larousse illustré, in Trésor de la langue française). En somme, la bergerie est un bâtiment, le bercail un enclos.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme une bergerie, ajoutant : "il ne se dit guère au propre, mais il est beau au figuré" ("ramener un hérétique, une brebis égarée au bercail de l’Église"). Dans tous les dictionnaires, ce sens religieux est exposé : "on dit ramener une brebis égarée dans le bercail, pour dire remettre un hérétique dans la créance de l’Eglise" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "on dit figurément ramener au bercail une brebis égarée pour dire ramener un Hérétique dans le giron de l’Église" (quatrième et cinquième éditions, 1762, 1798) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse, une personne qui s’en était écartée" (sixième édition, 1832-35) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse une personne qui s’en était écartée" (huitième édition, 1932-35). C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens religieux de bercail est exposé le plus clairement : "au figuré, religion (par allusion à la parabole du Bon Pasteur), sein de l’Église où les fidèles trouvent sûreté et paix, hors duquel ils sont égarés". Exemples : "demeurer au ou dans le bercail ; déserter le bercail ; rentrer, retour, revenir au bercail ; ramener au bercail une brebis égarée, retirer un hérétique de ses erreurs, un chrétien de ses désordres, les ramener à la pratique de la vraie religion, à une conduite pieuse dont ils s’étaient écartés", comme dans cet extrait de Chateaubriand : "Dieu ne défend pas les routes fleuries, quand elles servent à revenir à lui, et ce n’est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne, que la brebis égarée retourne au bercail" (Génie du Christianisme, 1803).

Le phénomène, constaté dans l’évolution sémantique d’un grand nombre de mots de la théologie, tels militant, manifestation, révélation, création, organiser, animation, etc. qui ont perdu leur sens religieux ou dont le sens religieux s’est affaibli, et qui ne sont plus employés que dans un sens social ou politique ou culturel ou socioculturel, affecte aussi bercail. Sur le sens religieux, qui ne disparaît pas tout à fait, se greffe un sens social, que les académiciens sont les premiers à noter dans la sixième édition de leur Dictionnaire : "on dit dans un sens analogue revenir, rentrer au bercail", le bercail en question n’étant pas l’Eglise, mais la famille ou le groupe naturel (1832-35, 1932-35). Littré est plus radical que les académiciens : il ne relève même pas le sens religieux ou, plus exactement, il l’inclut dans le seul sens moral et social : "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, retirer quelqu’un de ses erreurs ou de ses désordres. Rentrer au bercail, revenir au bien" (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Les auteurs du Trésor de la langue française notent que, de la religion, le sens figuré s’étend à la politique, comme dans cet extrait de Chateaubriand ("journaux censurés, feuilles indépendantes, tout est devenu ministériel : la brebis égarée retourne au bercail"), et à la société ("par extension, familier, entourage matériel et moral d’une personne : famille, foyer, maison, pays natal"), comme dans cet extrait de Beauvoir : "je ne sais quelles péripéties ramenaient au bercail une créature meurtrie que son époux accueillait avec bonté " (1958). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, bercail n’a plus d’emploi que figuré. De la religion ("ramener au bercail une brebis égarée, ramener à la religion une personne qui s’en était écartée"), il s’étend par analogie à la famille : "le sein de la famille, la maison paternelle, s’échapper du bercail, le retour au bercail".

 

 

 

05 janvier 2008

Pulsion

 

 

 

 

 

Encore un terme scientifique qui a été phagocyté par le Léviathan social ou psychosocial. En latin, le nom pulsio est très rare. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) ne relève qu’une attestation, chez Arnobe, rhéteur africain des IIe et IIIe de notre ère, et au sens "d’action de repousser". En français, pulsion est attesté au sens de "poussée" (Amyot, 1572) et au sens de "propagation du mouvement dans un milieu fluide élastique"  (1736, Voltaire, à propos de la philosophie de Newton). Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Littré, en revanche, l’enregistre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais sans le définir véritablement : "ancien terme didactique ; action de pousser". Il cite, pour illustrer cet emploi, Voltaire exposant la théorie de Newton : "la substance du feu, entrant dans l’intérieur d’un corps quelconque, le dilate en poussant en tous sens ses parties ; or cette pulsion....".

Or, ce n’est pas dans ce sens que pulsion est employé dans la langue moderne. D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens scientifique (celui de la physique et de la technologie) comme vieux : "propagation du mouvement dans un liquide ou un gaz", comme dans "appareil de graissage à pulsion mécanique" ou "graisseur à pulsion d’huile" et dans cet extrait de la Nouvelle encyclopédie pratique (1927) : "le chauffage par pulsion d’air chaud est avantageusement réalisé en chauffant l’air seulement à l’endroit où il est soufflé par un ventilateur". Or, l’emploi "chauffage par pulsion d’air chaud" (ou par air pulsé) n’est pas désuet, ce qui infirme la mention vieux qui précède la définition de ce Trésor.

En fait, le sens de la physique ou des techniques d’aération ou de chauffage a été effacé par l’emploi figuré de pulsion chez Freud et en psychanalyse pour désigner, surtout au pluriel, la "force bio-psychique inconsciente créant dans l’organisme un état de tension propre à orienter sa vie fantasmatique et sa vie de relation vers des objets et suscitant des besoins dont la satisfaction est nécessaire pour que la tension tombe"  (1970). Ce n’est pas le mot qui est défini dans le Trésor de la langue française, c’est la chose nommée pulsion qui est décrite – très longuement, sans doute pour y donner la réalité qui y fait défaut. Cela n’empêche pas les emplois de pulsion de proliférer dans la langue moderne ("pulsions sexuelles, refoulées, du moi ou d’auto-conservation, source, objet d’une pulsion, conflits de pulsion, libération des pulsions, obéir à ses pulsions") et les "philosophes" de s’y référer, surtout si ces philosophes sont des professeurs de morale. Ainsi Mounier : "c’est un type d’homme primitif et inachevé que celui où coexistent encore des pulsions réclamant une réalisation brutale à côté d’une instance morale pesante ou persécutrice" (1946).

Le vocabulaire de la psychanalyse a envahi les media. Un enfant est-il assassiné par un pervers ? Les journalistes expliquent tout cela par une force obscure qu’ils nomment pulsions. Le criminel ne contrôle pas ses pulsions. Le succès de ce nom est tel qu’en a été dérivé l’adjectif pulsionnel au sens de "relatif à une pulsion" et "qui est source ou cause de pulsions". Il est un nom qu’il faudrait fabriquer pour désigner l’explication par les pulsions : c’est pulsationalisme, mélange de pulsion et de sensationnalisme, le principal facteur, avec la misère sociale, de tous les crimes et délits, celui qui explique tout, même l’absurde.

 

 

 

04 janvier 2008

Pica

 

 

Ce nom, de genre masculin, est attesté en 1575 chez Ambroise Paré, chirurgien célèbre : "aucunes ont appétit dépravé avec nausée, dit, des (par les) anciens, pica, faisant qu’elles dédaignent les bonnes viandes, et quelquefois appètent choses contre nature". Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article est consacré au pica : "médecine pratique, ce mot désigne une maladie dont le caractère distinctif est un dégoût extrême pour les bons aliments, et un appétit violent pour des choses absurdes, nuisibles, nullement alimenteuses". Pica est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 (quatrième édition) à 1878 (septième édition), comme terme médical : "appétit dépravé, qui fait désirer et manger des choses, telles que de la chaux, du plâtre, du charbon, etc." (1762, 1798, 1832-35, 1878), les académiciens ajoutant que "les femmes grosses et les filles attaquées des pâles couleurs y sont sujettes" ; mais il disparaît de la huitième édition (1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un "terme de médecine" : "perversion du goût caractérisée par de l’éloignement pour les aliments ordinaires et par le désir de manger des substances non nutritives, telles que craie, terre, charbon". L’article pica du Trésor de la langue française est bref et succinct – à l’image sans doute de l’emploi rare de ce mot. "Pathologie : perversion de l’appétit caractérisée par une tendance à manger des substances impropres à la nutrition". Un extrait de 1828 illustre ce sens : "il y a une maladie qui afflige particulièrement les femmes enceintes : c’est le pica ; lorsqu’elles en sont affectées, (...) il n’est pas rare de les voir manger les substances les plus dégoûtantes ou les plus insipides".

 

Ce qui suscite l’intérêt des lexicographes, c’est l’étymologie de ce mot qui sonne assez étrangement, à dire vrai, en français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose l’origine : "mot de la basse latinité, qui dérive de pica, "pie", cet oiseau mangeant toute sorte de choses ; c’est ainsi que le grec signifie à la fois le geai, la pie et le pica". Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) indiquent la même étymologie : le mot pica a pris le sens de "dépravation de l’appétit" "par allusion à la voracité de la pie".

 

On sait que l’Encyclopédie (1751-65) est le chef d’œuvre des Lumières : ce dictionnaire est ou serait un condensé de l’esprit nouveau ou de la raison en acte. Or, l’article pica, long et détaillé, semble démentir cette belle affirmation. Ainsi l’auteur se perd en conjectures pour ce qui est l’origine de ce mot : "les étymologistes prétendent qu’on a donné ce nom, qui dans le sens naturel signifie pie, parce que, comme cet oiseau est fort varié dans ses paroles et son plumage, de même l’appétit dépravé de cette espèce de maladie s’étend à plusieurs différentes choses, et se diversifie à l’infini". Cette explication ne convainc pas l’auteur, qui en avance une autre, plus poétique peut-être, mais affreusement misogyne : "n’aurait-on pas pu trouver un rapport plus sensible et plus frappant entre cet oiseau remarquable par son babil et les personnes du sexe, qui sont les sujets ordinaires de cette maladie ? Est-ce un pareil rapport qui aurait autorisé cette dénomination ?" Autrement dit, si cette maladie qui touche les femmes a été nommée pie, c’est parce que les femmes et les pies jacassent les unes et les autres pareillement ! Les Lumières seraient-elles éteintes, à peine allumées ?   

Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est à la fois la longueur de cet article et la description très détaillée qui est faite de ce trouble de l’appétit, comme si son auteur éprouvait une jouissance secrète à énumérer les monstruosités qu’il observe ou que des médecins ont observées. La compassion est un sentiment qui lui est étranger ; la discrétion aussi. Il est légitime que les symptômes du pica soient décrits dans ce Dictionnaire des arts et des techniques qui a aussi pour objet la médecine. Il est étonnant que la description s’étende sur plusieurs pages et fourmille de mille détails : "l’objet de l’appétit des personnes attaquées du pica est extrêmement varié ; il n’y a rien de si absurde qu’on ne les ait vu quelquefois désirer avec passion. La craie, la chaux, le mortier, le plâtre, la poussière, les cendres, le charbon, la boue, le dessous des souliers, le cuir pourri, les excréments même, le poivre, le sel, la cannelle, le vinaigre, la poix, le coton, etc. et autres choses semblables, sont souvent recherchées par ces malades avec le dernier empressement". L’auteur décrit plus les patientes atteintes de ce mal que le mal lui-même : "les jeunes filles auxquelles cette maladie est familière commencent souvent d’assez bonne heure à s’y adonner, l’exemple, les invitations de leurs amies, quelquefois l’envie de devenir pâles, un dérangement d’estomac, peut-être aussi d’esprit, sont les premières causes de cette passion ; dès lors l’appétit ordinaire cesse, les aliments qu’elles aimaient autrefois leur paraissent insipides, mauvais ; elles deviennent tristes, rêveuses, mélancoliques, fuient la compagnie, se dérobent aux yeux de tout le monde pour aller en cachette satisfaire leur appétit dépravé ; elles mangent les choses les plus absurdes, les plus sales, les plus dégoûtantes avec un plaisir infini, les choses absolument insipides flattent délicieusement leur goût ; ce plaisir est bientôt une passion violente, une fureur qu’elles sont forcées de satisfaire, malgré tout ce que la raison peut leur inspirer pour les en détourner ; la privation de l’objet qu’elles appètent si vivement les jette dans un chagrin cuisant, dans une noire mélancolie et quelquefois même les rend malades ; si au contraire elles la satisfont librement, leur estomac se dérange de plus en plus, toutes ses fonctions se font mal et difficilement ; il survient des anxiétés, des nausées, des rots, des gonflements, douleurs, pesanteurs, ardeurs d’estomac, vomissement, constipation ; la langueur s’empare de leurs membres, les roses disparaissent de dessus leur visage, la pâle blancheur du lis ou une pâleur jaunâtre prend leur place, leurs yeux perdent leur vivacité et leur éclat et leur tête penchée languissamment et sans force, ne se soutient qu’avec peine sur le sol ; fatiguées au moindre mouvement qu’elles font, elles sentent un malaise ; lorsqu’elles sont obligées de faire quelque pas, et surtout si elles montent, alors elles sont essoufflées, ont de la peine à respirer, et éprouvent des palpitations violentes : on dit alors qu’elles ont les pâles couleurs. Cette maladie ne tarde pas à déranger l’excrétion menstruelle, si son dérangement n’a pas précédé et produit le pica, comme il arrive souvent, à moins qu’il ne survienne avant l’éruption des règles".

Dans cette description, les personnes atteintes de pica perdent leur humanité et sont réduites à des animaux. On sait, par ailleurs, que c’est par l’animalisation (serpents, vipères lubriques, rats, cafards, etc.) que s’exprime la haine vouée à autrui et qu’a été justifiée l’extermination des races ou des classes, qualifiées, comme si elles étaient des animaux, de nuisibles. Il est étrange que les Lumières ou les prétendues Lumières (de la raison) se ramènent, dans cet article, à une malsaine jubilation devant le malheur d'autrui. Les Lumières seraient-elles le fait, comme on peut le penser, d’illuminés, non pas de la raison, mais de la déraison ?

 

03 janvier 2008

Initier

 

 

 

En latin, initiare a pour sens "initier (quelqu’un) aux mystères (d’un culte, d’une religion)". Le verbe initier, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIVe siècle au sens "d’admettre (quelqu’un) à la connaissance et à la participation des mystères de l'Antiquité".

L’article qui y est consacré dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) est relativement long. Il est précisé d’abord qu’au sens propre, initier "ne se dit qu’en parlant de la religion des anciens païens" et "qu’il signifie recevoir au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation des cérémonies secrètes d’une religion". Les exemples réfèrent à la religion : "en parlant de quelqu’un d’entre les anciens Grecs ou Romains, on dira : il se fit initier aux mystères de Cérès" ; "ceux qui n’étaient pas initiés aux mystères de Cérès ne pouvaient assister à ses sacrifices" ; "il y avait de certaines cérémonies à observer pour se faire initier aux mystères". Initier s’emploie aussi "par extension", précisent les académiciens, à propos "de quelque religion que ce soit, et même de la vraie" (la chrétienne), comme dans l’exemple : "les Pères ont parlé à ceux qui n’étaient pas encore initiés aux mystères de la religion".

En 1611, ce verbe s’étend hors de la religion et prend le sens de "donner à quelqu’un les premiers éléments de quelque chose", à propos d’une science, d’un savoir, d’un métier. Les académiciens relèvent ce sens : "il se dit figurément en parlant de science" (1694), comme dans l’exemple : "on dit il n’est pas encore initié à la philosophie pour dire il n’en a pas encore les premières connaissances, les premières teintures". Dans le courant du XVIIe siècle, initier quelqu’un, c’est aussi l’admettre dans une société : "on dit aussi figurément être initié dans une société, dans une compagnie, pour dire y être admis, être reçu au nombre de ceux qui la composent".

Ces quatre sens sont exposés à nouveau dans la quatrième (1762), dans la cinquième (1798), dans la sixième (1832-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La migration du sens religieux vers la société a eu lieu dans le courant du XVIIe siècle, deux siècles avant que triomphe la nouvelle religion immanente, sociale (et même socialiste) et solidaire, qui tient lieu de religion officielle de l’Etat en France. Contrairement à d’autres mots qui s’étendent à d’innombrables domaines ou champs pendant les XIXe et XXe siècles, initier, lui, rétrécit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), deux sens seulement sont relevés : "recevoir (quelqu’un) au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation de certaines cérémonies secrètes qui regardaient le culte particulier de quelque divinité" et "donner la connaissance d’une chose, mettre au fait d’une science, d’un art, d’une profession, etc.". Le sens païen et chrétien sont traités ensemble et l’action de recevoir quelqu’un dans une société ou compagnie ne se dit plus initier. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent les sens qui ont été relevés par les académiciens en 1694, sans apporter d’éclairage neuf.

Le seul emploi nouveau de ce verbe est noté dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Initier est propre aux sciences, où il a le sens "d’amorcer, engager, mettre en œuvre la phase initiale d’un processus". Dans ce sens, il est transitif direct et son complément désigne des choses. On initie quelqu’un aux mystères de Cérès ; dans les sciences, on initie un processus, une expérience, une réaction chimique. Cet emploi est un calque de l’anglais : to initiate something (a plan, a scheme, par exemple), c’est to set it working (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). Les académiciens ne condamnent pas cet emploi, sous le prétexte qu’ils le rencontrent chez Chateaubriand ("Pierre, évêque de Rome, initia la papauté") et qu’il "se retrouve dans toutes les langues latines". "Il n’est pas en soi condamnable", concluent-ils un peu rapidement, tout en le déconseillant, pour les raisons suivantes : "il se répand abusivement dans les textes politiques, administratifs, journalistiques, alors que le français dispose de verbes ou de locutions tels que commencer, inaugurer, engager, entreprendre, lancer, être à l’origine de, mieux adaptés à traduire les diverses nuances de la même idée".

On comprend que les académiciens veuillent éviter l’accusation routinière de ringardise ou de purisme dont ils sont injustement accablés par les très bien pensants et autres censeurs sourcilleux ; mais à force de se concilier à tout prix les Rey, les Bataille, les petits laroussiens et tous ceux qui veulent en finir avec la langue française, ne plus rien avoir à faire avec elle et la jeter aux oubliettes, on finit par entrer dans leur jeu. La syntaxe d’initier est "initier quelqu’un à quelque chose" ; "initier quelque chose" est un anglicisme. A une époque où il est tenu pour naturel que la langue française courbe l’échine, s’incline servilement et se prosterne sans jamais regimber devant les langues d’empire, telles que l’anglo-américain, l’arabe, le sabir européen, etc. il n’est pas mauvais que des citoyens indisciplinés refusent de parler ou d’écrire comme des serfs.

 

 

02 janvier 2008

Sicaire

 

 

 

 

Emprunté du latin sicarius "assassin", dérivé de sica "poignard", le nom sicaire est attesté au XIV siècle dans le même sens que l’étymon latin. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), au sens "d’assassin" (1798), "d’assassin gagé" (1832-35, 1932-35 et Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et de "tueur à gages" (Trésor de la langue française, 1971-94). Les exemples cités par les académiciens sont "il fut tué par des sicaires que son ennemi avait envoyés à sa poursuite" (1832-35) ; par Littré, des extraits d’écrivains, dont Voltaire (in Rome sauvée, III 4 : "Armez tout, affranchis, esclaves et sicaires") ; par les auteurs du Trésor de la langue française : "vieux ou littéraire, soudoyer des sicaires" ; "je suis proscrit, traqué par les sicaires de la réaction ; me refuserez-vous un asile ?"  (Sandeau, le fils de George, 1851).

 

Les auteurs de dictionnaires, pour la plupart d’entre eux, occultent la désignation historique de sicaire ou son rapport à une religion et à une civilisation anciennes, sauf les académiciens, dans la seule cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers, en 1798, précisent, après avoir défini un sicaire comme un assassin, que ce mot "se dit surtout de ces Juifs qui durant le siége de Jérusalem, tuaient ceux qui n’étaient pas de leur parti". La référence historique n’est pas très précise. Elle est plus complète dans le Trésor de la langue française : "histoire, dans l’antiquité hébraïque, nationaliste zélote qui pratiquait le terrorisme" ; ce sens est illustré par un extrait de la Vie de Jésus (Renan, 1863) : "les " zélotes" ou "sicaires", assassins pieux, qui s’imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, commençaient à paraître". Ces zélotes formaient un des courants du judaïsme il y a vingt siècles, les trois autres étant les pharisiens, les saducéens et les esséniens ; ils étaient partisans de lutter jusqu’à la mort contre les occupants romains, qui les ont exterminés lors de la prise de la citadelle de Massada.

 

Le nom sicaire s’emploie aussi dans un autre contexte religieux, celui de la secte chiite des ismaéliens ou ismaélites, ces musulmans qui usaient du meurtre en Asie mineure pour imposer leur foi et qui étaient nommés assassins ou "gardiens de la Loi". La désignation de sicaire, propre aux zélotes, est parfois étendue pour désigner ces assassins, comme cela est attesté aussi bien en ancien français que dans la langue moderne. Dans une chronique du XIVe siècle, il est écrit : "(il) fut occis à deux couteaux de deux sicaires que l’on appelle harquassis", c’est-à-dire les assassins. Silvestre de Sacy, qui a imposé l’étymologie fantaisiste d’assassin comme "fumeur de haschich", y fait allusion : "les sicaires ou assassins du chef des Ismaélites" ; autrement dit, les tueurs qui sont au service du Vieux de la Montagne. Un historien des Croisades, René Grousset, assimile aussi les sicaires aux assassins (1939) : "le 28 avril 1192 (...), dans les ruelles étroites du vieux Tyr, il fut rejoint par deux sicaires (...). Ils lui tendirent un placet qu’il accueillit sans méfiance. Tandis qu’il le lisait, l’un d’eux lui plongea un poignard dans le flanc".

 

Ce mot et ses emplois auraient dû faire l’objet, même dans les dictionnaires de langue, d’une rapide et nécessaire mise au point historique, ne serait-ce que pour montrer qu’il plonge ses racines dans le passé religieux de la Méditerranée (les zélotes, les assassins), qui n’est pas tout à fait mort, puisqu’il survit, parfois sous des formes atroces, dans le présent, et pour ne pas le réduire à quelques emplois, au sens "d’assassin gagé", vaguement archaïques (tueur à gages est plus clair) et sans doute emphatiques, de la mauvaise littérature (cf. plus haut M. Sandeau). 

 

 

 

 

01 janvier 2008

Signes 24 : chiffres 2007 et voeux 2008

 

Chiffres

 

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Voeux

Meilleurs voeux à tous les lecteurs.