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01 février 2008

Ostracisme

 

 

 

 

Emprunté du grec ostrakismos, "bannissement", dérivé de ostrakon, "tesson" (les ostracas des archéologues sont la forme plurielle de ostrakon), parce que c’était sur des tessons de céramique que les citoyens écrivaient le nom de ceux qu’ils voulaient bannir, le nom ostracisme est attesté en 1535 dans un ouvrage relatif à l’antiquité grecque : Vies de Plutarque. Amyot, traducteur de Plutarque, l’emploie aussi, à propos de Thémistocle : "cette manière de bannissement à temps, qui s’appelle ostracisme, n’était point punition d’une forfaiture, mais était comme un contentement et une allégeance de l’envie de la commune, laquelle prenait plaisir à rabattre et rabaisser ceux qui lui semblaient trop excéder en grandeur".

Il est enregistré dans les dictionnaires à compter de 1740, date de publication de la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35) le définissent ainsi : "terme d’antiquité ; mot tiré du grec, qui désigne une loi en vertu de laquelle les Athéniens bannissaient pour dix ans les citoyens que leur puissance, leur mérite trop éclatant, ou leurs services rendaient suspects à la jalousie républicaine ; les suffrages se donnaient par bulletins, et ces bulletins avoient originairement été des coquilles ; l’ostracisme n’était pas une peine infamante". Ce qui est mis en valeur dans ce nom, c’est qu’il est propre à une civilisation du passé et qu’il appartient au domaine du droit : il désigne une loi, que l’on peut qualifier de démocratique, puisqu’elle exprimait la volonté du peuple d’Athènes.

Les académiciens de l’ancien régime expriment, sur cette loi, quelque réserve. Ils ont, à dire vrai, un point de vue que l’on peut qualifier d’aristocratique, au sens étymologique de cet adjectif, "relatif au pouvoir exercé par les meilleurs", et qui n’est pas différent du jugement porté par Amyot au XVIe siècle. La "jalousie républicaine", laquelle, selon eux, nourrit le ressentiment à l’encontre des citoyens pleins de mérite ou ayant rendu des services à leur cité, les heurte. Il en va différemment dans L’Encyclopédie (1751-65), le monument des Lumières et du progressisme, où l’on feint d’aimer le progrès et la démocratie. L’ostracisme n’y est pas flétri. C’est la "loi par laquelle le peuple athénien condamnait sans flétrissure ni déshonneur, à dix ans d’exil, les citoyens dont il craignait la trop grande puissance, et qu’il soupçonnait de vouloir aspirer à la tyrannie". Autrement dit, le peuple bannissait des tyrans en herbe pour protéger ses libertés. L’auteur de cet article, Jaucourt, tresse des lauriers à l’ostracisme, dans lequel s’incarne, selon lui, l’esprit de liberté : "le ban de l’ostracisme n’avait d’usage que dans les occasions où la liberté était en danger ; s’il arrivait par exemple, que la jalousie ou l’ambition mît la discorde parmi les chefs de la république, et qu’il se formât différents partis qui fissent craindre quelque révolution dans l’Etat, le peuple s’assemblait et délibérait sur les moyens qu’il y avait à prendre pour prévenir les suites d’une division qui pouvait devenir funeste à la liberté". Nihil novi sub sole. C’est par les mêmes arguments que, pendant tout le vingtième siècle, des intellectuels progressistes ont justifié les camps de concentration, le Goulag, l’élimination des classes nuisibles, la dictature du prolétariat, etc.

 

L’ancien régime détruit, le point de vue aristocratique et défavorable sur l’ostracisme disparaît des dictionnaires. Ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait plus référence à la "jalousie républicaine". L’ostracisme, ce n’est plus qu’un "jugement (et non une loi) par lequel, à Athènes, on bannissait pour dix ans un citoyen que sa puissance ou son mérite rendait suspect". Ainsi Thémistocle fut " banni par l’ostracisme, en l’an 471 avant J- C". Les extraits cités illustrent mal ce sens, à l’exception de celui de Montesquieu : "la loi de l’ostracisme fut établie à Athènes, à Argos et à Syracuse". Boileau et d’Alembert emploie ostracisme dans un sens figuré, qui n’a plus rien en commun avec la loi de la Grèce ancienne : "la vertu n’était point sujette à l’ostracisme" (Boileau) et "attaché avec superstition aux anciennes maximes, il (l’abbé d’Olivet) s’élevait par une espèce d’ostracisme contre toute innovation littéraire, soit dans les principes, soit dans les ouvrages". Quant au publiciste Baudin, il fait de l’ostracisme un principe applicable dans toute société : "l’ostracisme est le droit que se réserve une société politique de prononcer le bannissement de ceux de ses membres qui, quoique irréprochables, lui causent de l’ombrage", ce qui fait sortir ce mot de la Grèce ancienne et le rend apte à être employé au sujet de toute réalité moderne. En 1770, il est attesté dans le sens social (et non plus juridique ou politique) de "parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne", comme l’atteste l’article du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35). La définition "terme d’antiquité" est neutre et dépourvue de toute allusion à la "jalousie républicaine" : "vote par lequel certaines cités grecques bannissaient pour dix ans les citoyens qui avaient encouru la défaveur publique". Quant à l’emploi moderne, il est ainsi défini : "ostracisme se dit, par analogie, dans le langage courant, d’un parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne ou d’un groupement" (exemples : "être victime d’un ostracisme ; un ostracisme que rien ne justifie").

Dans la langue moderne, telle que la décrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire), ostracisme, en dehors de ses rares emplois dans le contexte étroit de l’histoire politique de certaines cités de la Grèce ancienne, perd son sens juridique (il n’existe plus de loi de bannissement) et a pris, comme de nombreux autres termes de droit, un sens social et uniquement social ou politique et social. C’est "l’action d’exclure d’un groupement politique, de tenir à l’écart du pouvoir, une personne ou un ensemble de personnes" et "la décision de mettre ou de tenir à l’écart d’une société, d’une collectivité par des mesures discriminatoires" et même, dans un sens affaibli, "l’attitude hostile d’un ensemble de personnes constituant une communauté envers ceux qui lui déplaisent" (Trésor de la langue française) ou "le fait d’exclure une ou plusieurs personnes d’un groupe, d’une communauté" ou, dans un sens affaibli, "l’attitude de rejet, la réserve hostile que l’on manifeste à l’égard d’une personne" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Le mot est si bien acclimaté à la société actuelle, après avoir perdu son vernis grec, qu’il a suscité de nouveaux mots : le verbe ostraciser et le participe passé ostracisé, employé comme adjectif et même comme nom (relevés dans le Trésor de la langue française et dans le Dictionnaire de l'Académie, neuvième édition).

 

Il y avait dans la Grèce antique, qui a inventé le principe démocratique, quelque chose de rude et même de vertueux dans le vote d’ostracisme (la république est fondée sur la vertu, pensait Montesquieu) ; de l’acte social ou asocial qu’est l’ostracisme, il ne reste plus que l’incompréhension des bien pensants. L’ostracisme ou le prétendu ostracisme, c’est le mal, puisque le bien consiste à beugler "tous ensemble, tous". Le fantôme de la solidarité obligatoire fait de l’ostracisme le plus grave des péchés sociaux, selon les lexicographes sociologues et très progressistes du Trésor de la langue française.

Pourtant, il est un exemple cité dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui détonne et qui, parce qu’il détonne, révèle le caractère inquiétant de l’ostracisme social. C’est : "ceux qui s’écartent de la pensée dominante sont l’objet de l’ostracisme de leurs concitoyens". Dans cet exemple, les académiciens actuels, qui sont tous de bons républicains, reprennent à leur compte, mais exprimé différemment, le jugement défavorable que leurs prédécesseurs de l’ancien régime portaient sur l’ostracisme inspiré par la "jalousie républicaine" à l’encontre des meilleurs. Ce ne sont plus les meilleurs dans l’ordre politique qui ont à souffrir de l’ostracisme des foules, mais les penseurs qui rejettent la doxa imposée par les bien pensants, c’est-à-dire ceux qui ne pensent bien que parce qu’ils occupent dans le système médiatique une position dominante.

 

 

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