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02 février 2008

Expert

 

 

 

Ce mot, du latin expertus "qui a fait ses preuves", a deux sens : adjectif, il signifie "adroit, expérimenté" ; nom, il désigne une personne pleine d’expérience qui est nommée par un juge afin de l’aider à statuer sur un cas. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "adjectif, fort versé, fort expérimenté en quelque art qui s’apprend par expérience" ("il est fort expert en chirurgie" : alors la chirurgie, comme le nom l’indique, était un savoir-faire manuel qu’exerçaient les barbiers) et "il se met quelquefois au substantif", comme dans ces exemples : "si les parties ne s’accordent pas pour estimer la bonté de cet ouvrage, de cette besogne, qu’ils prennent des experts" et "le juge a nommé des experts pour visiter l’ouvrage des maçons, des couvreurs, etc." ; ou encore "il se met quelquefois au substantif et signifie des gens nommés par autorité de justice ou choisis par les parties intéressées, pour examiner, pour estimer certaines choses, et en faire leur rapport" (1762).

D’une édition à l’autre (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition ne change pas. Il en va de même chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ou chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans celui-ci, l’adjectif est défini ainsi : "qui a, par l’expérience, acquis une grande habileté dans un métier, dans quelque chose", et le nom de cette manière : "terme de jurisprudence, nom donné à des hommes qui, ayant la connaissance acquise de certaines choses, sont commis pour les vérifier et pour en décider". Cet emploi dans le seul domaine de la justice a donné naissance à la locution à dire d’experts, au sens de "sans réserve", sens qui "vient de ce que le dire des experts est définitif et sans réserve" dans un tribunal, comme le dit Montaigne : "chaque expert doit être cru en son art".

Le seul changement notable en trois siècles tient au recours de plus en plus fréquent aux experts, les juges sentant le besoin de se fonder sur des personnes ayant du crédit pour prononcer leur jugement. Attestent ce succès les exemples de plus en plus nombreux par lesquels les académiciens illustrent le sens de ce nom. Ainsi dans la huitième édition (1932-35) : "les parties sont convenues d’experts, se sont accordées pour la nomination des experts ; experts nommés d’office ; s’en rapporter au dire des experts ; rapport d’experts ; les experts ont déclaré que... ; la chose sera réglée à dire d’experts ; architecte expert près le Tribunal de commerce ; vérificateur expert".

 

Dans la langue moderne, le nom expert déborde des tribunaux et, de la langue de la justice, s’étend à toute la société. Jadis il allait de soi que chacun exerce avec soin et conscience la profession qu’il avait choisie. Ce qui allait de soi ne va plus de soi. Tout individu exerçant sa profession suivant les règles de l’art est baptisé expert, qu’il soit ou non agréé auprès d’un tribunal ou d’une association syndicale. Les experts se multiplient donc. Portent le titre d’expert les comptables, les chimistes, les conseilleurs ("l’expert conseil, si bien payé, ne doute pas", Alain), les démographes, les économistes ("le gouvernant et l’ingénieur fixent les buts, l’expert économiste ne méritant ce beau titre que par sa docilité", Perroux, 1964), les géographes, les géomètres, les joailliers, les jurés, les bijoutiers. Certains sont experts, quelle que soit la place du mot : géomètres experts ou experts géomètres.

Le Trésor de la langue française date des années 1960-1980. En deux décennies, expert s’est étendu à de nouvelles réalités, comme le montrent les académiciens. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ils notent que ce terme de "droit" ("personne qui, en raison de sa compétence dans tel ou tel domaine, est désignée par une juridiction pour donner un avis technique autorisé") s’applique à toute "personne particulièrement qualifiée dont la profession consiste à se prononcer sur l’origine, l’authenticité, la valeur d’un objet d’art ou d’un objet de collection" ("un expert en timbres, en meubles de style, en faïences, en livres anciens") et qu’il a fini par désigner "toute personne qui, connaissant bien un domaine particulier, en a fait sa spécialité"  ("c’est un expert en architecture médiévale ; plus qu’un connaisseur, c’est un expert").

En quelques décennies, expert a été déplacé du droit au social, où il règne en maître. Du droit au social : le basculement n’est pas neutre. Le social prime peu à peu sur le droit et les normes ne sont plus juridiques, mais sociales. Elles échappent ainsi à tout débat ; et c’est le plus fort ou le plus rusé qui les impose, de sorte qu'il n’est plus de décision prise sans l’avis préalable d’experts. Dans l’antiquité, ce sont les pythies qui donnaient un avis déterminant. Les experts les ont remplacées. Il n’est pas sûr que la superstition ait régressé.

 

 

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