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07 février 2008

Adaptation

 

 

A qui voudrait expliquer les lois de la "société" actuelle à des enfants, il suffirait d’exposer le sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui : la modernité s’y lit à livre ouvert.

Emprunté du latin médiéval adaptatio, le nom adaptation est attesté en 1501 dans le sens "d’ajustement" (ce sont des choses que l’on ajuste). Les académiciens, après l’avoir glosé par un synonyme au sens incertain, application (1694, illustré par un exemple encore plus obscur : "l’adaptation de ce passage est juste"), ou par une simple paraphrase : "action d’adapter" (1762, 1798, 1832-35, c’est-à-dire "d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre ; adapter un récipient au chapiteau d’une cornue"), ajoutent : "il n’est guère en usage" (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "action d’adapter ; ce mot est peu usité") et, dans une moindre mesure, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "action d’adapter", définition qu’il n’illustre d’aucun exemple, sinon, dans le Supplément (1877), celui-ci : "la plupart des choses dont on se fait tant d’honneur, n’est souvent qu’un petit tour qu’on donne à la matière, un sens d’adaptation, un peu de couleur et de broderie, un style châtié".

Il faut attendre la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) pour lire enfin une illustration claire du sens "action d’adapter" : "adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère" et un exemple qui explique le succès de ce nom dans la langue moderne : "en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions". C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens moderne est exposé. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : "appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données" (comprendre : le fait pour un organe d’être approprié à l’accomplissement d’une fonction vitale). Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages écrits par des biologistes ("où trouve-t-on, dans la matière, ces propriétés de régulation, d’adaptation, d’ajustement aux circonstances, qui appartiennent aux choses vivantes ?", Rostand, La Vie et ses problèmes, 1939) ou par des philosophes professionnels ou du dimanche ("n’est-ce pas une réalité sensible que l’adaptation des conditions extérieures aux propriétés internes des êtres et à leurs fonctions, ou celle des organes entre eux pour le but dernier de la vie ?", Renouvier, 1864 ; "quant à l’intelligence des plantes et des animaux, elle est prouvée par l’adaptation merveilleuse des organes à leurs fonctions : il y a là une finalité, c’est-à-dire un but poursuivi et atteint" ; Ménard, Rêveries d’un païen mystique, 1876 : le titre de ce tissu d’âneries est éloquent).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s'indigner contre la sociobiologie si l'on applique à la société, sans que cette application soit jamais critiquée, le vocabulaire de la biologie ? Le résultat philosophique est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le "processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence". Pour le géographe Vidal de la Blache,  l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : "l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions" (1921). Bien entendu, les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est "la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu". En 1946, Mounier écrit ceci : "plaintes amères sur la vie quotidienne, révolte systématique contre les cadres familiaux ou sociaux, répugnance à la lutte, idéalisme éperdu, tout ce mal de la jeunesse n’est qu’un accident de route, une crise nécessaire, s’il est contenu ; sinon il compromet tout le processus d’adaptation. L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré".

L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En économie et en sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la "rendre plus conforme à une situation" : "l’accumulation de l’or consécutive à des surplus purement commerciaux mais répétés de période en période, peut suffire à créer une situation telle que l’adaptation du volume de la monnaie et du crédit à l’or nourrirait une inflation intérieure intolérable" (1964). Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social.

Les académiciens, comme le savent les lecteurs de la Nouvelle langue française, sont moins idéologisés que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : "propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux" ou les emplois dans les différents arts : "action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma". Grâce à eux, la langue se dégage en partie de la gangue sociale dans laquelle elle s'étiole.

 

 

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