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16 février 2008

Infantilisme

 

 

Infantile, infantilisme, infantiliser, infantilisation

 

 

 

Voilà quatre mots qui paraissent aller de soi, comme s’ils étaient dans la langue depuis les origines. La réalité est tout à l’opposé de ce premier sentiment. Ce sont quatre mots modernes, si récents et si modernes que les deux derniers, infantiliser et infantilisation, ne sont enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française.

Commençons par l’adjectif infantile. Littré l’ignore dans son Dictionnaire de la langue française publié entre 1863 et 1872 ; il ne l’enregistre que dans le Supplément de 1877, au sens de "qui est relatif aux enfants du premier âge" (exemples : "mortalité infantile " ; "choléra infantile, entérite cholériforme qui attaque les enfants"). Les académiciens ne l’enregistrent dans leur Dictionnaire qu’à compter de la huitième édition, celle de 1932-35 ; encore est-ce comme un "terme de médecine", ce qui est inexact : mortalité infantile est d’un usage courant, qui n’est pas réservé aux démographes ou aux sociologues, puisque Littré le relève en 1870 dans la Revue des deux-mondes, qui est une revue de culture générale. Il a le sens de "qui se rapporte à l’enfance" et qui qualifie des noms désignant des maladies : "maladies, diarrhée, choléra infantiles".

Cet adjectif, emprunté du latin infantilis, dérivé d’infans, "enfant", est attesté au début du XIIIe siècle au sens "d’enfantin" ; de même au XVIe siècle : 1567, Bonivard, "si nous avons une petite fille jolie, mignonne et de bonne grâce, qui dise des mots infantiles". C’est en 1869 qu’il est employé dans un contexte médical ou, plus exactement, pathologique dans paralysie infantile. Dans la langue actuelle, infantile est sorti de la seule médecine et il a des emplois plus étendus que ne le pensaient Littré en 1872 et les académiciens en 1935. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), deux sens sont distingués : "relatif aux enfants en bas âge", sans que, entendu dans ce sens, cet adjectif soit limité à la seule médecine (peuvent être qualifiés d’infantile un geste, un stade (en psychanalyse), une fixation, une inhibition, une maladie, la médecine, une psychose, la sexualité (dans la langue des psys), une névrose (idem), la tuberculose, la mortalité), et "souvent péjoratif, en parlant d’un adulte, digne d’un enfant, dont les caractéristiques physiques ou intellectuelles sont comparables à celles d’un enfant" ("comportement, soumission, cervelle infantile"). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) distinguent les deux mêmes sens ("relatif à la première enfance" et "qui, à l’âge adulte, garde les caractéristiques physiques et psychiques de l’enfance"), mais ils limitent le second sens au domaine de la pathologie ("un sujet infantile"), emploi restreint qui a produit l’emploi étendu suivant : "par extension, dans la langue courante, infantile se dit d’une personne dont le développement intellectuel et affectif n’est pas en conformité avec l’âge et évoque celui d’un enfant" ("cet homme, cette femme est infantile ; avoir des réactions infantiles ; un raisonnement, un comportement infantile").

Le mot a des origines nobles : latines, savantes, médicales (pathologie) et il a eu des emplois plus nobles encore en psychanalyse, qui fut la grande superstition du XXe siècle. Le secret des existences étant à chercher dans la prime ou la petite enfance, il n’en fallait pas plus pour que cet adjectif, employé aussi comme nom, serve de base à partir de laquelle ont été dérivés de nouveaux mots : infantilement et infantilité, au sens de "de manière infantile" et "caractère distinctif de l’enfant", relevés dans le seul Trésor de la langue française ("La féminité est une sorte d’enfance continue (...). Cette infantilité biologique se traduit par une faiblesse intellectuelle", Beauvoir, 1949, Le deuxième sexe : qui d’autre que le grande Sartreuse aurait pu écrire une pareille énormité ?), infantilisme (attesté en 1871), infantiliser, infantilisation, ces deux derniers mots n’étant enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Et de la médecine et de sa bâtarde, la psychanalyse, qui ont mué l’une et l’autre en sciences sociales, l’adjectif infantile et ses dérivés se sont naturellement étendus à la société.

 

Le nom infantilisme est attesté en 1871 dans le titre d’un ouvrage savant et au contenu étrange : Du Féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux. Littré l’ignore. Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire comme un "terme de physiologie" signifiant "la persistance chez l’adulte de certains caractères de l’enfance". Dans le Trésor de la langue française, le mot ne quitte pas le domaine savant de la médecine : c’est "l’état pathologique consistant dans la persistance, chez l’adulte, de certains caractères morphologiques, sexuels ou psychologiques propres aux enfants". L’infantilisme peut être affectif, hypophysaire, primaire, psychologique, secondaire, thyroïdien. De la pathologie, le mot s’étend à la société : par "figure", prétendent les auteurs du Trésor de la langue française. Il semble que la prétendue figure soit une simple extension de sens. Entendu ainsi, l’infantilisme est "l’état de ce qui est resté à un stade infantile". Cet extrait d’Abellio illustre parfaitement le transfert de ce terme médical à l’ordre politique : "une de vos tâches serait (...) de mettre en évidence l’imbécillité de ces efforts sans direction, l’infantilisme des vues politiques" (1946). Il est vrai que d’innombrables systèmes politiques du XXe siècle relèvent de la pure pathologie ou du simple désordre mental. Ils seraient infantils, s'ils n'avaient pas tué plusieurs dizaines de millions d'êtres humains. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens distinguent le sens pathologique ("persistance à l’âge adulte de certains caractères propres à l’enfance") du sens étendu "dans la langue courante" : "caractère d’une personne qui se comporte comme un enfant ; caractère de ce qui serait normal chez un enfant". Le siècle de la modernité présente ceci de particulier (et qu’ont ignoré les siècles passés) que, à force de faire de l’enfant le centre de tout, il a surtout produit de l’infantilisme généralisé.

 

On comprend dès lors que, pour désigner ce phénomène qui fait l’essence du XXe siècle, aient été fabriqués le verbe infantiliser et le nom qui en est dérivé : infantilisation. Il est étrange aussi que ces mots qui semblent si communs et comme spécifiques des temps modernes n’aient pas été enregistrés dans les grands dictionnaires de langue actuels, ni dans le Trésor de la langue française (porterait-il mal son nom ?), ni dans le Dictionnaire de l’Académie française. Dans le glossaire de la maison Larousse, Les mots dans le vent (1971), infantiliser, présenté comme un dérivé d’infantilisme (à tort : il est dérivé d’infantile), est défini ainsi : "ramener au niveau social, psychologique ou affectif de l’enfant". Le nom infantilisation n’est pas relevé, mais il a clairement pour sens "action de rabaisser quelqu’un au niveau d’un enfant" et "état qui en résulte". Il n’est rien, au royaume de l’enfant-roi, qui échappe au processus, ni les masses, ni les femmes, ni les journalistes, ni les citoyens, ni les professeurs des écoles, ni les instituteurs des lycées, ni les aides maternelles des universités, ni les consommateurs et consommatrices, ni les ménagères de moins ou de plus de cinquante ans, ni les Européens, etc. La grande devise du siècle pourrait être : infantilisez, il en restera toujours quelque chose.

 

Commentaires

-quand je vois ce "Nagyi Y Bocsa Sarkozy" , dans ses NON-oeuvres,

- je repense à ce livre de Jean-Sol Partre

" l 'enfance d'un Chef " : bien sur , analyse
existentialo-psychanalytico-Gaucho-tabaco-etc... "

mais zenfin !

- aurait-il eu des "" problèmes ""
"""" infantiles """

difficulté de caca au pot ? chute de poussette ?

" scène primitive " traumatisante ?

Écrit par : amédée | 17 février 2008

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