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17 février 2008

Astrologie

 

 

 

La consultation des dictionnaires "en panchronie" (aucun état de langue n’est écarté ; c’est la langue dans tous ses états historiques qui est saisie) fait apparaître dans les idées que les hommes se font du réel, du monde physique ou d’eux-mêmes, des discontinuités et des ruptures profondes, qui s’impriment dans les mots et dont la langue porte les traces. Il en est ainsi d’astrologie.

Le mot est emprunté, comme astronomie, du latin, lequel les a empruntés du grec. En latin, les deux mots désignent aussi bien l’observation des astres (pour établir les calendriers par exemple) que la prédiction de l’avenir. En ancien français aussi. Le nom astronomie désigne dans la plus ancienne attestation observée, en 1160, ce que nous nommerions aujourd’hui astrologie ; astrologie est attesté au milieu du XIIIe siècle dans son sens moderne, mais Oresme l’emploie un siècle plus tard dans le sens "d’étude des astres" ("et aussi est-il de plusieurs sciences comme de l’astrologie quant aux mouvements, aux jugements") et comme synonyme d’astronomie.

La connaissance du ciel progressant grâce à l’invention de la célèbre lunette, qu’utilisaient Galilée et, avant lui, Kepler et Tycho Brahé, il a été jugé nécessaire de la distinguer de la pratique pluri-millénaire, nourrie certes de l’observation des planètes, mais qui avait pour but de deviner le futur, lequel, selon les théologiens de l’époque classique, n’appartient qu’à Dieu (cf. la note prévision). L’observation des planètes à la lunette télescopique a été qualifiée d’astrologie naturelle et la prédiction par "l’inspection des astres", d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire fondée sur le seul jugement : en réalité, des préjugés. Les théologiens se sont toujours défiés de l’astrologie et des astrologues, entre autres raisons, parce que le destin des hommes n’était pas décidé par les astres, mais par Dieu. Calvin est le premier à user d’un adjectif pour distinguer les deux astrologies. En 1549, il publie un Avertissement contre l’astrologie qu’on appelle judiciaire, dans lequel il écrit : "on distingue entre l’astrologie naturelle et cette bâtarde qu’ont forgée les magiciens" ; "tout ceci est compris dans l’astrologie naturelle ; mais les affronteurs qui ont voulu, sous ombre de l’art, passer plus outre, en ont controuvé une autre espèce qu’ils ont nommée judiciaire".

 

Les dictionnaires conservent les traces de ces débats anciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le sens premier ("étude des astres") est rappelé, étant encore en usage à l’époque (fin du XVIIe siècle) où le dictionnaire est rédigé : "il signifie la même chose qu’astronomie". Les académiciens précisent quelquefois et ils ajoutent : "mais le plus souvent il se prend pour cet art conjectural, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres". Les académiciens (1694) reprennent l’adjectif utilisé par Calvin : "en ce dernier sens et pour une plus grande distinction, on l’appelle quelquefois astrologie judiciaire ou absolument la judiciaire". Ce dont ils ont conscience, c’est du discrédit qui affecte l’astrologie et que révèlent les exemples cités : "l’astrologie est fort incertaine" et "la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie", ce qu’ils continuent à faire aujourd’hui encore. De ce point de vue, rien n’a changé en plus de trois siècles.

Dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent explicitement l’astrologie : "art chimérique, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l'avenir par l’inspection des astres" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35). Le siècle des Lumières est pour la science et contre les superstitions. Les exemples qui illustrent ce sens attestent le mépris porté à l’astrologie : "(c’est) est une science vaine ; la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) étudie les deux noms dans un même article : "tous deux ont rapport aux astres, mais le premier (astrologie) n’exprime qu’un art chimérique, sur les règles duquel on croyait pouvoir prédire l’avenir par l’inspection des astres ; le second (astronomie) est une vraie science, fondée sur des principes sûrs, et des observations ou vraies ou probables". Cette opposition tranchée est illustrée d’un extrait du Dictionnaire de Richelet (1680) : "l’astronomie est une belle science : l’astrologie est une charlatanerie". Dans la sixième édition (1832-35), il n’est plus fait référence à l’astrologie judiciaire. Au XIXe siècle, la science triomphe. Il semble que la distinction entre astrologie et astronomie soit définitivement entrée dans la langue. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expédie en une phrase la définition d’astrologie : "art chimérique prétendant prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres". En revanche, dans une remarque, il expose les raisons pour lesquelles l’astronomie a été distinguée de l’astrologie : "astrologie n’a primitivement aucun sens défavorable et signifie proprement doctrine des astres. C’était, pour les anciens, le nom de la science que nous nommons astronomie ; et c’est l’abus qu’on en a fait en prétendant deviner l’avenir, qui a déterminé l’usage à donner deux noms différents à la vraie science et à la fausse". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, cette distinction est avalisée : "art chimérique, nommé aussi astrologie judiciaire, qui prétendait donner le moyen de connaître l’influence exercée par les astres sur le caractère ou sur la destinée des hommes".

 

Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires, et avant eux, Calvin, se sont évertués à distinguer l’astronomie de l’astrologie, la science et de la pratique divinatoire ou, comme l’écrivait Richelet en 1680, la science de la charlatanerie. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les idéologues se convertissent au relativisme, peut-être pour cacher leur sottise, comme l’atteste l’article astrologie du Trésor de la langue française (1971-94). Les auteurs de ce dictionnaire placent dans la définition même d’astrologie la distinction entre "science" et "art d’interpréter" (et non plus art chimérique). L’astrologie est à la fois une science et un art : "science de certains astres (le Soleil et la Lune, appelés luminaires, et les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton) considérés dans leurs relations entre eux, dans leurs positions dans les signes du zodiaque" et "art d’interpréter ces configurations particulières à une certaine date, établies dans une carte du ciel, en vue de déterminer le caractère de quelqu’un, de prédire l’avenir". La notion de science est relativisée, l’astrologie réhabilitée ; la Sorbonne a même décerné le grade de docteur à une astrologue mondaine que consultait Mitterrand. Ceci explique sans doute cela. On croyait complaire au Maître en honorant sa pythonisse. Il est vrai que le doctorat a été décerné en sciences sociales et que, dans ce domaine, science et charlatanerie forment le plus ancien PACS qui soit. La sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la discourologie, l’opinionologie, etc. sont des sciences (humaines ou sociales). Pourquoi pas l’astrologie, n’est-ce pas, qui a - gros avantage par rapport à la sociologie - un objet d'étude tangible et certain : les astres ?

 

 

 

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