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18 février 2008

Friction

 

 

Attesté en 1538 dans un ouvrage de Jean Canappe, médecin de la Renaissance, le nom friction a eu pour seul sens, pendant quatre siècles, "frottement fait sur une partie du corps pour activer la circulation, guérir une douleur". Ambroise Paré, le grand chirurgien du XVIe siècle, décrit ainsi le traitement : "friction est dure, quand l’on frotte tout le corps ou une partie seule, fort et âprement, soit avec la main, ou toile neuve, éponges". Le mot est emprunté du latin frictio, lui aussi terme de médecine. Ce n’est que dans la langue du XXe siècle qu’il a pris, comme de nombreux autres termes de science, un sens social.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est le "frottement modéré qu’on fait en quelque partie du corps" (exemples : "les frictions soulagent ; elles frictions dissipent l’humeur et ouvrent les pores" de la peau). Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), il est précisé que friction est un "terme de chirurgie" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, "terme de médecine") et Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute : "friction n’est pas du discours ordinaire, et il serait ridicule de s’en servir hors des occasions de maladies et de remèdes ; on doit dire ailleurs frottement". La définition de la sixième édition est un peu plus ample que les précédentes : elle décrit la friction autant qu’elle définit le mot : "frottement que l’on fait sur quelque partie du corps, à sec ou autrement, avec les mains, avec une brosse, avec de la flanelle, etc.". Quant aux académiciens (huitième édition, 1932-35), ils précisent le but de la friction : c’est "pour activer la circulation, calmer une douleur, etc."

Littré est le premier à relever que friction est aussi un "terme de physique" : "synonyme peu usité de frottement", sens les académiciens s’évertuent à définir et illustrer, mais seulement dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "en mécanique, résistance qu’une pièce oppose au mouvement d’une autre pièce, avec laquelle elle est en contact ; frottement qui permet à une pièce en mouvement d’en entraîner une autre" (exemples : "les pertes d’énergie dues aux frictions internes d’un moteur ; embrayage à friction ; amortisseur à friction", auxquels les académiciens auraient pu ajouter les moteurs à friction des jouets des années 1930-1960).

C’est Proust qui, le premier, en 1922, a bravé le ridicule dont Féraud menaçait celui qui aurait utilisé friction "hors des occasions de maladies et de remèdes", et qui a transporté par métaphore ce terme de médecine, physique et mécanique dans le domaine social ou dans celui des rapports humains : "les différents motifs de friction existants", écrit-il dans La Fugitive. De fait, comme l’extension au social de mots scientifiques est récurrente dans la langue moderne, ce qui était une invention d’écrivain se lexicalise très vite ; les dictionnaires l’enregistrent comme un sens figuré, surtout au pluriel : "désaccords, heurts, conflits entre personnes", comme dans cet extrait des Mémoires de guerre : "je le nommai chef d’état-major général de la Défense nationale, poste essentiel dans la période d’opérations très actives, de réorganisation profonde et de frictions inévitables avec les alliés qu’ouvrait la libération" (de Gaulle, 1956), sens que les académiciens glosent ainsi (neuvième édition, en cours de publication) : "figuré, désaccord, affrontement passager entre des personnes" (exemples : "c’est un sujet de friction entre nous ; il y a déjà eu des frictions entre eux").

 

 

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