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19 février 2008

Impact

 

 

 

Emprunté au latin impactum, du verbe de impigere au sens de "heurter", le nom impact n’est attesté qu’en 1824, au sens (assez étrange, à dire vrai) de "point où la force projectile agit sur le pendule", dans le Dictionnaire des termes appropriés aux arts et aux sciences. Le terme appartient au vocabulaire de la technique. "Terme de balistique", écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui définit ainsi l’expression point d’impact : "point où la trajectoire du centre d’un projectile rencontre une cible". Les académiciens l’enregistrent dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais ils l’écartent de l’édition suivante (1932-35) pour des raisons que l’on ignore : ou bien le mot est jugé rare ; ou bien, l’emploi est borné à la seule balistique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens technique (ces lexicographes disent technologique), notamment en balistique, est amplement défini et illustré de quelques extraits d’écrivains : c’est "la collision, le heurt entre deux corps", tandis que le point d’impact est le "point de chute d’un projectile, l’endroit où il vient frapper l’objectif ou un obstacle" (point d’impact d’une balle, d’un obus) et, par extension, c’est le "trou ou la trace que laisse le projectile" (relever des points d'impact, les impacts). Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (neuvième édition, en cours de publication) : "choc d’un projectile contre un corps ; point d’impact, endroit où un projectile vient frapper (le point d'impact d’une météorite) ; par métonymie (dans le Trésor de la langue française : par extension), trace, trou qu’un projectile laisse à l’endroit qu’il a heurté (des impacts de balles)".

Ce qui fait la force de ce nom est qu’il est récent (moderne, en un mot) et qu’il vient de la science. Aussi est-il étendu, par figure (métaphore en fait), à la société : c’est ce qui est arrivé à d’innombrables mots aux XIXe et XXe siècles. De plus, en anglais, impact signifie aussi, et cela dès le XIXe siècle, outre "collision " et "force exerted by one object when striking against another" : "strong impression or effect" (exemple : the impact of new ideas on discontented students, Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974).

Moderne, scientifique, anglais ou anglo-américain, voilà trois vertus cardinales. Le sens figuré et tout social ne pouvait pas ne pas s’acclimater en français. L’étonnant est qu’il n’ait été attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, qu’en 1955. Il est possible que des attestations antérieures aient échappé à l’attention de ces lexicographes. Quoi qu’il en soit, ce sens figuré est défini dans le Trésor de la langue française ainsi : "effet de choc, retentissement (d’une action forte) sur quelqu’un ou quelque chose". Il est précisé "dans la langue journalistique et publicitaire notamment", ce qui confirme les thèses de René Etiemble (Parlez-vous franglais ?, 1965), selon qui les néologismes sémantiques (ou sens empruntés de l’anglais des Etats-Unis) sont le fait des publicitaires et des journalistes et que ces effets de mode répondent à un besoin de vendre. Le nouveau sens d’impact étant social et anglo-américain, il se généralise dans tout ce qui est socioculturel et socio-économique, les deux mamelles de la France actuelle : "force, puissance d’impact ; impact d’un discours, d’une nouvelle" (exemple : "l’île de Ceylan devait, aux temps modernes, subir l’impact occidental plus fortement peut-être que tout autre pays bouddhique") ; "vive répercussion produite sur l’opinion" (synonymes : effet, retentissement ; exemples : "l’impact de la télévision, de la publicité, de la propagande, d’une formule publicitaire, d'une campagne électorale ; impact psychologique, technique ; avoir de l’impact, un impact ; force d’impact d’un film ; ces derniers sont conscients de l’impact de tout ce qui se rapporte à l'énergie atomique civile sur le grand public" ; "en économie, effet d’une décision ou d’une activité sur l’économie nationale ou régionale" ("l’impact de la recherche sur le développement économique" ou cet exemple tératologique : "l’évaluation anticipée de la résultante de réactions diverses se développant dans un milieu d’impact et de transmission", L’économie au XXe siècle, 1964). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, sont moins prolixes sur ces sens sociaux que les auteurs du Trésor de la langue française : "figuré, effet violent, vive répercussion" (exemple : "l’impact du "J’accuse" d’Émile Zola sur l’opinion").

 

Le mot est d’un emploi si fréquent dans les discours des journalistes, publicitaires et autres sciencieux du social qu’il finit par s’user. Le sens s’affaiblit. Impact signifie aussi "influence déterminante, décisive d’une personnalité", comme dans les exemples "avoir de l’impact sur une foule, dans une région ; impact d’un auteur, d’un leader" et dans cette nouvelle tératologie : "jusque dans l’acte suprêmement intellectuel d’édifier la Science (aussi longtemps du moins qu’il demeure purement spéculatif et abstrait), l’impact de nos âmes ne s’opère qu’obliquement, et comme de biais" (Teilhard de Chardin, 1955). De la balistique, qui est une science exacte, il bascule dans l’astrologie, puisque influence est le terme par lequel a longtemps été désigné le flux qui "coule" des astres et qui déterminerait le destin des hommes. L’affaiblissement de sens est aussi une déchéance.

Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les académiciens ne déconseillent pas l’emploi d’impact dans son sens figuré, qui est un néologisme sémantique et que les puristes, ou prétendus tels, rejettent, selon les auteurs du Trésor de la langue française, du moins le seul sens de "vive répercussion" ou de "retentissement sur l’opinion", mais seulement le sens affaibli "d’influence" : "c’est par une extension abusive qu’on emploie impact en parlant d’une influence diffuse ou générale", écrivent-ils. Cette remarque a beau être imprimée en caractères gras, il est à parier qu’elle n’aura aucun effet (ou impact !) sur les journalistes et les sciencieux du social, qui continuent à employer impact dans tous les contextes et sans doute dans de nouveaux sens, puisqu’ils sont les théologiens de la grande religion sociale et solidaire qui est devenue la religion unique de la France.

 

 

 

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