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27 février 2008

Planifier

Planifier, planification

 

La civilisation arabe n’est pas le seule qui ait offert quelques joyaux à la langue française (cf. la note matraque) ; l’ex-URSS a été généreuse aussi. Les Français lui doivent planifier et planification. Ils auraient pu refuser ces cadeaux empoisonnés. Ils ne l’ont pas fait, hélas ; ils ont même comblé leurs donateurs en étendant les emplois de ces deux mots à de nouveaux domaines. La complaisance est la chose au monde la mieux partagée.

Le verbe planifier est attesté, au sens "d’organiser" la production de telle ou telle marchandise en suivant les objectifs du Plan, dans un livre traduit du russe (en fait, du soviétique), Barbelés rouges (auteur Solonievitch, 1938). Le nom planification, dérivé de planifier, est attesté trois années auparavant dans le livre que Boris Souvarine a consacré à Staline et en 1936 dans Humanisme intégral de Maritain : "en admettant que la science doit suffire, au moyen d’une planification parfaite, à mettre l’industrie au service de l’homme, les communistes ont abouti inévitablement à mettre malgré eux (à vérifier) l’homme au service de l’industrie et de la technique". Ces deux mots sont bolcheviques.

 

C'est la matrice soviétique qui les a sanctifiés dans la France placée après la guerre sous la surveillance des communistes. Mme de Beauvoir, évidemment (d’elle, on ne pouvait rien attendre d’autre), intègre planifier à son vocabulaire. Lénine et Staline planifient ; Thorez rêve de planifier la France ; elle aussi, elle planifie. Il est vrai qu’elle n’a jamais résisté à la force, ni à celle des brutes, ni à celle des mots : "l’enseignement, tel que le pratiquaient ces demoiselles, ne donnait pas au maître une prise assez définitive sur l’élève ; il fallait que celui-ci m’appartînt exclusivement : je planifierais ses journées dans les moindres détails, j’en éliminerais tout hasard" (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Cet extrait a au moins le mérite de montrer l’idéologie totalitaire dont relève le désir absurde de planifier : aucune parcelle de la réalité n’échappe à l’idée, carrée, unique, uniforme, que quelques illuminés se font du réel qu’ils modèlent ou façonnent à leur gré.

Le succès du marxisme léninisme dans le monde entier a établi des sociétés planifiées, une agriculture planifiée, la volonté de planifier le travail, le devenir touristique d’une région, les réponses à apporter aux besoins fondamentaux, l’économie. L’économie planifiée "comporte une forte intervention de l’État", comme dans cet extrait de Lacroix : "l’économie communiste est une économie dirigée, planifiée, qui se soucie non plus de poursuivre le profit, comme en régime capitaliste, mais de satisfaire par priorité les besoins humains les plus fondamentaux", 1949). On sait ce qu’il en est de la satisfaction de ces "besoins humains". Planifier s’applique même à la sexualité : c’est "intervenir pour limiter ou pour encourager la reproduction de la vie humaine".

 

La planification est une activité dévolue, dans un pays qui sombre dans le délire totalitaire, aux gestionnaires, aux économistes et même aux démographes. En gestion, elle est "économique, culturelle, de l’enseignement, régionale, sociale". L’économie étant une science, elle se grise de mots savants, dont planification : "science qui a pour objet d’assurer, selon une progression croissante, la satisfaction des besoins du pays par une utilisation optimale de ses ressources, au moyen de documents prospectifs appelés Plans". Que l’on applique la planification au Sahara : vite, il faudra y importer du sable. Les résultats ont beau prouver la perversité de la planification, elle n’en suscite pas moins des "études, méthodes, organes" (lesquels en rendent le coût exorbitant), qu’elle soit "partielle, souple, totale". Parfois, un peu de lucidité illumine les cervelles : ainsi, celle du Nouvel Observateur en 1980 : "Le pouvoir en pays communiste ? On peut lutter contre. Le système économique ? Avec le choix de l’industrie lourde, la planification ultra-centralisée, le despotisme bureaucratique, la corruption, la gabegie et les privilèges, c’est une faillite : Gierek (le secrétaire du PC polonais) lui-même en dressera le constat". Cela n’a pas empêché cet organe de presse d’applaudir à la planification de l’économie française sous Mitterrand et Mauroy, puis à celle de l’université sous le trotskiste Jospin.

 

 

 

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