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27 février 2008

Impulsion

 

 

 

En latin, impulsio signifie au propre "choc", "heurt" et au figuré, "disposition à faire quelque chose" et "excitation à" (cf. Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Le mot français qui en est emprunté est attesté au XIVe siècle dans les deux sens : "mouvement donné à quelque chose, action de pousser", comme dans cet extrait de Montaigne (XVIe siècle), "venant sans cause apparente et d’une impulsion céleste", et, chez Oresme, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" : "donc les choses que l’on fait par impulsion et mouvement de douleur ou de fureur.... ne sont pas faites par la vertu de fortitude" ; "l’impulsion et contrainte des passions".

Ces deux sens, propre et figuré, sont définis dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "mouvement qu’un corps donne à un autre" (en 1762, les académiciens ajoutent : "par le choc") et "(le mot) signifie quelquefois aussi figurément instigation, conseil, action par laquelle on pousse quelqu’un à faire une chose". Les exemples qui illustrent le premier sens attestent que, entendu dans un sens propre, impulsion appartenait au vocabulaire de la science : "cela se fait par l’impulsion de l’air ; les philosophes disputent si une telle chose se fait par impulsion ou par attraction" ou en 1762, "plusieurs philosophes modernes tiennent que tous les mouvements se font par impulsion" et en 1798 "les cartésiens (qui ne croient pas aux thèses de Newton) prétendent que tous les mouvements se font par impulsion".

Cette thèse, évoquée dans un exemple de dictionnaire, est discutée dans l’article qui est consacré à impulsion dans L’Encyclopédie (1751-65) : "(terme de physique) action d’un corps qui en pousse un autre, et qui tend à lui donner du mouvement, ou qui lui en donne en effet". L’auteur de l’article, après avoir défini ce terme savant, en vient à la thèse : "au reste, la propriété ou la vertu par laquelle un corps en pousse un autre, et lui communique du mouvement, est quelque chose de fort obscur, et il semble qu’on doit être presque aussi étonné de voir qu’un corps qui en frappe un autre le dérange de sa place, que de voir un morceau de fer se précipiter vers une pierre d’aimant, ou une pierre tomber vers la terre. C’est donc une erreur de croire que l’idée de l’impulsion ne renferme aucune obscurité, et de vouloir, à l’exclusion de tout autre principe, regarder cette force comme la seule qui produise tous les effets de la nature. S’il n’est pas absolument démontré qu’il y en ait d’autre, il s’en faut beaucoup qu’il soit démontré que cette forme soit la seule qui agisse dans l’univers". Les lecteurs sont renvoyés aux articles attraction et gravitation. Ce que prouve Newton, c’est que le mouvement des corps, célestes ou terrestres, n’est pas nécessairement le résultat d’un choc, d’un heurt, d’une impulsion. Raynal (cité par Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit à ce sujet : "en levant les yeux au ciel, Newton vit dans la chute des corps sur la terre et entre les mouvements des astres des rapports qui supposaient un principe universel différent de l’impulsion, seule cause visible de tous les mouvements". Quelle force a mis en mouvement ces astres ? Buffon, quant à lui, renonce à se prononcer sur l’impulsion première : "nous ne pouvons guère former de raisonnements ni même faire des recherches sur les causes du mouvement d’impulsion des comètes".

Dans les éditions des XIXe et XXe siècles du Dictionnaire de l’Académie française, les définitions, que ce soit celles du sens propre ou du sens figuré, s’étoffent de nouveaux exemples, dont plusieurs se rapportent à la psychologie humaine : "il se dit figurément, au sens moral, de l’action d’exciter, d’encourager, de pousser quelqu’un à faire une chose" (sixième édition, 1832-35, exemples : "il agit ainsi par l’impulsion d’un tel ; obéir, céder aux impulsions d’une volonté étrangère ; suivre l’impulsion de son cœur ; les esprits reçurent une impulsion nouvelle ; cette première découverte donna l’impulsion ; une impulsion irrésistible"). Cette force qui fait agir les hommes, parfois malgré leur volonté, mais révélant leur être, fascine les amateurs de psychologie.

 

Ce qui caractérise impulsion dans la langue du XXe siècle, c’est son extension à de nombreux phénomènes physiques et à d’innombrables faits humains et sociaux. En bref, il est porté par la grande vague de la nouvelle religion sociale et scientiste qui submerge tout. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article impulsion est relativement long et le premier sens, celui de la science, est amplement défini : "poussée, généralement brève, qui s’exerce sur un corps et lui communique un mouvement" et "par métonymie, le mouvement ainsi transmis". En mécanique, c’est "le produit d’une force multipliée par le temps pendant lequel elle s’exerce" ("l’impulsion est égale à la variation de la quantité de mouvement au cours d’un intervalle de temps" ; et en électricité et électronique, c’est la "variation brusque et de courte durée d’une grandeur physique, pouvant notamment servir de signal" et "ce signal lui-même" ("les impulsions reçues par un compteur téléphonique ; le générateur d’impulsions électromagnétiques d’un radar"). Le mot impulsion ainsi défini frappe si fort les esprits qu’il suscite des emplois figurés dans "communiquer une impulsion à son cheval avant l’obstacle", "donner une impulsion pour sauter", "donner une puissante impulsion aux affaires" et "donner une impulsion à des opérations militaires" ou "à la recherche". Ces emplois en mécanique et électronique sont complétés, dans le Trésor de la langue française (1971-94) par les emplois en biologie : "ensemble des processus physico-chimiques extrêmement brefs qui caractérisent le stade initial de l’activité fonctionnelle élémentaire d’un nerf, d’un neurone ou d’une de ses parties, et par lesquels s’effectuent les phénomènes de conduction et de transmission dans le système nerveux" ("impulsion nerveuse" ; "envoi d’impulsions motrices dans de nouveaux muscles").

Pour ce qui est du second sens, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" selon Nicolas Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, son extension, à tout ce qui est social et humain, n’est pas moindre que celle du premier sens. Une des définitions qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française est éloquente : "principe déterminant le développement, le dynamisme d’une activité sociale, économique, intellectuelle", avec les mots fétiches de la religion sociale : principe, déterminer, développement, dynamisme, activité sociale, économique, intellectuelle. Les synonymes sont animation (mot de la théologie catholique recyclé en mot de la théologie sociale) et incitation. "Par métonymie", est-il précisé, impulsion désigne le "mouvement social, économique, intellectuel, considéré dans sa dynamique", comme dans cet exemple, qui suinte de religiosité de pacotille : "l’impulsion innovatrice se propage dans des conditions entièrement différentes du modèle de J. Schumpeter, qui n’a pas étudié explicitement la firme régionalement dominante et l’unité motrice dans un territoire" (L’économie du XXe siècle, 1964).

Principe social, l’impulsion est aussi un principe psychologique : c’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (admirez la logorrhée moderne), le "principe déterminant l’action d’une personne", comme dans cet extrait du Journal de Delacroix : "la race anglaise (...) n’a pas au même degré que les Français cette force d’impulsion qui entraîne à tout moment" (1853) ou cet autre d’un ouvrage de parapsychologie : "le sujet manifeste une grande suggestibilité tant aux impulsions extérieures qu’aux poussées internes" (1954). Le complément qui suit impulsion désigne le principe "d’action psychologique" (on croirait entendre parler les spécialistes de la propagande des guerres coloniales ou du Vietnam) : "impulsion de l’habitude, du moment, de la nature, de la passion, d’un penchant, de la raison, de la volonté, du besoin, du cœur". Mme de Staël, qui a été une admiratrice de l’Allemagne et une des premières adeptes de la religion sociale, solidaire, scientiste et larmoyante, tient l’impulsion pour l’étalon en tout : "on pourrait se représenter un caractère fier sans être sévère, qui ne blâmât rien d’après les règles reçues, mais seulement d’après l’impulsion du cœur. Une religion qui mît l’âme en communication intime avec le ciel et fît reconnaître ses adeptes par les saintes impulsions de la piété et de la fierté" (1810).

Ce n’est pas seulement un principe, c’est aussi "la force psychique spontanée et irrésistible, qui pousse à l’action". L’impulsion peut être affective, nerveuse, sensuelle, sentimentale, aveugle, intérieure, irraisonnée, irréfléchie, irrésistible, obscure, secrète, soudaine, subite, violente. Le terme est employé, comme il se doit, dans des contextes pleins de religiosité nouvelle ; ainsi par Benjamin Constant, en 1804 : "vers la fin de cette troisième époque, l’impulsion vers le théisme a été la plus forte. Une foule de prétendues révélations sont venues ébranler la croyance en la mythologie populaire".

Cette force psychique spontanée et irrésistible a quelque chose d’obscur et d’inquiétant, qui n’a pas laissé les psychologues indifférents. Ils nomment impulsion le "trouble psychique caractérisé par une tendance, qui échappe au contrôle du sujet, à exécuter des actes satisfaisant un besoin impérieux, déchargeant un état de tension émotionnelle" (exemples : "impulsion et inhibition ; impulsion, pulsion et compulsion ; impulsion agressive, sexuelle ; impulsion d’un enfant"), comme dans ces extraits : "le second caractère que nous présentent les obsessions, c’est l’impulsion, c’est-à-dire la tendance à l’acte" (Janet, 1903) et "à côté de cette dominante projective qui est comme la pointe active de l’impulsion, et sur laquelle certains (Wallon) mettent l’accent, d’autres (Janet) le portent sur la faiblesse sous-jacente du psychisme. Les impulsions morbides sont des plus variées : toxicomanies et dipsomanies, boulimie, impulsions sexuelles, impulsion au mouvement et notamment à la marche, impulsion au vol, impulsions sociales : au commandement, à l’autoritarisme" (Mounier, Traité du caractère, 1946) : on ne saurait mieux expliquer le succès de ce mot dans la langue des modernes. Les académiciens se barbouillent moins de sciences sociales et humaines que les lexicographes du très savant Trésor de la langue française : aussi se contentent-ils de définir le second sens d’impulsion sans tenter d’explorer les notions que ce mot désigne en psycho socio. C’est "l’action de pousser quelqu’un à faire quelque chose" ou "la force intérieure, impérieuse et généralement irraisonnée, qui pousse une personne à accomplir un geste, une action", comme dans ces exemples : "agir sous l’impulsion de la colère, de la passion, de l’émotion ; céder, se laisser aller à ses impulsions ; réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions ; une impulsion irrésistible". Les emplois cités par les académiciens "réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions" illustrent assez bien le point de vue qui est le leur en matière de morale : l’homme peut agir raisonnablement, il n’est pas condamné, par la malédiction que lui aurait jetée Freud, à se laisser emporter par une impulsion ou des impulsions (variante : des pulsions).

 

 

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