Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 février 2008

Personnaliser

 

 

 

Voilà un verbe qui paraît familier et semble aller de soi aujourd’hui. Or, il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, le volume de la neuvième édition (en cours de publication) dans lequel il pourrait figurer n’étant pas encore publié. Les grands dictionnaires dans lesquels une entrée y est consacrée sont le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et le Trésor de la langue française (1971-94).

Littré y donne le sens de personnifier, c’est-à-dire "prêter une existence, un caractère personnel à une abstraction, à une chose" (Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux, 1704) : "prêter une existence personnelle à une abstraction ou à un être inanimé", écrit Littré, qui se contente de recopier la définition de Trévoux en la condensant, sans se rendre compte que sa phrase n’a guère de sens : "prêter une existence personnelle à une chose" n’a pas le même sens (si tant qu’elle en ait un) que "prêter une existence, un caractère personnel à une chose". Personnifier le mal, c’est y prêter une existence, mais cette existence ne peut pas être qualifiée de personnelle. A ce premier sens, Littré ajoute un second, qui est attesté chez Rousseau (Confessions, 1768) : "Stanislas, qui était généreux et qui n’aimait pas la satire, fut indigné qu’on osât ainsi personnaliser en sa présence" (il s’agit des attaques contre Rousseau). Ce sens, "faire des attaques personnelles ou faire des allusions qui visent quelqu’un", est défini ainsi par Littré : "dire des personnalités", employant ce nom dans le sens de "paroles qui attaquent personnellement quelqu’un".

Ces deux sens sont qualifiés de vieillis et de rares dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens usuel est tout autre : récent, il est emprunté de l’anglo-américain, où to personalize signifie "rendre personnel" dans le vocabulaire des publicitaires. Pour vendre, il faut faire accroire aux gogos que telle ou telle marchandise est adaptée à leur personne ou même à leur "personnalité" ou que, barbouillée en bleu ou en rouge, elle a un cachet d’originalité qui les séduira. De la publicité à la politique ou à l’économie, la différence est mince. Personnaliser le pouvoir, c’est le "concentrer dans les mains d’une seule personne" ; personnaliser des objets fabriqués en série, c’est y apporter "des modifications ou des marques personnelles qui le distinguent" (une voiture, un appartement). Même les banquiers personnalisent leurs offres de service (crédits, assurances, etc.) pour tenir compte des désirs de chaque client. Les sciencieux du socio-éducatif qui ont conduit l’école à l’abîme personnalisent à qui mieux mieux en plaçant l’enfant au centre du système, c’est-à-dire en "tenant compte (qu’ils disent) de l’individu, de ses capacités, de ses structures mentales, de ses intérêts, de ses motivations, de ses besoins". Cet extrait du journal Le Point (1978) résume la stupidité moderne : "ce qui me paraît intéressant à signaler dans ce domaine, s’agissant de formation, c’est que là encore l’une des revendications les plus pressantes de notre temps est justement une sorte de droit nouveau, le droit à la différence. Être soi-même est devenu la raison de vivre de chacun, et c’est là aussi un droit. D’où, en matière d’éducation, toutes ces exigences dont on vous a parlé sur les méthodes pédagogiques, les effectifs scolaires, l’école personnalisée, etc.", c’est-à-dire une zone qui n'a plus rien d'une école, mais tient d'un supermarché.

 

Les commentaires sont fermés.