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29 février 2008

Nuisance

 

 

 

Voilà encore un très vieux mot français, attesté au XIIe siècle, sorti de l’usage dans le courant du XVIIe siècle et qui aujourd’hui connaît une nouvelle jeunesse, comme d’autres mots, maintenance ou gouvernance par exemple, grâce à l’anglo-américain, où il signifie "thing, person, act, etc (for e mosquitos or noisy children) that causes trouble or offence". Passé en anglais au Moyen Age, il est revenu en français plusieurs siècles plus tard avec un sens nouveau.

Il est très fréquent dans l’ancienne langue au sens de "tort, dommage, préjudice". Ainsi au XIIe siècle : "Sire, fait l’archevêque, et de votre fils ici, Que fîtes à oindre et couronner à roi, Tout par hâte et sans preux, pour nuisance de moi ?" ; au XIIIe siècle : "que nul ne fasse aide à nulle des parties, ni nuisance à l’autre partie" ; au XIVe siècle (chez Oresme) : "si telles paroles portent grand déshonneur pour celui qui les dit, ou si elles lui portent nuisance" ; au XVIe siècle (Marot) : "ta langue brasse fraudes et nuisances" ; (Amyot) : "quand vint leur tour de plaider la cause, la vue du Capitole fit grande nuisance aux accusateurs" ; (Calvin) : "nous sommes assiégés de tant de dangers, de tant de nuisances".

Au XVIIe siècle, Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre et le définit par les mots latins incommodum ("préjudice", "inconvénient") et noxa ("tort, préjudice, dommage"), traduisant avec nuisance par nocenter ("de manière à nuire") et sans nuisance par innocenter ("sans faire de mal"), traduction qui justifie la décision prise par Renaud Camus et quelques-uns de ses lecteurs fidèles de fonder un "parti de l’In-nocence", afin que le processus de civilisation ne soit pas entravé ou interrompu par les nuisances ou nocences, quelles qu’elles soient : bruit, papiers sales, paysages dégradés, injures, etc.

Malherbe le tient pour un "vieux mot, hors d’usage". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "vieux mot qui ne se dit qu’au palais d’un obstacle qu’on rencontre en quelque affaire, d’une incommodité qu’on souffre", définition qui est amplifiée dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot : "(terme de Palais) signifie un mal ou dommage fait, soit à un endroit public, par exemple, un grand chemin, un pont ou une rivière commune, ou bien à un endroit privé, en y mettant quelque chose qui puisse engendrer de la corruption, en usurpant le terrain ou faisant chose semblable". Les académiciens, qui n’éprouvent pas de compassion pour les "vieux mots", fussent-ils beaux et riches de sens, n’y consacrent pas d’entrée dans les éditions publiées de leur Dictionnaire de 1694 à 1935. En revanche, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) regrette que nuisance soit tombé en désuétude : "vieux mot qu’il est fâcheux qu’on ait laissé perdre" (ce en quoi il a raison), l’illustrant d’un extrait de Saint François de Sales, ce qui atteste que le mot n’était pas spécifique du Palais : "Et en cas que la faute... pour le scandale, conséquence et nuisance, qu’elle tire après soi, semblât devoir être promptement manifestée, etc.". Littré cite aussi un extrait du même François de Sales : "le sucre adoucit les fruits mal mûrs, et corrige la crudité et nuisance de ceux qui sont bien mûrs" (Introduction à la vie dévote).

 

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que nuisance sort de la désuétude, mais dans un sens nouveau, non plus "dommage, tort, préjudice" (sens mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française, 1971-94), mais "ce qui nuit, ce qui fait souffrir ; en particulier, action agressive d’un bruit sur l’organisme" et "généralement, au pluriel, ensemble de facteurs d’origine technique (bruits, pollutions, etc.) ou sociale (encombrements, promiscuité, etc.) qui nuisent à la qualité de la vie" (Trésor de la langue française) ; définition que les académiciens reprennent dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "caractère de ce qui est nuisible ; dommage, préjudice" et "le plus souvent au pluriel, phénomène qui porte atteinte aux conditions de vie, altère la santé, dégrade l’environnement" (nuisances sonores ; nuisances liées à la pollution de l’air ou de l’eau).

 

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