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29 février 2008

Nuisance

 

 

 

Voilà encore un très vieux mot français, attesté au XIIe siècle, sorti de l’usage dans le courant du XVIIe siècle et qui aujourd’hui connaît une nouvelle jeunesse, comme d’autres mots, maintenance ou gouvernance par exemple, grâce à l’anglo-américain, où il signifie "thing, person, act, etc (for e mosquitos or noisy children) that causes trouble or offence". Passé en anglais au Moyen Age, il est revenu en français plusieurs siècles plus tard avec un sens nouveau.

Il est très fréquent dans l’ancienne langue au sens de "tort, dommage, préjudice". Ainsi au XIIe siècle : "Sire, fait l’archevêque, et de votre fils ici, Que fîtes à oindre et couronner à roi, Tout par hâte et sans preux, pour nuisance de moi ?" ; au XIIIe siècle : "que nul ne fasse aide à nulle des parties, ni nuisance à l’autre partie" ; au XIVe siècle (chez Oresme) : "si telles paroles portent grand déshonneur pour celui qui les dit, ou si elles lui portent nuisance" ; au XVIe siècle (Marot) : "ta langue brasse fraudes et nuisances" ; (Amyot) : "quand vint leur tour de plaider la cause, la vue du Capitole fit grande nuisance aux accusateurs" ; (Calvin) : "nous sommes assiégés de tant de dangers, de tant de nuisances".

Au XVIIe siècle, Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre et le définit par les mots latins incommodum ("préjudice", "inconvénient") et noxa ("tort, préjudice, dommage"), traduisant avec nuisance par nocenter ("de manière à nuire") et sans nuisance par innocenter ("sans faire de mal"), traduction qui justifie la décision prise par Renaud Camus et quelques-uns de ses lecteurs fidèles de fonder un "parti de l’In-nocence", afin que le processus de civilisation ne soit pas entravé ou interrompu par les nuisances ou nocences, quelles qu’elles soient : bruit, papiers sales, paysages dégradés, injures, etc.

Malherbe le tient pour un "vieux mot, hors d’usage". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "vieux mot qui ne se dit qu’au palais d’un obstacle qu’on rencontre en quelque affaire, d’une incommodité qu’on souffre", définition qui est amplifiée dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot : "(terme de Palais) signifie un mal ou dommage fait, soit à un endroit public, par exemple, un grand chemin, un pont ou une rivière commune, ou bien à un endroit privé, en y mettant quelque chose qui puisse engendrer de la corruption, en usurpant le terrain ou faisant chose semblable". Les académiciens, qui n’éprouvent pas de compassion pour les "vieux mots", fussent-ils beaux et riches de sens, n’y consacrent pas d’entrée dans les éditions publiées de leur Dictionnaire de 1694 à 1935. En revanche, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) regrette que nuisance soit tombé en désuétude : "vieux mot qu’il est fâcheux qu’on ait laissé perdre" (ce en quoi il a raison), l’illustrant d’un extrait de Saint François de Sales, ce qui atteste que le mot n’était pas spécifique du Palais : "Et en cas que la faute... pour le scandale, conséquence et nuisance, qu’elle tire après soi, semblât devoir être promptement manifestée, etc.". Littré cite aussi un extrait du même François de Sales : "le sucre adoucit les fruits mal mûrs, et corrige la crudité et nuisance de ceux qui sont bien mûrs" (Introduction à la vie dévote).

 

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que nuisance sort de la désuétude, mais dans un sens nouveau, non plus "dommage, tort, préjudice" (sens mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française, 1971-94), mais "ce qui nuit, ce qui fait souffrir ; en particulier, action agressive d’un bruit sur l’organisme" et "généralement, au pluriel, ensemble de facteurs d’origine technique (bruits, pollutions, etc.) ou sociale (encombrements, promiscuité, etc.) qui nuisent à la qualité de la vie" (Trésor de la langue française) ; définition que les académiciens reprennent dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "caractère de ce qui est nuisible ; dommage, préjudice" et "le plus souvent au pluriel, phénomène qui porte atteinte aux conditions de vie, altère la santé, dégrade l’environnement" (nuisances sonores ; nuisances liées à la pollution de l’air ou de l’eau).

 

28 février 2008

Personnaliser

 

 

 

Voilà un verbe qui paraît familier et semble aller de soi aujourd’hui. Or, il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, le volume de la neuvième édition (en cours de publication) dans lequel il pourrait figurer n’étant pas encore publié. Les grands dictionnaires dans lesquels une entrée y est consacrée sont le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et le Trésor de la langue française (1971-94).

Littré y donne le sens de personnifier, c’est-à-dire "prêter une existence, un caractère personnel à une abstraction, à une chose" (Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux, 1704) : "prêter une existence personnelle à une abstraction ou à un être inanimé", écrit Littré, qui se contente de recopier la définition de Trévoux en la condensant, sans se rendre compte que sa phrase n’a guère de sens : "prêter une existence personnelle à une chose" n’a pas le même sens (si tant qu’elle en ait un) que "prêter une existence, un caractère personnel à une chose". Personnifier le mal, c’est y prêter une existence, mais cette existence ne peut pas être qualifiée de personnelle. A ce premier sens, Littré ajoute un second, qui est attesté chez Rousseau (Confessions, 1768) : "Stanislas, qui était généreux et qui n’aimait pas la satire, fut indigné qu’on osât ainsi personnaliser en sa présence" (il s’agit des attaques contre Rousseau). Ce sens, "faire des attaques personnelles ou faire des allusions qui visent quelqu’un", est défini ainsi par Littré : "dire des personnalités", employant ce nom dans le sens de "paroles qui attaquent personnellement quelqu’un".

Ces deux sens sont qualifiés de vieillis et de rares dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens usuel est tout autre : récent, il est emprunté de l’anglo-américain, où to personalize signifie "rendre personnel" dans le vocabulaire des publicitaires. Pour vendre, il faut faire accroire aux gogos que telle ou telle marchandise est adaptée à leur personne ou même à leur "personnalité" ou que, barbouillée en bleu ou en rouge, elle a un cachet d’originalité qui les séduira. De la publicité à la politique ou à l’économie, la différence est mince. Personnaliser le pouvoir, c’est le "concentrer dans les mains d’une seule personne" ; personnaliser des objets fabriqués en série, c’est y apporter "des modifications ou des marques personnelles qui le distinguent" (une voiture, un appartement). Même les banquiers personnalisent leurs offres de service (crédits, assurances, etc.) pour tenir compte des désirs de chaque client. Les sciencieux du socio-éducatif qui ont conduit l’école à l’abîme personnalisent à qui mieux mieux en plaçant l’enfant au centre du système, c’est-à-dire en "tenant compte (qu’ils disent) de l’individu, de ses capacités, de ses structures mentales, de ses intérêts, de ses motivations, de ses besoins". Cet extrait du journal Le Point (1978) résume la stupidité moderne : "ce qui me paraît intéressant à signaler dans ce domaine, s’agissant de formation, c’est que là encore l’une des revendications les plus pressantes de notre temps est justement une sorte de droit nouveau, le droit à la différence. Être soi-même est devenu la raison de vivre de chacun, et c’est là aussi un droit. D’où, en matière d’éducation, toutes ces exigences dont on vous a parlé sur les méthodes pédagogiques, les effectifs scolaires, l’école personnalisée, etc.", c’est-à-dire une zone qui n'a plus rien d'une école, mais tient d'un supermarché.

 

27 février 2008

Impulsion

 

 

 

En latin, impulsio signifie au propre "choc", "heurt" et au figuré, "disposition à faire quelque chose" et "excitation à" (cf. Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Le mot français qui en est emprunté est attesté au XIVe siècle dans les deux sens : "mouvement donné à quelque chose, action de pousser", comme dans cet extrait de Montaigne (XVIe siècle), "venant sans cause apparente et d’une impulsion céleste", et, chez Oresme, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" : "donc les choses que l’on fait par impulsion et mouvement de douleur ou de fureur.... ne sont pas faites par la vertu de fortitude" ; "l’impulsion et contrainte des passions".

Ces deux sens, propre et figuré, sont définis dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "mouvement qu’un corps donne à un autre" (en 1762, les académiciens ajoutent : "par le choc") et "(le mot) signifie quelquefois aussi figurément instigation, conseil, action par laquelle on pousse quelqu’un à faire une chose". Les exemples qui illustrent le premier sens attestent que, entendu dans un sens propre, impulsion appartenait au vocabulaire de la science : "cela se fait par l’impulsion de l’air ; les philosophes disputent si une telle chose se fait par impulsion ou par attraction" ou en 1762, "plusieurs philosophes modernes tiennent que tous les mouvements se font par impulsion" et en 1798 "les cartésiens (qui ne croient pas aux thèses de Newton) prétendent que tous les mouvements se font par impulsion".

Cette thèse, évoquée dans un exemple de dictionnaire, est discutée dans l’article qui est consacré à impulsion dans L’Encyclopédie (1751-65) : "(terme de physique) action d’un corps qui en pousse un autre, et qui tend à lui donner du mouvement, ou qui lui en donne en effet". L’auteur de l’article, après avoir défini ce terme savant, en vient à la thèse : "au reste, la propriété ou la vertu par laquelle un corps en pousse un autre, et lui communique du mouvement, est quelque chose de fort obscur, et il semble qu’on doit être presque aussi étonné de voir qu’un corps qui en frappe un autre le dérange de sa place, que de voir un morceau de fer se précipiter vers une pierre d’aimant, ou une pierre tomber vers la terre. C’est donc une erreur de croire que l’idée de l’impulsion ne renferme aucune obscurité, et de vouloir, à l’exclusion de tout autre principe, regarder cette force comme la seule qui produise tous les effets de la nature. S’il n’est pas absolument démontré qu’il y en ait d’autre, il s’en faut beaucoup qu’il soit démontré que cette forme soit la seule qui agisse dans l’univers". Les lecteurs sont renvoyés aux articles attraction et gravitation. Ce que prouve Newton, c’est que le mouvement des corps, célestes ou terrestres, n’est pas nécessairement le résultat d’un choc, d’un heurt, d’une impulsion. Raynal (cité par Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit à ce sujet : "en levant les yeux au ciel, Newton vit dans la chute des corps sur la terre et entre les mouvements des astres des rapports qui supposaient un principe universel différent de l’impulsion, seule cause visible de tous les mouvements". Quelle force a mis en mouvement ces astres ? Buffon, quant à lui, renonce à se prononcer sur l’impulsion première : "nous ne pouvons guère former de raisonnements ni même faire des recherches sur les causes du mouvement d’impulsion des comètes".

Dans les éditions des XIXe et XXe siècles du Dictionnaire de l’Académie française, les définitions, que ce soit celles du sens propre ou du sens figuré, s’étoffent de nouveaux exemples, dont plusieurs se rapportent à la psychologie humaine : "il se dit figurément, au sens moral, de l’action d’exciter, d’encourager, de pousser quelqu’un à faire une chose" (sixième édition, 1832-35, exemples : "il agit ainsi par l’impulsion d’un tel ; obéir, céder aux impulsions d’une volonté étrangère ; suivre l’impulsion de son cœur ; les esprits reçurent une impulsion nouvelle ; cette première découverte donna l’impulsion ; une impulsion irrésistible"). Cette force qui fait agir les hommes, parfois malgré leur volonté, mais révélant leur être, fascine les amateurs de psychologie.

 

Ce qui caractérise impulsion dans la langue du XXe siècle, c’est son extension à de nombreux phénomènes physiques et à d’innombrables faits humains et sociaux. En bref, il est porté par la grande vague de la nouvelle religion sociale et scientiste qui submerge tout. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article impulsion est relativement long et le premier sens, celui de la science, est amplement défini : "poussée, généralement brève, qui s’exerce sur un corps et lui communique un mouvement" et "par métonymie, le mouvement ainsi transmis". En mécanique, c’est "le produit d’une force multipliée par le temps pendant lequel elle s’exerce" ("l’impulsion est égale à la variation de la quantité de mouvement au cours d’un intervalle de temps" ; et en électricité et électronique, c’est la "variation brusque et de courte durée d’une grandeur physique, pouvant notamment servir de signal" et "ce signal lui-même" ("les impulsions reçues par un compteur téléphonique ; le générateur d’impulsions électromagnétiques d’un radar"). Le mot impulsion ainsi défini frappe si fort les esprits qu’il suscite des emplois figurés dans "communiquer une impulsion à son cheval avant l’obstacle", "donner une impulsion pour sauter", "donner une puissante impulsion aux affaires" et "donner une impulsion à des opérations militaires" ou "à la recherche". Ces emplois en mécanique et électronique sont complétés, dans le Trésor de la langue française (1971-94) par les emplois en biologie : "ensemble des processus physico-chimiques extrêmement brefs qui caractérisent le stade initial de l’activité fonctionnelle élémentaire d’un nerf, d’un neurone ou d’une de ses parties, et par lesquels s’effectuent les phénomènes de conduction et de transmission dans le système nerveux" ("impulsion nerveuse" ; "envoi d’impulsions motrices dans de nouveaux muscles").

Pour ce qui est du second sens, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" selon Nicolas Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, son extension, à tout ce qui est social et humain, n’est pas moindre que celle du premier sens. Une des définitions qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française est éloquente : "principe déterminant le développement, le dynamisme d’une activité sociale, économique, intellectuelle", avec les mots fétiches de la religion sociale : principe, déterminer, développement, dynamisme, activité sociale, économique, intellectuelle. Les synonymes sont animation (mot de la théologie catholique recyclé en mot de la théologie sociale) et incitation. "Par métonymie", est-il précisé, impulsion désigne le "mouvement social, économique, intellectuel, considéré dans sa dynamique", comme dans cet exemple, qui suinte de religiosité de pacotille : "l’impulsion innovatrice se propage dans des conditions entièrement différentes du modèle de J. Schumpeter, qui n’a pas étudié explicitement la firme régionalement dominante et l’unité motrice dans un territoire" (L’économie du XXe siècle, 1964).

Principe social, l’impulsion est aussi un principe psychologique : c’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (admirez la logorrhée moderne), le "principe déterminant l’action d’une personne", comme dans cet extrait du Journal de Delacroix : "la race anglaise (...) n’a pas au même degré que les Français cette force d’impulsion qui entraîne à tout moment" (1853) ou cet autre d’un ouvrage de parapsychologie : "le sujet manifeste une grande suggestibilité tant aux impulsions extérieures qu’aux poussées internes" (1954). Le complément qui suit impulsion désigne le principe "d’action psychologique" (on croirait entendre parler les spécialistes de la propagande des guerres coloniales ou du Vietnam) : "impulsion de l’habitude, du moment, de la nature, de la passion, d’un penchant, de la raison, de la volonté, du besoin, du cœur". Mme de Staël, qui a été une admiratrice de l’Allemagne et une des premières adeptes de la religion sociale, solidaire, scientiste et larmoyante, tient l’impulsion pour l’étalon en tout : "on pourrait se représenter un caractère fier sans être sévère, qui ne blâmât rien d’après les règles reçues, mais seulement d’après l’impulsion du cœur. Une religion qui mît l’âme en communication intime avec le ciel et fît reconnaître ses adeptes par les saintes impulsions de la piété et de la fierté" (1810).

Ce n’est pas seulement un principe, c’est aussi "la force psychique spontanée et irrésistible, qui pousse à l’action". L’impulsion peut être affective, nerveuse, sensuelle, sentimentale, aveugle, intérieure, irraisonnée, irréfléchie, irrésistible, obscure, secrète, soudaine, subite, violente. Le terme est employé, comme il se doit, dans des contextes pleins de religiosité nouvelle ; ainsi par Benjamin Constant, en 1804 : "vers la fin de cette troisième époque, l’impulsion vers le théisme a été la plus forte. Une foule de prétendues révélations sont venues ébranler la croyance en la mythologie populaire".

Cette force psychique spontanée et irrésistible a quelque chose d’obscur et d’inquiétant, qui n’a pas laissé les psychologues indifférents. Ils nomment impulsion le "trouble psychique caractérisé par une tendance, qui échappe au contrôle du sujet, à exécuter des actes satisfaisant un besoin impérieux, déchargeant un état de tension émotionnelle" (exemples : "impulsion et inhibition ; impulsion, pulsion et compulsion ; impulsion agressive, sexuelle ; impulsion d’un enfant"), comme dans ces extraits : "le second caractère que nous présentent les obsessions, c’est l’impulsion, c’est-à-dire la tendance à l’acte" (Janet, 1903) et "à côté de cette dominante projective qui est comme la pointe active de l’impulsion, et sur laquelle certains (Wallon) mettent l’accent, d’autres (Janet) le portent sur la faiblesse sous-jacente du psychisme. Les impulsions morbides sont des plus variées : toxicomanies et dipsomanies, boulimie, impulsions sexuelles, impulsion au mouvement et notamment à la marche, impulsion au vol, impulsions sociales : au commandement, à l’autoritarisme" (Mounier, Traité du caractère, 1946) : on ne saurait mieux expliquer le succès de ce mot dans la langue des modernes. Les académiciens se barbouillent moins de sciences sociales et humaines que les lexicographes du très savant Trésor de la langue française : aussi se contentent-ils de définir le second sens d’impulsion sans tenter d’explorer les notions que ce mot désigne en psycho socio. C’est "l’action de pousser quelqu’un à faire quelque chose" ou "la force intérieure, impérieuse et généralement irraisonnée, qui pousse une personne à accomplir un geste, une action", comme dans ces exemples : "agir sous l’impulsion de la colère, de la passion, de l’émotion ; céder, se laisser aller à ses impulsions ; réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions ; une impulsion irrésistible". Les emplois cités par les académiciens "réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions" illustrent assez bien le point de vue qui est le leur en matière de morale : l’homme peut agir raisonnablement, il n’est pas condamné, par la malédiction que lui aurait jetée Freud, à se laisser emporter par une impulsion ou des impulsions (variante : des pulsions).

 

 

Planifier

Planifier, planification

 

La civilisation arabe n’est pas le seule qui ait offert quelques joyaux à la langue française (cf. la note matraque) ; l’ex-URSS a été généreuse aussi. Les Français lui doivent planifier et planification. Ils auraient pu refuser ces cadeaux empoisonnés. Ils ne l’ont pas fait, hélas ; ils ont même comblé leurs donateurs en étendant les emplois de ces deux mots à de nouveaux domaines. La complaisance est la chose au monde la mieux partagée.

Le verbe planifier est attesté, au sens "d’organiser" la production de telle ou telle marchandise en suivant les objectifs du Plan, dans un livre traduit du russe (en fait, du soviétique), Barbelés rouges (auteur Solonievitch, 1938). Le nom planification, dérivé de planifier, est attesté trois années auparavant dans le livre que Boris Souvarine a consacré à Staline et en 1936 dans Humanisme intégral de Maritain : "en admettant que la science doit suffire, au moyen d’une planification parfaite, à mettre l’industrie au service de l’homme, les communistes ont abouti inévitablement à mettre malgré eux (à vérifier) l’homme au service de l’industrie et de la technique". Ces deux mots sont bolcheviques.

 

C'est la matrice soviétique qui les a sanctifiés dans la France placée après la guerre sous la surveillance des communistes. Mme de Beauvoir, évidemment (d’elle, on ne pouvait rien attendre d’autre), intègre planifier à son vocabulaire. Lénine et Staline planifient ; Thorez rêve de planifier la France ; elle aussi, elle planifie. Il est vrai qu’elle n’a jamais résisté à la force, ni à celle des brutes, ni à celle des mots : "l’enseignement, tel que le pratiquaient ces demoiselles, ne donnait pas au maître une prise assez définitive sur l’élève ; il fallait que celui-ci m’appartînt exclusivement : je planifierais ses journées dans les moindres détails, j’en éliminerais tout hasard" (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Cet extrait a au moins le mérite de montrer l’idéologie totalitaire dont relève le désir absurde de planifier : aucune parcelle de la réalité n’échappe à l’idée, carrée, unique, uniforme, que quelques illuminés se font du réel qu’ils modèlent ou façonnent à leur gré.

Le succès du marxisme léninisme dans le monde entier a établi des sociétés planifiées, une agriculture planifiée, la volonté de planifier le travail, le devenir touristique d’une région, les réponses à apporter aux besoins fondamentaux, l’économie. L’économie planifiée "comporte une forte intervention de l’État", comme dans cet extrait de Lacroix : "l’économie communiste est une économie dirigée, planifiée, qui se soucie non plus de poursuivre le profit, comme en régime capitaliste, mais de satisfaire par priorité les besoins humains les plus fondamentaux", 1949). On sait ce qu’il en est de la satisfaction de ces "besoins humains". Planifier s’applique même à la sexualité : c’est "intervenir pour limiter ou pour encourager la reproduction de la vie humaine".

 

La planification est une activité dévolue, dans un pays qui sombre dans le délire totalitaire, aux gestionnaires, aux économistes et même aux démographes. En gestion, elle est "économique, culturelle, de l’enseignement, régionale, sociale". L’économie étant une science, elle se grise de mots savants, dont planification : "science qui a pour objet d’assurer, selon une progression croissante, la satisfaction des besoins du pays par une utilisation optimale de ses ressources, au moyen de documents prospectifs appelés Plans". Que l’on applique la planification au Sahara : vite, il faudra y importer du sable. Les résultats ont beau prouver la perversité de la planification, elle n’en suscite pas moins des "études, méthodes, organes" (lesquels en rendent le coût exorbitant), qu’elle soit "partielle, souple, totale". Parfois, un peu de lucidité illumine les cervelles : ainsi, celle du Nouvel Observateur en 1980 : "Le pouvoir en pays communiste ? On peut lutter contre. Le système économique ? Avec le choix de l’industrie lourde, la planification ultra-centralisée, le despotisme bureaucratique, la corruption, la gabegie et les privilèges, c’est une faillite : Gierek (le secrétaire du PC polonais) lui-même en dressera le constat". Cela n’a pas empêché cet organe de presse d’applaudir à la planification de l’économie française sous Mitterrand et Mauroy, puis à celle de l’université sous le trotskiste Jospin.

 

 

 

25 février 2008

Sacrifice

 

 

 

Emprunté du latin sacrificium, au sens "d’offrande à la divinité" et, chez les auteurs chrétiens, de "messe" (le sacrifice eucharistique), le nom sacrifice est attesté au XIIe siècle dans les deux sens du mot latin : "offrande à la divinité" et "mort du Christ pour la rédemption du genre humain", la messe étant désignée par les deux termes de saint sacrifice en 1670 par Bossuet.

La migration du mot hors de la religion et de la théologie catholique commence en 1651, chez Pascal, où sacrifice prend le sens "d’abandon volontaire", de "renoncement", comme une extension à la vie de chacun du sacrifice du Christ ("Lettre sur la mort de son père") : "que ces sacrifices particuliers (nos affections) honorent et préviennent le sacrifice universel où la nature entière doit être consommée par la puissance de Jésus-Christ".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), ces deux sens sont exposés : "action par laquelle on offre quelque chose à Dieu, avec certaines cérémonies, pour lui rendre un hommage souverain" (exemples : "sacrifice solennel, propitiatoire, expiatoire ; les sacrifices de l’ancienne loi ; dans la nouvelle Loi, Jésus-Christ s’est offert en sacrifice à son Père sur la Croix ; les sacrifices de l’ancienne Loi ont été abolis par celui de la nouvelle ; Jésus-Christ est offert tous les jours en sacrifice sur nos Autels ; le sacrifice de Jésus-Christ sur la Croix est un sacrifice sanglant ; le sacrifice de Jésus-Christ à la Messe est un sacrifice non sanglant ; il se dit aussi des sacrifices qu’offraient les païens"), et, au sens figuré de Pascal, "on dit faire un sacrifice à quelqu’un pour dire renoncer pour l’amour de lui à quelque chose de considérable, d’agréable, etc.". D’une édition à l’autre, les exemples qui illustrent le sens figuré, que Pascal a introduit dans la langue, se font en moins en moins individuels et de plus en plus sociaux, au sens où ce à quoi l’on renonce, c’est de plus en plus souvent des avantages économiques, financiers ou sociaux : "je vous fais un sacrifice de tous les intérêts que j’avais dans cette affaire ; si j’oublie l’injure qu’il m’a faite, si je ne cherche point à m’en venger, c’est un sacrifice que je vous fais" (1762, 1798) ; "c’est un sacrifice que l’honneur vous demande, vous commande, vous impose, exige de vous ; il n’y a pas de vertu sans sacrifice ; un sacrifice d’argent ; il a fait de grands sacrifices pour l’éducation de ses enfants" (sixième édition, 1832-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) réduit le sens figuré de Pascal à une "privation ou une perte à laquelle on se résigne". Il l’illustre de deux exemples "sociaux", qui ne présentent plus d’analogie avec le sacrifice du Christ : "un sacrifice d’argent, il a fait de grands sacrifices pour l’éducation de son fils". Comme Littré est scientiste, anti-clérical et positiviste, il ne comprend pas la nature du sacrifice religieux, distinguant le sacrifice passif (le sacrifice fait par Abraham) du sacrifice actif (le sacrifice d’Isaac par Abraham, d’Iphigénie par Agamemnon), alors que, d’un point de vue religieux, la véritable distinction est entre le sacrifice involontaire ou forcé, contraint, imposé (la victime ne s’offre pas au sacrifice ; c’est le pouvoir, le Roi, le Père qui l’offre en sacrifice ; Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie pour obtenir des vents favorables ; Abraham est près de sacrifier son fils pour complaire à Yahvé) du sacrifice volontaire (le Christ s’offre en sacrifice de son plein gré pour sauver les hommes). En revanche, cette distinction est clairement exposée dans le Trésor de la langue française (1971-94). Comme terme de religion, c’est "l’action sacrée par laquelle une personne, une communauté offre à la divinité, selon un certain rite, et pour se la concilier, une victime mise à mort (réellement ou symboliquement) ou des objets qu’elle abandonne ou brûle sur un autel" ; dans la religion chrétienne, c’est le "sacrifice parfait du Christ s’offrant à Dieu son père, sur la croix, en oblation unique pour le salut de l’homme et renouvelé dans l’Eucharistie" (exemple : "la théologie nous enseigne que la messe, telle qu’elle se célèbre, est le renouvellement du sacrifice du calvaire", Huysmans, 1891).

Dans la langue moderne, sacrifice est dépouillé peu à peu de tout sens religieux ou sacré ; il se laïcise en quelque sorte. Ce n’est plus qu’une simple privation. Ce "renoncement" ou cette "privation" que l’on s’impose volontairement ou que l’on est forcé de subir est celui de "quatre robes" (Stendhal, Lamiel), des "cigares du café de Paris" (Le Comte de Monte-Cristo, 1846), "de son bonheur, de son cœur, de son orgueil, de sa fortune, de sa situation, de son temps, de sa vie, de soi". Le sacrifice peut être financier ou d’argent ou même d’hommes ("perte en soldats au cours d’une bataille") ou même d’un animal ("mise à mort d’un animal pour la consommation ou en cas d’accident ou de maladie"). Le sacrifice peut même être offert "à l’opinion" ou aux "architectes modernes" : c’est dire s’il coûte peu et qu’il a perdu toute signification.

 

24 février 2008

Matraque

 

Matraque, matraquer, matraquage

 

 

Parmi les incomparables bienfaits que la très supérieure (à toutes les autres) civilisation arabe aurait apportés à la langue française, il y a matraque – joyau que les bien parlants en doxa se gardent bien d’exposer, redoutant sans doute que le foudre de l’Inquisition ne frappe la matraque qui eût écorné le mythe. Matraque est récent : il attesté en 1863 au sens de "gros bâton, gourdin". Il est emprunté de l’arabe parlé en Afrique du Nord, où la matraque (que Hugo, en 1866, dans Les Travailleurs de la mer, roman dont le titre sonne comme un discours trotskiste, écrit matrak, sans doute pour faire exotique) est un bâton dont se servent les bédouins pour conduire leurs chameaux.

Littré l’enregistre immédiatement dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais il s’abuse sur son origine : "mot espagnol usité en Algérie qui signifie bâton, trique" (1867 : "après avoir failli périr sous les matraques des chameliers qui lui servaient de guides"). Il cite aussi un extrait de la Revue des Deux-Mondes (1877 : "un alphabet, une écritoire et une matraque ou férule percée de trous, les punitions dans les écoles des Philippines se réduisent à quelques coups de matraque dans la main ouverte"), duquel il infère à tort que matraque est un mot espagnol qui a pour sens "férule scolaire". Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ne s’embarrassent pas d’étymologie. Ils se contentent d’établir le sens, en limitant l’usage aux seuls éleveurs ou autres chameliers d’Afrique : "matraque se dit proprement du bâton qui sert de canne aux conducteurs d’animaux en Afrique, et plus généralement d’une trique dont on se sert pour frapper".

 

Le nom a migré. D'Algérie, il s’établit en France. Il n'est rien de plus commun que cette émigration. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font suivre le sens, "gros bâton servant de canne et éventuellement de trique aux conducteurs d’animaux en Afrique", d’un second, plus familier aux Français : "par analogie, arme contondante assez courte, constituée par un bâton de bois ou de caoutchouc durci souvent alourdi à une de ses extrémités par du fer ou du plomb, utilisée pour frapper quelqu’un et dont sont officiellement munis les policiers". Le mythe de la matraque policière envahit les media, si bien qu’il finit par effacer l’origine de la matraque et que, d’attribut arabe, elle devient, chez le communiste Bloch en 1931, un attribut du fascisme : "pendant que l’Europe riait à ces tours de Scapin, à ces histoires d’huile de ricin, elle n’entendait pas les cris des gens qui mouraient sous la matraque fasciste". Il est vrai que les communistes préfèrent nettoyer à la mitrailleuse les pays qu’ils ont subjugués plutôt que d’utiliser l’archaïque gourdin, lequel, dans l’expression coup de matraque, prend le sens figuré de "prix exagéré" ou "d’addition salée" (synonyme : coup de fusil). Les académiciens, dans leur Dictionnaire (neuvième édition, en cours de publication), relèvent les mêmes sens : "gros bâton qui servait en Afrique du Nord aux chameliers pour conduire leurs bêtes" (pourquoi l’imparfait ?) ; "arme contondante constituée par un bâton de bois ou de caoutchouc dur" ; "coup de matraque, prix excessif (on dit aussi coup de fusil, coup de massue)".

 

 

Le verbe matraquer est récent. Suivant la rubrique "étymologie et histoire" de l’article matraquer (in Trésor de la langue française), le sens figuré "assommer le client par une addition excessive", attesté en 1927, serait antérieur de plus de dix ans au sens propre (attesté en 1939) : "frapper avec une matraque". C’est assez étrange. Il se peut que les dates indiquées soient inexactes. En 1945, chez Mauriac, matraquer prend un sens figuré : "traiter durement, assommer" ; en 1952, il est attesté au sens de "condamner au maximum" et en 1967, dans la langue des communicants (non pas les vases communicants, mais la vase communicante ?), au sens de "soumettre (les auditeurs, les consommateurs, une population entière) à un matraquage publicitaire".

Ces sens sont exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel s’exprime une indignation très soixante-huitarde contre les porteurs de matraque, comme l’attestent les exemples : "matraquer des grévistes, des manifestants" ; "camarades lynchés... camarades marins des prisons maritimes... camarades emprisonnés... camarades indochinois de Poulo Condor... camarades matraqués... Camarades... camarades... C’est pour ses camarades qu’il veut gueuler le veilleur de nuit pour ses camarades de toutes les couleurs de tous les pays " (Prévert, 1946 : les seuls dont le sort tragique ne provoque pas la compassion du très bien pensant Prévert sont les dizaines de millions de victimes des camarades). Dans le commerce, matraquer signifie "imposer des prix considérés comme excessifs" et "baisser fortement les prix lors des soldes" ("de très grandes surfaces (...) n’hésitent pas à vendre des produits de très grande consommation, comme les lessives, à des marges nulles ou voisines de zéro, la vente à perte étant interdite. C’est cela qu’on appelle casser, écraser ou matraquer un prix" (1972). Le verbe s’étend même à la médecine : "soumettre un organisme à des doses massives de médicaments" ("l’organisme, matraqué par les techniques d’immuno-suppression, reconstituait peu à peu ses défenses", 1980) ; mais c’est dans le vocabulaire des media que matraquer connaît ses plus grands succès : "diffuser une émission, un disque, une information ou une annonce de façon répétitive pour imposer de force ce message au public". Les journalistes défendent leur corporation : matraquer n’est pas leur fait, prétendent-ils sans rire ; avec eux, c’est la fin du matraquage, comme cela est écrit dans L’Express en 1969 : "l’avènement sur les ondes des journalistes a constitué une véritable métamorphose. Il ne s’agit plus de matraquer, mais d’expliquer" (rires bruyants, comme dans les comptes-rendus Des débats de l’Assemblée nationale). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent un nouveau sens figuré : "matraquer un auteur, un ouvrage, les critiquer avec rudesse, les éreinter" aux autres sens figurés : "matraquer un client, lui présenter une addition, une facture d’un montant excessif" et "dans le langage de la communication, de la publicité, matraquer une nouvelle, un message, les répéter avec insistance".

 

 

Le nom matraquage est attesté quelque vingt années après le verbe : en 1947, au sens "d’action de matraquer" dans le journal L’Aurore ; et en 1967, au sens de "publicité intensive". En fait, le nom a les mêmes sens que le verbe dont il dérive : au figuré, c’est "l’action de critiquer quelqu’un très violemment en accumulant les reproches" ("matraquage en règle") ; dans la presse et la publicité, c’est une "campagne intensive et insistante visant à imposer un message, un nom, etc. à l’attention du public ou du consommateur". Le matraquage peut être idéologique, publicitaire, psychologique, des masses, sexuel ou des prix ("action entreprise en vue de faire baisser les prix et de provoquer des ventes importantes"). Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) définissent deux sens seulement : "action de matraquer" et "figuré et familièrement, matraquage publicitaire, le fait d’user de la publicité de manière répétée et insistante". Il est un emploi qui est relevé dans le Trésor de la langue française à propos du seul dérivé matraqueur : c’est, dans le vocabulaire sportif, le fait de jouer brutalement. Les matraqueurs cherchent à blesser les adversaires ; ils adoptent pour tactique le matraquage volontaire : "par analogie, est-il écrit dans ce dictionnaire, joueur brutal" (exemple : "jusqu’à ce que l’arbitre, un vendu, envoie les matraqueurs se calmer sur la touche", 1953).

 

 

Les avatars de matraque prouvent (mais il n'en est pas besoin, chacun en est persuadé) que la langue et la civilisation arabes sont supérieures à toutes les autres.  

 

23 février 2008

Maintenance

 

 

Dérivé du verbe maintenir; le nom maintenance est attesté en ancien français, dans la seconde moitié du XIIe siècle, au sens de "protection, soutien" et, au XVe siècle, au sens "d’action de conserver une possession". Rabelais l’emploie dans Pantagruel : "Seigneur Dieu, ôte moi de ce tourment auquel ces traîtres chiens me détiennent pour la maintenance de ta loi" ; puis il semble que maintenance tombe en désuétude.

Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre, sans le définir, se contenant de l’illustrer de cet exemple : "sans la maintenance et gouvernement de Dieu, toutes choses seraient en un moment réduites à néant", dans lequel maintenance signifie sans doute "protection" ou "puissance". En revanche, les académiciens ne l’enregistrent dans aucune des éditions publiées de leur Dictionnaire entre 1694 et 1932-35. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente, au lieu de le définir, d’en décomposer la formation : "action de maintenir". Deux vers du XIIIe siècle illustrent le sens ancien de "puissance" : "Jà de votre maintenance, Amour, ne me quiers ôter", que l’on peut traduire ainsi : "jamais je ne veux m’ôter de votre puissance, Amour". Dans le Supplément à son dictionnaire (1877), Littré relève un emploi juridique : "action de maintenir une propriété territoriale en bon état" (exemple tiré du Dauphiné : "la maintenance de ces terres n’est pas chère").

 

En fait, c’est pendant la Seconde Guerre mondiale que maintenance a ressuscité, grâce aux Américains qui, quand ils ont débarqué avec leurs chars, leurs camions, leurs armes, etc., ont ramené en France le vieux mot maintenance, au sens "d’activité qui a pour objet de maintenir en état d’opérer une flotte, une armée", comme le définissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’illustrant de cet exemple : "la maintenance de la force de frappe". Le vieux mot entretien a été balayé par cette concurrence venue d'outre-Atlantique. Par métonymie, maintenance désigne aussi "l’ensemble des moyens en personnel et en matériel nécessaires pour cette activité ainsi que des œuvres d’entretien, de réparation et de stockage de ce matériel", comme dans cet exemple tiré de l’histoire récente : "la 2e D.B. dépendait presque totalement, pour son armement comme son habillement, de la maintenance américaine" (1961).

De l’armée américaine, le mot s’étend aux activités civiles d’entretien de matériel : "action de maintenir en état de fonctionner un parc de véhicules, un appareillage complexe, un système informatique". Les acheteurs signent des "contrats de maintenance" ou ils ont recours aux "services de maintenance" de leurs vendeurs. L’activité n’est pas anodine. En 1962, dans l’industrie aéronautique, "les quatre sixièmes des heures productives sont dévolus à la production de série alors qu’un sixième est réservé aux études et prototypes et un sixième aux réparations et à la maintenance".

Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), maintenance est enregistré, mais seul le sens moderne est défini : "ensemble des actions qui ont pour but de maintenir en état le matériel d’une force armée" et "par extension, ensemble des opérations d’entretien permettant de maintenir un appareil ou un ensemble d’appareils, un véhicule, un navire en état de fonctionner normalement" ("maintenance technique ; visites de maintenance ; contrat de maintenance, convention par laquelle le vendeur d’un matériel s’engage, sous certaines conditions, à en assurer l’entretien").

La nouvelle langue française est parfois très ancienne. Dans l'exemple de maintenance, il a suffi de l'arrivée d'un prince charmant pour que la belle endormie sorte de sa désuétude.

 

22 février 2008

Ludique

Ludique, ludisme

 

 

Voilà deux mots familiers aux modernes et qui, de ce fait, paraissent aller de soi, comme s’ils étaient dans la langue depuis la nuit des temps. Il n’en est rien. Ces mots sont aussi modernes par leur sens et par la date à laquelle ils sont attestés pour la première fois : ludique en 1910 et ludisme en 1940. Ce sont des mots de philosophe. Ludique est employé en 1910 dans une étude portant sur "le vocabulaire technique et critique de la philosophie" publiée dans le Bulletin de la Société française de philosophie ; ludisme en 1940 sous la plume de Sartre dans L’imaginaire (sous-titre : "psychologie phénoménologique de la perception" - rien que ça !). Ils sont de philosophes, savants et artificiels. Ce sont, en quelque manière, des mots de logothète - c’est-à-dire de législateurs de langue. Si le peuple ou le système de la langue les avait fabriqués, ils auraient été joueur ou joueux ou jouique ou jeueux ou jeuique. Seuls des instruits ont pu fabriquer des mots suivant un processus pareil. Il faut connaître le latin et savoir qu’en latin jeu se dit ludus. Ces conditions ne sont pas suffisantes. Il faut aussi ajouter à cette base latine (lud) le suffixe français – ique, signifiant "relatif à" ou "propre à" ; et, pour fabriquer ce mot chimère ou hybride, il faut de cette audace qui vous fait jeter tout scrupule par-dessus les moulins.

La philosophie se transformant au XXe siècle en science sociale et fort inhumaine, c’est-à-dire en science par excellence, celle qui subsume toutes les sciences ou qui place toutes les sciences sous sa coupe, ludique d’abord, ludisme ensuite, sont sortis du vocabulaire étroit de la philosophie pour coloniser la société. Cela s’est fait d’autant plus facilement que le jeu, dans une société de loisirs et où les loisirs sont consommés avec la même gloutonnerie que le foie gras de canard, est devenu un des horizons indépassables de la France actuelle : on apprend en jouant et par le jeu, on travaille en jouant ou on joue en travaillant, on se libère de ses névroses (supposées ou réelles, peu importe) en jouant ou par le jeu, les jeux de hasard sont devenus une des activités économiques les plus rentables qui soient, etc. : en bref le principe de plaisir ou principe ludique ayant évacué le principe de réalité, cette mutation a ouvert à ludique et à ludisme un immense champ d’emplois, qui est en partie encore inexploité.

Alors que les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ne définissent qu’un seul sens, qu’ils expédient en une courte phrase : "qui a rapport au jeu" ("activités ludiques"), les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en distinguent deux : le sens technique, propre aux sciences humaines et sociales, sur lequel ils s’étendent assez longuement, et le même sens que celui que définissent les académiciens, mais qu’ils présentent comme une extension du sens philosophique : "relatif au jeu, qui en a les caractéristiques". La définition de ludique dans le Trésor de la langue française est un condensé, tant par sa forme hâbleuse (mots sérieux, définition d’encyclopédie : c’est une notion qui est exposée) que par son contenu, de cette logorrhée moderne tout entière façonnée par la grande religion sociale, dont le clergé est formé, entre autres corporations, de linguistes savants et d’éminents lexicographes : "qui concerne le jeu en tant que secteur d’activité dont la motivation n’est pas l’action efficace sur la réalité mais la libre expression des tendances instinctives, sans aucun contrôle d’efficacité pragmatique". Tous ces mots sont des signaux d’adhésion aux croyances modernes : qui concerne (pour "relatif à"), en tant que, secteur d’activité, action efficace sur la réalité (que serait une action "inefficace" ? Rien), libre expression (mots fétiches du pédagogisme triomphant), tendances instinctives, sans contrôle, efficacité pragmatique. Les exemples qui illustrent ce "sens" sont de la même eau : "la conscience artistique semble réaliser un équilibre tourmenté et qualitativement unique entre les tendances introversives, ludiques, spectaculaires et le goût de la réalisation" (Mounier, 1946) ; "le symbolisme ludique peut (...) arriver à remplir la fonction de ce que serait pour un adulte le langage intérieur, mais (...) l’enfant a besoin d’un symbolisme plus direct qui lui permette de revivre cet événement" (Piaget, 1966).

Cet adjectif sert à désigner aussi de ces constructions intellectuelles qui sont, comme les châteaux en Espagne, bâties sur du sable et qui disparaissent à la première marée. La théorie ludique du mensonge "explique les écarts de l’imagination des enfants par leur tendance à jouer" (1968, date éloquente : ce serait perdre son temps que de s’interroger sur le sens de "les écarts de l’imagination") et l’activité ludique est "l’activité dont la motivation est l’assimilation du réel au moi et qui permet au jeune enfant d’assurer son équilibre affectif et intellectuel", comme dans ces extraits : "chez l’adolescent et l’adulte, l’activité ludique peut persister ou reparaître chaque fois que la maturation de l’esprit est insuffisante (...), chaque fois que l’équilibre psychique s’établit mal" (1960) et "on a pu appliquer au jeu la définition que Kant a donnée de l’art : "une finalité sans fin", une réalisation qui ne tend à rien réaliser que soi (...). Avec cette définition concorde la distinction que Janet a faite entre l’activité réaliste ou pratique et l’activité ludique ou activité de jeu" (Wallon, celui du Plan, L’évolution psychologique de l’enfant, 1941 : date éloquente aussi). Les noms que ludique qualifie fréquemment révèlent aussi clairement que les définitions ci-dessus le lien qu’a cet adjectif avec toute la verroterie religieuse des sciences sociales : ce sont, d’après les auteurs du Trésor de la langue française, assimilation, attitude, caractère, conduite, domaine, élément, esprit, invention, manifestation, pensée, structure, tendance.

 

 

A la différence de ludique, ludisme n’est pas enregistré dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Est-ce un oubli ? Ou bien les académiciens ont-ils jugé que le mot était trop rarement employé ? On ne sait. En revanche, il est enregistré dans le Trésor de la langue française et assigné comme ludique au domaine de la philosophie et des sciences humaines. La définition est expédiée en une courte phrase : "attitude de jeu (qu’est-ce qu’une attitude de jeu ?) ; activité, comportement de jeu". Elle est illustrée d’un extrait de Sartre qui a fabriqué ludisme et qui, conscient d’employer un néologisme, l’emploie entre guillemets : "rien de tout cela ni ses sursauts, ni ses cris quand on lui touche le membre qu’il croit malade n’est joué, au sens absolu du mot, c’est-à-dire qu’il ne s’agit ni de "ludisme" ni de mythomanie" (L’imaginaire, 1940). Avec un peu de retard, ayant été fabriqué trente ans après ludique, ludisme connaît un grand succès social, pour les mêmes raisons que celles qui expliquent le succès de ludique. Dans Les mots dans le vent (Larousse, 1971), ludisme est défini ainsi : "activité déployée dans le jeu, le jeu lui-même, en général dans un certain langage de psychologues" et illustrée d’un extrait du Dictionnaire de la psychologie (Larousse) : "certains auteurs distinguent le jeu du ludisme ; ils groupent sous ce dernier vocable les activités solitaires, gratuites, telles que la résolution de mots croisés". Le jeu serait social, le ludisme asocial !?!? Laissons aux psychologues leur psychologie de pacotille. Le succès de ludisme, "mot dans le vent" selon les gens de chez Larousse, s’exprime aussi dans les mots qui en sont dérivés : ludothérapie ou "thérapeutique par le jeu" et ludothèque : "organisme prêtant des jouets moyennant une redevance", comme dans cet extrait de La tribune de Genève : "les adultes ont leur bibliothèque, leur discothèque : pourquoi les enfants n’auraient-ils pas leur ludothèque ?". Et pourquoi pas l’inverse, puisque, comme le dit le sapeur Camembert, tout est dans tout et inversement ?

 

 

20 février 2008

Intérim

 

 

 

En latin, interim est un adverbe. Il se traduit par "pendant ce temps-là, dans l’intervalle, cependant, pendant un moment" (Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Au début du XVe siècle, il est attesté comme un nom commun dans le sens "d’intervalle de temps pendant lequel une fonction est vacante" et en 1690, Furetière, dans son Dictionnaire universel, enregistre le groupe prépositionnel par intérim.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35), il est défini ainsi : "mot purement latin ("mot emprunté du latin", 1762), qu’on emploie quelquefois pour dire l’entre-temps" (ou "intervalle de temps entre deux actions", Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et 1762). Les mêmes exemples se répètent d’une édition à l’autre ("après la mort du vice-roi de ..., un tel gouverna pendant l’intérim, par intérim, dans l’intérim"), dont celui de l’Intérim accordé par Charles Quint pour tenter d’arrêter les guerres de religion en Allemagne : "l’empereur Charles-Quint pour pacifier les troubles de la religion en Allemagne accorda un intérim". La phrase a un sens plutôt obscur pour qui ignore l’événement. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) prend soin de l’exposer : "intérim n’est substantif (ce qui est inexact) que quand on parle d’un règlement fait par Charles Quint sur les matières controversées entre les protestants et les catholiques, en attendant les décisions du Concile ; on l’emploie ordinairement d’une manière adverbiale". Féraud cite l’exemple "il arriva dans l’intérim que, etc." qui montre que l’intérim n’est pas un adverbe, mais un nom.

Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens s’efforcent enfin d’expliquer en quoi a consisté cet Intérim : "le mot se dit aussi, dans l’histoire ecclésiastique, d’un formulaire que Charles-Quint avait fait dresser, en trente-six articles, sur les matières de foi, pour pacifier les troubles de la religion en Allemagne, et dont l’autorité ne devait durer que jusqu’à la décision d’un concile général sur les mêmes matières". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) apporte des éclaircissements à ce "formulaire" de Charles Quint : "intérim, suivant l’Académie, s’écrit avec un i minuscule quand on le nomme avec qualification (en réalité, quand intérim est un nom commun) ; avec un i majuscule quand on le nomme sans qualification (c’est-à-dire quand il désigne le formulaire de Charles Quint). L’Intérim permettait le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces".

Contrairement à ce qu’affirme Féraud en 1788, intérim est fréquemment employé comme nom. L’attestent les exemples qui illustrent la définition "entre-temps" du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) : "six mois s’écoulèrent avant que le vice-roi fût remplacé ; un tel gouverna dans l’intérim, par intérim ; administrer par intérim ; il a le portefeuille de la guerre par intérim", le sens historique (intérim désignant le formulaire de Charles Quint) n’étant qu’un emploi particulier du sens général "d’entre-temps".

Le mot désignait un intervalle de temps : il désigne aussi une action accomplie pendant cet intervalle : "action de gouverner, d’administrer par intérim", comme dans l’exemple "le préfet est absent ; tel conseiller fait l’intérim, est chargé de l’intérim", sens que Littré expose ainsi : "action de gouverner, d’administrer, de remplir une fonction pendant l’entre-temps, c’est-à-dire dans le temps où le gouverneur, l’administrateur, le fonctionnaire est absent".

C’est à partir de cet emploi administratif que se développe dans la langue moderne le sens social d’intérim. Ce n’est plus seulement un intervalle de temps, c’est aussi une "fonction, une charge exercée par intérim" ("assurer l’intérim de quelqu’un") et, en économie, c’est "un travail dont la durée est limitée et fixée par contrat". Les choses étant ce qu’elles sont dans notre pays, la multiplication des contrats d’intérim a provoqué l’apparition de sociétés de service qui sont chargées de fournir aux entreprises la main d’œuvre dont elles ont besoin temporairement : ce sont les agences d’intérim ou "organismes mettant en rapport les entreprises ayant besoin de personnels temporaires et les demandeurs d’emploi" : aujourd’hui, la définition de ces "agences" serait sans doute différente, tant la situation dans l’intérim de trente ans a empiré. Le synonyme en est entreprise de travail temporaire : "en 1980, près de quatre mille agences d’intérim ont fourni un travail temporaire à plus d’un million de personnes. La crise n’explique pas tout : les entreprises y trouvent plus d’un avantage", écrit un journaliste du journal très bien pensant Le Monde en février 1981.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne citent ni l’exemple des agences d’intérim, ni celui des contrats d’intérim pour illustrer le sens d’intérim. L’intérim ou le travail intérimaire est sans doute un des phénomènes les plus visibles et les plus inquiétants de la France actuelle ; pourtant, il n’a pas d’exemple verbal dans un grand dictionnaire de la langue française, lequel se contente de définir le sens "intervalle de temps pendant lequel une fonction, laissée vacante par son titulaire, est assurée par une autre personne" et "fonction exercée pendant ce temps".

 

19 février 2008

Impact

 

 

 

Emprunté au latin impactum, du verbe de impigere au sens de "heurter", le nom impact n’est attesté qu’en 1824, au sens (assez étrange, à dire vrai) de "point où la force projectile agit sur le pendule", dans le Dictionnaire des termes appropriés aux arts et aux sciences. Le terme appartient au vocabulaire de la technique. "Terme de balistique", écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui définit ainsi l’expression point d’impact : "point où la trajectoire du centre d’un projectile rencontre une cible". Les académiciens l’enregistrent dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais ils l’écartent de l’édition suivante (1932-35) pour des raisons que l’on ignore : ou bien le mot est jugé rare ; ou bien, l’emploi est borné à la seule balistique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens technique (ces lexicographes disent technologique), notamment en balistique, est amplement défini et illustré de quelques extraits d’écrivains : c’est "la collision, le heurt entre deux corps", tandis que le point d’impact est le "point de chute d’un projectile, l’endroit où il vient frapper l’objectif ou un obstacle" (point d’impact d’une balle, d’un obus) et, par extension, c’est le "trou ou la trace que laisse le projectile" (relever des points d'impact, les impacts). Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (neuvième édition, en cours de publication) : "choc d’un projectile contre un corps ; point d’impact, endroit où un projectile vient frapper (le point d'impact d’une météorite) ; par métonymie (dans le Trésor de la langue française : par extension), trace, trou qu’un projectile laisse à l’endroit qu’il a heurté (des impacts de balles)".

Ce qui fait la force de ce nom est qu’il est récent (moderne, en un mot) et qu’il vient de la science. Aussi est-il étendu, par figure (métaphore en fait), à la société : c’est ce qui est arrivé à d’innombrables mots aux XIXe et XXe siècles. De plus, en anglais, impact signifie aussi, et cela dès le XIXe siècle, outre "collision " et "force exerted by one object when striking against another" : "strong impression or effect" (exemple : the impact of new ideas on discontented students, Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974).

Moderne, scientifique, anglais ou anglo-américain, voilà trois vertus cardinales. Le sens figuré et tout social ne pouvait pas ne pas s’acclimater en français. L’étonnant est qu’il n’ait été attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, qu’en 1955. Il est possible que des attestations antérieures aient échappé à l’attention de ces lexicographes. Quoi qu’il en soit, ce sens figuré est défini dans le Trésor de la langue française ainsi : "effet de choc, retentissement (d’une action forte) sur quelqu’un ou quelque chose". Il est précisé "dans la langue journalistique et publicitaire notamment", ce qui confirme les thèses de René Etiemble (Parlez-vous franglais ?, 1965), selon qui les néologismes sémantiques (ou sens empruntés de l’anglais des Etats-Unis) sont le fait des publicitaires et des journalistes et que ces effets de mode répondent à un besoin de vendre. Le nouveau sens d’impact étant social et anglo-américain, il se généralise dans tout ce qui est socioculturel et socio-économique, les deux mamelles de la France actuelle : "force, puissance d’impact ; impact d’un discours, d’une nouvelle" (exemple : "l’île de Ceylan devait, aux temps modernes, subir l’impact occidental plus fortement peut-être que tout autre pays bouddhique") ; "vive répercussion produite sur l’opinion" (synonymes : effet, retentissement ; exemples : "l’impact de la télévision, de la publicité, de la propagande, d’une formule publicitaire, d'une campagne électorale ; impact psychologique, technique ; avoir de l’impact, un impact ; force d’impact d’un film ; ces derniers sont conscients de l’impact de tout ce qui se rapporte à l'énergie atomique civile sur le grand public" ; "en économie, effet d’une décision ou d’une activité sur l’économie nationale ou régionale" ("l’impact de la recherche sur le développement économique" ou cet exemple tératologique : "l’évaluation anticipée de la résultante de réactions diverses se développant dans un milieu d’impact et de transmission", L’économie au XXe siècle, 1964). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, sont moins prolixes sur ces sens sociaux que les auteurs du Trésor de la langue française : "figuré, effet violent, vive répercussion" (exemple : "l’impact du "J’accuse" d’Émile Zola sur l’opinion").

 

Le mot est d’un emploi si fréquent dans les discours des journalistes, publicitaires et autres sciencieux du social qu’il finit par s’user. Le sens s’affaiblit. Impact signifie aussi "influence déterminante, décisive d’une personnalité", comme dans les exemples "avoir de l’impact sur une foule, dans une région ; impact d’un auteur, d’un leader" et dans cette nouvelle tératologie : "jusque dans l’acte suprêmement intellectuel d’édifier la Science (aussi longtemps du moins qu’il demeure purement spéculatif et abstrait), l’impact de nos âmes ne s’opère qu’obliquement, et comme de biais" (Teilhard de Chardin, 1955). De la balistique, qui est une science exacte, il bascule dans l’astrologie, puisque influence est le terme par lequel a longtemps été désigné le flux qui "coule" des astres et qui déterminerait le destin des hommes. L’affaiblissement de sens est aussi une déchéance.

Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les académiciens ne déconseillent pas l’emploi d’impact dans son sens figuré, qui est un néologisme sémantique et que les puristes, ou prétendus tels, rejettent, selon les auteurs du Trésor de la langue française, du moins le seul sens de "vive répercussion" ou de "retentissement sur l’opinion", mais seulement le sens affaibli "d’influence" : "c’est par une extension abusive qu’on emploie impact en parlant d’une influence diffuse ou générale", écrivent-ils. Cette remarque a beau être imprimée en caractères gras, il est à parier qu’elle n’aura aucun effet (ou impact !) sur les journalistes et les sciencieux du social, qui continuent à employer impact dans tous les contextes et sans doute dans de nouveaux sens, puisqu’ils sont les théologiens de la grande religion sociale et solidaire qui est devenue la religion unique de la France.

 

 

 

18 février 2008

Friction

 

 

Attesté en 1538 dans un ouvrage de Jean Canappe, médecin de la Renaissance, le nom friction a eu pour seul sens, pendant quatre siècles, "frottement fait sur une partie du corps pour activer la circulation, guérir une douleur". Ambroise Paré, le grand chirurgien du XVIe siècle, décrit ainsi le traitement : "friction est dure, quand l’on frotte tout le corps ou une partie seule, fort et âprement, soit avec la main, ou toile neuve, éponges". Le mot est emprunté du latin frictio, lui aussi terme de médecine. Ce n’est que dans la langue du XXe siècle qu’il a pris, comme de nombreux autres termes de science, un sens social.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est le "frottement modéré qu’on fait en quelque partie du corps" (exemples : "les frictions soulagent ; elles frictions dissipent l’humeur et ouvrent les pores" de la peau). Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), il est précisé que friction est un "terme de chirurgie" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, "terme de médecine") et Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute : "friction n’est pas du discours ordinaire, et il serait ridicule de s’en servir hors des occasions de maladies et de remèdes ; on doit dire ailleurs frottement". La définition de la sixième édition est un peu plus ample que les précédentes : elle décrit la friction autant qu’elle définit le mot : "frottement que l’on fait sur quelque partie du corps, à sec ou autrement, avec les mains, avec une brosse, avec de la flanelle, etc.". Quant aux académiciens (huitième édition, 1932-35), ils précisent le but de la friction : c’est "pour activer la circulation, calmer une douleur, etc."

Littré est le premier à relever que friction est aussi un "terme de physique" : "synonyme peu usité de frottement", sens les académiciens s’évertuent à définir et illustrer, mais seulement dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "en mécanique, résistance qu’une pièce oppose au mouvement d’une autre pièce, avec laquelle elle est en contact ; frottement qui permet à une pièce en mouvement d’en entraîner une autre" (exemples : "les pertes d’énergie dues aux frictions internes d’un moteur ; embrayage à friction ; amortisseur à friction", auxquels les académiciens auraient pu ajouter les moteurs à friction des jouets des années 1930-1960).

C’est Proust qui, le premier, en 1922, a bravé le ridicule dont Féraud menaçait celui qui aurait utilisé friction "hors des occasions de maladies et de remèdes", et qui a transporté par métaphore ce terme de médecine, physique et mécanique dans le domaine social ou dans celui des rapports humains : "les différents motifs de friction existants", écrit-il dans La Fugitive. De fait, comme l’extension au social de mots scientifiques est récurrente dans la langue moderne, ce qui était une invention d’écrivain se lexicalise très vite ; les dictionnaires l’enregistrent comme un sens figuré, surtout au pluriel : "désaccords, heurts, conflits entre personnes", comme dans cet extrait des Mémoires de guerre : "je le nommai chef d’état-major général de la Défense nationale, poste essentiel dans la période d’opérations très actives, de réorganisation profonde et de frictions inévitables avec les alliés qu’ouvrait la libération" (de Gaulle, 1956), sens que les académiciens glosent ainsi (neuvième édition, en cours de publication) : "figuré, désaccord, affrontement passager entre des personnes" (exemples : "c’est un sujet de friction entre nous ; il y a déjà eu des frictions entre eux").

 

 

17 février 2008

Astrologie

 

 

 

La consultation des dictionnaires "en panchronie" (aucun état de langue n’est écarté ; c’est la langue dans tous ses états historiques qui est saisie) fait apparaître dans les idées que les hommes se font du réel, du monde physique ou d’eux-mêmes, des discontinuités et des ruptures profondes, qui s’impriment dans les mots et dont la langue porte les traces. Il en est ainsi d’astrologie.

Le mot est emprunté, comme astronomie, du latin, lequel les a empruntés du grec. En latin, les deux mots désignent aussi bien l’observation des astres (pour établir les calendriers par exemple) que la prédiction de l’avenir. En ancien français aussi. Le nom astronomie désigne dans la plus ancienne attestation observée, en 1160, ce que nous nommerions aujourd’hui astrologie ; astrologie est attesté au milieu du XIIIe siècle dans son sens moderne, mais Oresme l’emploie un siècle plus tard dans le sens "d’étude des astres" ("et aussi est-il de plusieurs sciences comme de l’astrologie quant aux mouvements, aux jugements") et comme synonyme d’astronomie.

La connaissance du ciel progressant grâce à l’invention de la célèbre lunette, qu’utilisaient Galilée et, avant lui, Kepler et Tycho Brahé, il a été jugé nécessaire de la distinguer de la pratique pluri-millénaire, nourrie certes de l’observation des planètes, mais qui avait pour but de deviner le futur, lequel, selon les théologiens de l’époque classique, n’appartient qu’à Dieu (cf. la note prévision). L’observation des planètes à la lunette télescopique a été qualifiée d’astrologie naturelle et la prédiction par "l’inspection des astres", d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire fondée sur le seul jugement : en réalité, des préjugés. Les théologiens se sont toujours défiés de l’astrologie et des astrologues, entre autres raisons, parce que le destin des hommes n’était pas décidé par les astres, mais par Dieu. Calvin est le premier à user d’un adjectif pour distinguer les deux astrologies. En 1549, il publie un Avertissement contre l’astrologie qu’on appelle judiciaire, dans lequel il écrit : "on distingue entre l’astrologie naturelle et cette bâtarde qu’ont forgée les magiciens" ; "tout ceci est compris dans l’astrologie naturelle ; mais les affronteurs qui ont voulu, sous ombre de l’art, passer plus outre, en ont controuvé une autre espèce qu’ils ont nommée judiciaire".

 

Les dictionnaires conservent les traces de ces débats anciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le sens premier ("étude des astres") est rappelé, étant encore en usage à l’époque (fin du XVIIe siècle) où le dictionnaire est rédigé : "il signifie la même chose qu’astronomie". Les académiciens précisent quelquefois et ils ajoutent : "mais le plus souvent il se prend pour cet art conjectural, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres". Les académiciens (1694) reprennent l’adjectif utilisé par Calvin : "en ce dernier sens et pour une plus grande distinction, on l’appelle quelquefois astrologie judiciaire ou absolument la judiciaire". Ce dont ils ont conscience, c’est du discrédit qui affecte l’astrologie et que révèlent les exemples cités : "l’astrologie est fort incertaine" et "la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie", ce qu’ils continuent à faire aujourd’hui encore. De ce point de vue, rien n’a changé en plus de trois siècles.

Dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent explicitement l’astrologie : "art chimérique, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l'avenir par l’inspection des astres" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35). Le siècle des Lumières est pour la science et contre les superstitions. Les exemples qui illustrent ce sens attestent le mépris porté à l’astrologie : "(c’est) est une science vaine ; la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) étudie les deux noms dans un même article : "tous deux ont rapport aux astres, mais le premier (astrologie) n’exprime qu’un art chimérique, sur les règles duquel on croyait pouvoir prédire l’avenir par l’inspection des astres ; le second (astronomie) est une vraie science, fondée sur des principes sûrs, et des observations ou vraies ou probables". Cette opposition tranchée est illustrée d’un extrait du Dictionnaire de Richelet (1680) : "l’astronomie est une belle science : l’astrologie est une charlatanerie". Dans la sixième édition (1832-35), il n’est plus fait référence à l’astrologie judiciaire. Au XIXe siècle, la science triomphe. Il semble que la distinction entre astrologie et astronomie soit définitivement entrée dans la langue. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expédie en une phrase la définition d’astrologie : "art chimérique prétendant prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres". En revanche, dans une remarque, il expose les raisons pour lesquelles l’astronomie a été distinguée de l’astrologie : "astrologie n’a primitivement aucun sens défavorable et signifie proprement doctrine des astres. C’était, pour les anciens, le nom de la science que nous nommons astronomie ; et c’est l’abus qu’on en a fait en prétendant deviner l’avenir, qui a déterminé l’usage à donner deux noms différents à la vraie science et à la fausse". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, cette distinction est avalisée : "art chimérique, nommé aussi astrologie judiciaire, qui prétendait donner le moyen de connaître l’influence exercée par les astres sur le caractère ou sur la destinée des hommes".

 

Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires, et avant eux, Calvin, se sont évertués à distinguer l’astronomie de l’astrologie, la science et de la pratique divinatoire ou, comme l’écrivait Richelet en 1680, la science de la charlatanerie. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les idéologues se convertissent au relativisme, peut-être pour cacher leur sottise, comme l’atteste l’article astrologie du Trésor de la langue française (1971-94). Les auteurs de ce dictionnaire placent dans la définition même d’astrologie la distinction entre "science" et "art d’interpréter" (et non plus art chimérique). L’astrologie est à la fois une science et un art : "science de certains astres (le Soleil et la Lune, appelés luminaires, et les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton) considérés dans leurs relations entre eux, dans leurs positions dans les signes du zodiaque" et "art d’interpréter ces configurations particulières à une certaine date, établies dans une carte du ciel, en vue de déterminer le caractère de quelqu’un, de prédire l’avenir". La notion de science est relativisée, l’astrologie réhabilitée ; la Sorbonne a même décerné le grade de docteur à une astrologue mondaine que consultait Mitterrand. Ceci explique sans doute cela. On croyait complaire au Maître en honorant sa pythonisse. Il est vrai que le doctorat a été décerné en sciences sociales et que, dans ce domaine, science et charlatanerie forment le plus ancien PACS qui soit. La sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la discourologie, l’opinionologie, etc. sont des sciences (humaines ou sociales). Pourquoi pas l’astrologie, n’est-ce pas, qui a - gros avantage par rapport à la sociologie - un objet d'étude tangible et certain : les astres ?

 

 

 

16 février 2008

Infantilisme

 

 

Infantile, infantilisme, infantiliser, infantilisation

 

 

 

Voilà quatre mots qui paraissent aller de soi, comme s’ils étaient dans la langue depuis les origines. La réalité est tout à l’opposé de ce premier sentiment. Ce sont quatre mots modernes, si récents et si modernes que les deux derniers, infantiliser et infantilisation, ne sont enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française.

Commençons par l’adjectif infantile. Littré l’ignore dans son Dictionnaire de la langue française publié entre 1863 et 1872 ; il ne l’enregistre que dans le Supplément de 1877, au sens de "qui est relatif aux enfants du premier âge" (exemples : "mortalité infantile " ; "choléra infantile, entérite cholériforme qui attaque les enfants"). Les académiciens ne l’enregistrent dans leur Dictionnaire qu’à compter de la huitième édition, celle de 1932-35 ; encore est-ce comme un "terme de médecine", ce qui est inexact : mortalité infantile est d’un usage courant, qui n’est pas réservé aux démographes ou aux sociologues, puisque Littré le relève en 1870 dans la Revue des deux-mondes, qui est une revue de culture générale. Il a le sens de "qui se rapporte à l’enfance" et qui qualifie des noms désignant des maladies : "maladies, diarrhée, choléra infantiles".

Cet adjectif, emprunté du latin infantilis, dérivé d’infans, "enfant", est attesté au début du XIIIe siècle au sens "d’enfantin" ; de même au XVIe siècle : 1567, Bonivard, "si nous avons une petite fille jolie, mignonne et de bonne grâce, qui dise des mots infantiles". C’est en 1869 qu’il est employé dans un contexte médical ou, plus exactement, pathologique dans paralysie infantile. Dans la langue actuelle, infantile est sorti de la seule médecine et il a des emplois plus étendus que ne le pensaient Littré en 1872 et les académiciens en 1935. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), deux sens sont distingués : "relatif aux enfants en bas âge", sans que, entendu dans ce sens, cet adjectif soit limité à la seule médecine (peuvent être qualifiés d’infantile un geste, un stade (en psychanalyse), une fixation, une inhibition, une maladie, la médecine, une psychose, la sexualité (dans la langue des psys), une névrose (idem), la tuberculose, la mortalité), et "souvent péjoratif, en parlant d’un adulte, digne d’un enfant, dont les caractéristiques physiques ou intellectuelles sont comparables à celles d’un enfant" ("comportement, soumission, cervelle infantile"). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) distinguent les deux mêmes sens ("relatif à la première enfance" et "qui, à l’âge adulte, garde les caractéristiques physiques et psychiques de l’enfance"), mais ils limitent le second sens au domaine de la pathologie ("un sujet infantile"), emploi restreint qui a produit l’emploi étendu suivant : "par extension, dans la langue courante, infantile se dit d’une personne dont le développement intellectuel et affectif n’est pas en conformité avec l’âge et évoque celui d’un enfant" ("cet homme, cette femme est infantile ; avoir des réactions infantiles ; un raisonnement, un comportement infantile").

Le mot a des origines nobles : latines, savantes, médicales (pathologie) et il a eu des emplois plus nobles encore en psychanalyse, qui fut la grande superstition du XXe siècle. Le secret des existences étant à chercher dans la prime ou la petite enfance, il n’en fallait pas plus pour que cet adjectif, employé aussi comme nom, serve de base à partir de laquelle ont été dérivés de nouveaux mots : infantilement et infantilité, au sens de "de manière infantile" et "caractère distinctif de l’enfant", relevés dans le seul Trésor de la langue française ("La féminité est une sorte d’enfance continue (...). Cette infantilité biologique se traduit par une faiblesse intellectuelle", Beauvoir, 1949, Le deuxième sexe : qui d’autre que le grande Sartreuse aurait pu écrire une pareille énormité ?), infantilisme (attesté en 1871), infantiliser, infantilisation, ces deux derniers mots n’étant enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Et de la médecine et de sa bâtarde, la psychanalyse, qui ont mué l’une et l’autre en sciences sociales, l’adjectif infantile et ses dérivés se sont naturellement étendus à la société.

 

Le nom infantilisme est attesté en 1871 dans le titre d’un ouvrage savant et au contenu étrange : Du Féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux. Littré l’ignore. Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire comme un "terme de physiologie" signifiant "la persistance chez l’adulte de certains caractères de l’enfance". Dans le Trésor de la langue française, le mot ne quitte pas le domaine savant de la médecine : c’est "l’état pathologique consistant dans la persistance, chez l’adulte, de certains caractères morphologiques, sexuels ou psychologiques propres aux enfants". L’infantilisme peut être affectif, hypophysaire, primaire, psychologique, secondaire, thyroïdien. De la pathologie, le mot s’étend à la société : par "figure", prétendent les auteurs du Trésor de la langue française. Il semble que la prétendue figure soit une simple extension de sens. Entendu ainsi, l’infantilisme est "l’état de ce qui est resté à un stade infantile". Cet extrait d’Abellio illustre parfaitement le transfert de ce terme médical à l’ordre politique : "une de vos tâches serait (...) de mettre en évidence l’imbécillité de ces efforts sans direction, l’infantilisme des vues politiques" (1946). Il est vrai que d’innombrables systèmes politiques du XXe siècle relèvent de la pure pathologie ou du simple désordre mental. Ils seraient infantils, s'ils n'avaient pas tué plusieurs dizaines de millions d'êtres humains. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens distinguent le sens pathologique ("persistance à l’âge adulte de certains caractères propres à l’enfance") du sens étendu "dans la langue courante" : "caractère d’une personne qui se comporte comme un enfant ; caractère de ce qui serait normal chez un enfant". Le siècle de la modernité présente ceci de particulier (et qu’ont ignoré les siècles passés) que, à force de faire de l’enfant le centre de tout, il a surtout produit de l’infantilisme généralisé.

 

On comprend dès lors que, pour désigner ce phénomène qui fait l’essence du XXe siècle, aient été fabriqués le verbe infantiliser et le nom qui en est dérivé : infantilisation. Il est étrange aussi que ces mots qui semblent si communs et comme spécifiques des temps modernes n’aient pas été enregistrés dans les grands dictionnaires de langue actuels, ni dans le Trésor de la langue française (porterait-il mal son nom ?), ni dans le Dictionnaire de l’Académie française. Dans le glossaire de la maison Larousse, Les mots dans le vent (1971), infantiliser, présenté comme un dérivé d’infantilisme (à tort : il est dérivé d’infantile), est défini ainsi : "ramener au niveau social, psychologique ou affectif de l’enfant". Le nom infantilisation n’est pas relevé, mais il a clairement pour sens "action de rabaisser quelqu’un au niveau d’un enfant" et "état qui en résulte". Il n’est rien, au royaume de l’enfant-roi, qui échappe au processus, ni les masses, ni les femmes, ni les journalistes, ni les citoyens, ni les professeurs des écoles, ni les instituteurs des lycées, ni les aides maternelles des universités, ni les consommateurs et consommatrices, ni les ménagères de moins ou de plus de cinquante ans, ni les Européens, etc. La grande devise du siècle pourrait être : infantilisez, il en restera toujours quelque chose.

 

14 février 2008

Génération

Le nom génération est devenu depuis quelques années un des mots fétiches de la sociologie branchée ou, comme on voudra, de la branchouille journalistique ou encore de la branchouillardise. Il n’est question dans les traités, thèses et gazettes que de la génération mai 68, de la bof génération, de la génération galère, de la génération SOS racisme, de la génération jeune, etc. Naguère, les sociologues classaient les hommes en fonction de leurs revenus, de leur niveau d’instruction, de ce qu’ils possèdent ou non, de leur sentiment d’appartenir à un groupe : ils parlaient de nation, de société, de classe, de catégories socioprofessionnelles, de séries, etc. Désormais, les êtres humains sont classés en fonction de leur âge : 15-20 ans, 18-25 ans, quadras, quinquas, seniors, ménagères de moins de 50 ans, etc. Ils sont d’une génération : la leur ou celle à laquelle ils sont assignés à résidence par les marchands et les publicitaires. La génération des sociologues n’est pas spontanée, même si beaucoup de ces générations-là, bof génération, beat génération, génération 68, etc. sont caractérisées par la spontanéité de leurs membres.

Ce sens n’est défini que dans les dictionnaires du XXe siècle et d’abord par les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « génération se prend en outre pour la réunion, la collection de tous les hommes du même âge, ou à peu près, qui vivent dans le même temps » (« la génération présente, les générations futures, les générations qui doivent nous succéder, la génération de 1830, notre génération »). Ce n’est pas encore un concept sociologique, mais le sens est là, prêt à être utilisé par la branchouille sociologique. Ce sens est exposé aussi dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « ensemble de ceux qui vivent à une même époque et qui ont sensiblement le même âge » ; « la génération montante, la nouvelle, jeune, dernière génération, les gens, les hommes de ma génération, la génération à laquelle j’appartiens ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication : « ensemble des personnes ayant le même âge, ou à peu près, et qui vivent dans le même temps » (« la génération présente, la génération future, les jeunes générations, il est de notre génération, la génération de 1830, la deuxième génération des impressionnistes » et l’inévitable « conflit des générations »). Entendu dans ce sens, le mot connaît un succès si vif qu’il s’applique aussi par analogie à des techniques ou à des objets manufacturés : « un ordinateur de deuxième génération, une nouvelle génération de réacteurs nucléaires » (Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours). Ces choses n’ont pas été engendrées. Pourtant, le processus de fabrication est assimilé par métaphore à un engendrement. L’idéologie est d’une si folle arrogance qu’elle est capable d’affirmer, sans que quiconque s’en étonne, que les choses engendrent les choses.

Dans l’histoire de la langue, génération, emprunté du latin generatio « engendrement, reproduction » et « descendance » dans le latin en usage dans les textes chrétiens, a eu de tout autres sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est « l’action d’engendrer » (exemples : « propre à la génération, inhabile à la génération, incapable de génération ») ; en théologie, le mot se dit des « personnes divines » (« le Fils vient du Père par voie de génération, et le saint Esprit du Père et du Fils par voie de procession »). C’est aussi, par métonymie, « la chose engendrée, la postérité, les descendants d’une personne » (« la génération de Noé ; de génération en génération ; les biens mal acquis ne passent guère jusqu’à la troisième génération ; Dieu punit quelquefois les péchés des pères jusqu’à la quatrième génération »). Le mot « se prend aussi pour chaque filiation, qui est depuis un homme jusqu’a quelqu’un de ses descendants » (« depuis Hugues Capet jusqu’à Saint Louis, il y a huit générations ») et « encore en chronologie pour l’espace de trente ans, temps auquel communément un homme a des enfants » (« il y a trois générations en cent ans et quelque chose de plus »). Ces sens sont exposés dans les autres éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1718 à 1798). Au XIXe siècle, ce mot s’enrichit.

Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens écrivent : « génération se prend, dans un sens plus général, pour production » (il s’étend aux plantes et aux objets : « génération des plantes, des métaux, des minéraux » (« l’ancienne philosophie disait que la corruption de l’un est la génération de l’autre ») ; « il se dit aussi figurément, surtout dans le langage didactique, en parlant de certaines choses qui naissent les unes des autres » (« la génération des sons, des idées ») ; « il se dit particulièrement, en géométrie, de la formation d’une ligne, d’une surface ou d’un solide, par le mouvement d’un point, d’une ligne ou d’une surface » (« la génération de la cycloïde, de la spirale, etc. »).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève ces sens nouveaux, tout en les exposant plus clairement que les académiciens. Ainsi la génération des sons est une « hypothèse d’après laquelle la basse produit des sons qui s’y superposent de tierce en tierce » (« hypothèse fondée sur ce qu’une corde vibrante se divise spontanément en plusieurs parties qui font entendre les harmoniques du son fondamental ») ; la génération (ou « production ») des idées est illustrée par cet extrait : « une bonne histoire de l’esprit humain serait celle de la génération de ses idées en tout genre », emploi figuré qui est critiqué : « le monde intellectuel a ses générations comme le monde physique, et les unes ne sont pas plus de vraies générations que les autres ». Ce sur quoi insiste Littré, c’est sur la dimension physique de la génération : « production d’un être semblable à ses parents ; la génération des corps vivants, les organes de la génération, la génération des plantes, les deux principales théories sur la génération sont l’emboîtement des germes et l’épigenèse ». La célèbre génération spontanée ou « hétérogénie », celle dont Pasteur a montré l’inanité, est définie ainsi : « production d’un être organisé, sans le concours de parents, c’est-à-dire par la seule force de la matière qui s’organiserait toute seule dans des circonstances favorables ». C’est la « formation d’êtres vivants à partir de la matière inerte » : « Needham, le premier, au cours de recherches sur la possibilité de la génération spontanée, a songé à utiliser la chaleur pour détruire les germes vivants » (1890). La génération, telle que la conçoivent les sociologues et les branchouillards des media, serait-elle issue de cet emploi en biologie ? Mai 68 est de la génération spontanée.

07 février 2008

Adaptation

 

 

A qui voudrait expliquer les lois de la "société" actuelle à des enfants, il suffirait d’exposer le sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui : la modernité s’y lit à livre ouvert.

Emprunté du latin médiéval adaptatio, le nom adaptation est attesté en 1501 dans le sens "d’ajustement" (ce sont des choses que l’on ajuste). Les académiciens, après l’avoir glosé par un synonyme au sens incertain, application (1694, illustré par un exemple encore plus obscur : "l’adaptation de ce passage est juste"), ou par une simple paraphrase : "action d’adapter" (1762, 1798, 1832-35, c’est-à-dire "d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre ; adapter un récipient au chapiteau d’une cornue"), ajoutent : "il n’est guère en usage" (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "action d’adapter ; ce mot est peu usité") et, dans une moindre mesure, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "action d’adapter", définition qu’il n’illustre d’aucun exemple, sinon, dans le Supplément (1877), celui-ci : "la plupart des choses dont on se fait tant d’honneur, n’est souvent qu’un petit tour qu’on donne à la matière, un sens d’adaptation, un peu de couleur et de broderie, un style châtié".

Il faut attendre la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) pour lire enfin une illustration claire du sens "action d’adapter" : "adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère" et un exemple qui explique le succès de ce nom dans la langue moderne : "en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions". C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens moderne est exposé. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : "appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données" (comprendre : le fait pour un organe d’être approprié à l’accomplissement d’une fonction vitale). Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages écrits par des biologistes ("où trouve-t-on, dans la matière, ces propriétés de régulation, d’adaptation, d’ajustement aux circonstances, qui appartiennent aux choses vivantes ?", Rostand, La Vie et ses problèmes, 1939) ou par des philosophes professionnels ou du dimanche ("n’est-ce pas une réalité sensible que l’adaptation des conditions extérieures aux propriétés internes des êtres et à leurs fonctions, ou celle des organes entre eux pour le but dernier de la vie ?", Renouvier, 1864 ; "quant à l’intelligence des plantes et des animaux, elle est prouvée par l’adaptation merveilleuse des organes à leurs fonctions : il y a là une finalité, c’est-à-dire un but poursuivi et atteint" ; Ménard, Rêveries d’un païen mystique, 1876 : le titre de ce tissu d’âneries est éloquent).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s'indigner contre la sociobiologie si l'on applique à la société, sans que cette application soit jamais critiquée, le vocabulaire de la biologie ? Le résultat philosophique est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le "processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence". Pour le géographe Vidal de la Blache,  l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : "l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions" (1921). Bien entendu, les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est "la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu". En 1946, Mounier écrit ceci : "plaintes amères sur la vie quotidienne, révolte systématique contre les cadres familiaux ou sociaux, répugnance à la lutte, idéalisme éperdu, tout ce mal de la jeunesse n’est qu’un accident de route, une crise nécessaire, s’il est contenu ; sinon il compromet tout le processus d’adaptation. L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré".

L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En économie et en sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la "rendre plus conforme à une situation" : "l’accumulation de l’or consécutive à des surplus purement commerciaux mais répétés de période en période, peut suffire à créer une situation telle que l’adaptation du volume de la monnaie et du crédit à l’or nourrirait une inflation intérieure intolérable" (1964). Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social.

Les académiciens, comme le savent les lecteurs de la Nouvelle langue française, sont moins idéologisés que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : "propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux" ou les emplois dans les différents arts : "action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma". Grâce à eux, la langue se dégage en partie de la gangue sociale dans laquelle elle s'étiole.

 

 

06 février 2008

Blocus

 

 

Emprunté du néerlandais blochuus, qui correspond à l’allemand Blockhaus, le mot blocus est attesté dans le français de Wallonie en 1350 au sens de "maison de madriers", puis en 1376 au sens de "fortin élevé par les assiégeants" ; en 1663, il prend son sens moderne : "investissement (cf. la note consacrée à ce mot) par lequel tout accès à une ville, à un port, à un camp assiégé est ôté".

C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition : "campement d’une armée sur les avenues (les endroits par lesquels on y arrive) d’une place pour empêcher qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" ; "faire le blocus d’une place, ce n’est pas un siège ; convertir le siège en blocus" (1694, 1762) ; "disposition d’une armée ou d’un corps de troupes sur les avenues d’une place, pour empêcher qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" (1798) ; "terme de guerre ; investissement par lequel on bloque une ville, un port, un camp, pour qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" (1832-35).

L’article de L’Encyclopédie (1751-65) décrit la stratégie d’art militaire qu’est le blocus. C’est la "manière d’assiéger une place qu’on veut prendre par famine, en bouchant tous les passages, et se saisissant de toutes les avenues, de façon qu’aucun renfort, ni provisions, ni autre chose, ne puissent passer (…) Le blocus n’est point un siège régulier ; car on n’y fait pas d’attaque, et on n’ouvre pas de tranchée : c’est la cavalerie qui forme le blocus (…) L’objet du blocus est d’obliger ceux qui sont enfermés dans une ville de consommer toutes leurs provisions de bouche, pour les contraindre de se rendre, faute de subsistance. On voit par là qu’un blocus doit être fort long, lorsqu’une place est bien munie : aussi ne prend-on guère le parti de réduire une place par ce moyen qu’on ne soit informé que ses magasins sont dégarnis, ou bien lorsque la nature et la situation de la place ne permettent pas d’en approcher pour faire les attaques à l’ordinaire".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à illustrer le sens de blocus par un exemple tiré des guerres que Napoléon a déclarées à l’Europe : "état de blocus, défense d’entrer sur un territoire ; Napoléon déclara les îles Britanniques en état de blocus", exemple que les académiciens citent, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, sous le nom de blocus continental ou "système d’exclusion générale par lequel Napoléon voulait interdire à l’Angleterre tout accès sur le continent européen : il fut décrété par l’Empereur le 21 novembre 1806" (1859).

 

La seule extension de blocus hors du domaine de la guerre est attestée dans un contexte psychologique, à dire vrai incompréhensible, chez Jankélévitch : "si la double inconscience immobilise les partenaires dans le blocus d’une fausse relation, et si la conscience unilatérale déverrouille ce blocus, la double conscience, elle, doit être considérée comme jeu dialectique infini" (1957). De toute évidence, c’est blocage qu’aurait dû écrire Jankélévitch.

 

A la différence de nombreux termes désignant des actes agressifs (lutte, combat, guerre, affrontement, stratégie, etc.), blocus n’a pas quitté le domaine de la guerre pour désigner des réalités sociales. Il est vrai qu’il a été devancé dans ce transfert par blocage, terme de maçonnerie, dont le sens premier "action de former un bloc" a été recouvert par celui de "blocus". Les voies ferrées, les routes, les universités, etc. dont l’accès est interdit ne subissent pas un blocage, mais un blocus. Si ce dernier terme était employé, cela accréditerait la thèse de la guerre sociale, c’est-à-dire de la guerre de quelques-uns contre tous, réalité que les autruches de France ne veulent pas voir. Le blocus a beau être économique (dans quelque cas), il n’en reste pas moins un acte de guerre, comme l’attestent les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : "ensemble de mesures visant à interdire toutes les relations commerciales entre un pays et le reste du monde : le blocus économique est un moyen de pression ou de rétorsion à l’égard d’un État dont on juge qu’il a enfreint les conventions internationales". Le monde actuel étant, depuis trois ou quatre décennies, celui du commerce généralisé, dit aussi mondialisation, le blocus économique est si rare que les journalistes, du moins les thuriféraires de Castro (il s’agit de faire pleurer les chaumières sur les malheurs supposés de Cuba), nomment blocus ce qui n’est qu’un embargo : les Américains ont décidé de ne plus avoir de relations commerciales avec Castro, ce qui n’empêche pas tous les autres pays de commercer autant qu’ils le veulent avec Cuba.

 

04 février 2008

Dichotomie

 

 

 

 

Emprunté du grec dikhotomia au sens de "division en deux parties égales", le nom dichotomie est relativement récent. Il est attesté en 1750 dans un ouvrage d’astronomie et il est enregistré immédiatement après, en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition). Au XVIIIe siècle, rien n’effarouchait les académiciens, ni les changements d’orthographe, ni les mots jeunes et récents. A peine fabriqués, ceux-ci trouvaient une place dans le Dictionnaire. Au XIXe siècle, à partir de la sixième édition (1832-35), cette générosité s’est évanouie. Les académiciens se sont mis à l’heure bourgeoise.

De 1762 à 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions), l’unique définition reste identique. Dichotomie est un terme d’astronomie : c’est "l’état de la lune quand on n’en voit que la moitié" (1762, 1798) et "l’état de la lune quand la moitié seulement de son disque est éclairée par le soleil" (1832-35).

Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que le mot entre dans le vocabulaire des botanistes. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : "terme de botanique ; mode de division par deux des rameaux et des pédoncules sur la tige". Le mot sort alors de la science et s’étend à tout ce qui est classification ou raisonnement. De fait, par métaphore, il désigne un "raisonnement qui procède par dichotomie, c’est-à-dire en divisant chaque chose, chaque proposition en deux, dont on prend l’une, et divise aussi l’autre en deux, et ainsi de suite". Le sens de dichotomie en astronomie n’est défini qu’en seconde position : "terme d’astronomie ; phase de la lune où elle ne montre que la moitié de son disque".

Le cas de figure est connu des lecteurs de la Nouvelle langue française : un terme scientifique, propre à l’astronomie et à la botanique, est étendu hors de ces sciences pour désigner des réalités intellectuelles ou sociales, comme l’atteste l’article dichotomie de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens en est "état de ce qui est coupé en deux" ; le terme s’emploie spécialement en astronomie et en botanique, et "par extension", il abandonne la science pour s’établir dans la société : "il signifie méthode de division et subdivision binaire" et "il se dit encore, par dénigrement, du partage que fait un chirurgien de ses honoraires d’opération avec le médecin qui l’a appelé en consultation".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’extension de dichotomie hors de la science se confirme. En droit pénal, c’est le "partage illicite d’honoraires entre médecins ou entre médecins et pharmaciens" et dans le domaine intellectuel, c’est la "méthode de division, de subdivision binaire" ; en logique, c’est "la division d’un concept en deux autres concepts qui sont généralement contraires et qui recouvrent toute l’extension du premier".

 

 

03 février 2008

Rebelle

 

 

 

Le sens du mot latin rebellis, composé de re et de bellum et auquel le français a emprunté rebelle, éclaire peut-être le succès étonnant de ce nom et adjectif dans le grand discours moderne, où chaque nanti se targue d’être un rebelle, c'est-à-dire d'entrer sur le sentier de la guerre en temps de paix, quand les risques sont nuls. Rebellis, c’est, au sens propre, celui "qui recommence la guerre" et, en conséquence, celui "qui se révolte ou qui se soulève". En français, rebelle, qui est attesté à la fin du XIIe siècle, a, dans l’histoire de la langue, deux sens : "qui refuse l’obéissance à une autorité" et "qui s’oppose à quelque chose".

Ces deux sens sont exposés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "adjectif de tout genre, qui désobéit à son souverain, à son supérieur, qui se révolte, se soulève contre lui"  (exemples : "rebelle au roi, aux volontés du prince, rebelle à la république, esprit rebelle, ce religieux est rebelle à son supérieur" et "il est quelquefois substantif : c’est un rebelle") et "on appelle figurément et en termes de galanterie beauté rebelle une dame qui rebute les offres de service qu’un amant lui fait et les marques qu’il lui donne de sa passion" (elle lui résiste, elle s’oppose à ses désirs) et "on dit figurément qu’une fièvre, une humeur, un ulcère et d’autres maux sont rebelles aux remèdes pour dire qu’ils ne cèdent point aux remèdes" (les remèdes n'ont aucun effet).

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la même définition est reprise ("qui désobéit à son souverain, à son supérieur, qui se révolte, se soulève contre lui"). En 1762, dans la quatrième édition, l’emploi comme nom est relevé : "il est quelquefois substantif ; c’est un rebelle, punir les rebelles". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) remarque que "rebelle, substantif, s’emploie sans régime ; adjectif, il régit le datif (la préposition à)".

En revanche, se multiplient les emplois figurés : "au figuré, en style de dévotion, la chair est rebelle à l’esprit, les sens se révoltent contre l’âme ; les esprits rebelles, les anges déchus, les démons" ou encore : "une fièvre, une humeur, un ulcère, etc. rebelle aux remèdes, une fièvre, une humeur, un ulcère, etc., qui ne cèdent point aux remèdes" ; ou encore : "un sujet, une matière rebelle à la poésie, un sujet, une matière qui ne peuvent pas se traiter ou ne peuvent se traiter que fort difficilement en vers" ; ou encore : "rebelle en métallurgie se dit des substances qui ont de la peine à entrer en fusion ; un métal rebelle" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35). De fait, dès le début du XIXe siècle, être rebelle ou, pour parler comme une célébrité, la rebellitude, se porte très bien dans la langue : ce n’est plus un cliché, c’est une scie. Voilà qui augure mal du caractère rebellique des rebelles modernes qui disent "oui" à tout et tiennent plus de MM Prud’homme, Homais, Perrichon, etc. que de Cartouche.

Dans l’article rebelle du Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre ("qui se révolte contre l’autorité du gouvernement légitime" : les rebelles ne se révoltent pas contre eux-mêmes) occupe moins de place que le sens étendu ou les sens figurés : "qui n’est pas docile", "qui est réfractaire, hostile à quelque chose", "qui résiste à quelque chose", "difficile à coiffer" (mèche ou boucle rebelle), "difficile à soigner, à guérir" (fièvre, mal, constipation rebelles), "qui résiste à" (ulcère rebelle aux remèdes). Les rebelles modernes du showbiz, des media, de RESF, de l’Arche de Zoé, des enfants de Don Quichotte, de Droits devant, etc. sont victimes du mal du siècle. Sois rebelle et tais-toi, a-t-on envie de leur dire. Mais au lieu de se taire, ils parlent, ils crient, ils hurlent. Si rebelle se dit de la constipation ou d’une mèche de cheveux, pourquoi ne se dirait-il pas de Noah (le rebelle aux milliards d’écus), de Ruquier (la pape de la rebellocratie), des comédiens Legrand, Balasko et autres rebelles aux écus de milliardaires, de Pinault, d’Arnaud, de Boutton et autres milliardaires en écus rebelles, de Staline, de Guevara, d’Hitler, Mussolini, Beria, etc., rebelles en rebellitude ? Dans la pub, la com et à la télé, la rebellitude rapporte gros. Les rebelles ne se rebellent pas contre les pompes à fric.

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02 février 2008

Expert

 

 

 

Ce mot, du latin expertus "qui a fait ses preuves", a deux sens : adjectif, il signifie "adroit, expérimenté" ; nom, il désigne une personne pleine d’expérience qui est nommée par un juge afin de l’aider à statuer sur un cas. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "adjectif, fort versé, fort expérimenté en quelque art qui s’apprend par expérience" ("il est fort expert en chirurgie" : alors la chirurgie, comme le nom l’indique, était un savoir-faire manuel qu’exerçaient les barbiers) et "il se met quelquefois au substantif", comme dans ces exemples : "si les parties ne s’accordent pas pour estimer la bonté de cet ouvrage, de cette besogne, qu’ils prennent des experts" et "le juge a nommé des experts pour visiter l’ouvrage des maçons, des couvreurs, etc." ; ou encore "il se met quelquefois au substantif et signifie des gens nommés par autorité de justice ou choisis par les parties intéressées, pour examiner, pour estimer certaines choses, et en faire leur rapport" (1762).

D’une édition à l’autre (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition ne change pas. Il en va de même chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ou chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans celui-ci, l’adjectif est défini ainsi : "qui a, par l’expérience, acquis une grande habileté dans un métier, dans quelque chose", et le nom de cette manière : "terme de jurisprudence, nom donné à des hommes qui, ayant la connaissance acquise de certaines choses, sont commis pour les vérifier et pour en décider". Cet emploi dans le seul domaine de la justice a donné naissance à la locution à dire d’experts, au sens de "sans réserve", sens qui "vient de ce que le dire des experts est définitif et sans réserve" dans un tribunal, comme le dit Montaigne : "chaque expert doit être cru en son art".

Le seul changement notable en trois siècles tient au recours de plus en plus fréquent aux experts, les juges sentant le besoin de se fonder sur des personnes ayant du crédit pour prononcer leur jugement. Attestent ce succès les exemples de plus en plus nombreux par lesquels les académiciens illustrent le sens de ce nom. Ainsi dans la huitième édition (1932-35) : "les parties sont convenues d’experts, se sont accordées pour la nomination des experts ; experts nommés d’office ; s’en rapporter au dire des experts ; rapport d’experts ; les experts ont déclaré que... ; la chose sera réglée à dire d’experts ; architecte expert près le Tribunal de commerce ; vérificateur expert".

 

Dans la langue moderne, le nom expert déborde des tribunaux et, de la langue de la justice, s’étend à toute la société. Jadis il allait de soi que chacun exerce avec soin et conscience la profession qu’il avait choisie. Ce qui allait de soi ne va plus de soi. Tout individu exerçant sa profession suivant les règles de l’art est baptisé expert, qu’il soit ou non agréé auprès d’un tribunal ou d’une association syndicale. Les experts se multiplient donc. Portent le titre d’expert les comptables, les chimistes, les conseilleurs ("l’expert conseil, si bien payé, ne doute pas", Alain), les démographes, les économistes ("le gouvernant et l’ingénieur fixent les buts, l’expert économiste ne méritant ce beau titre que par sa docilité", Perroux, 1964), les géographes, les géomètres, les joailliers, les jurés, les bijoutiers. Certains sont experts, quelle que soit la place du mot : géomètres experts ou experts géomètres.

Le Trésor de la langue française date des années 1960-1980. En deux décennies, expert s’est étendu à de nouvelles réalités, comme le montrent les académiciens. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ils notent que ce terme de "droit" ("personne qui, en raison de sa compétence dans tel ou tel domaine, est désignée par une juridiction pour donner un avis technique autorisé") s’applique à toute "personne particulièrement qualifiée dont la profession consiste à se prononcer sur l’origine, l’authenticité, la valeur d’un objet d’art ou d’un objet de collection" ("un expert en timbres, en meubles de style, en faïences, en livres anciens") et qu’il a fini par désigner "toute personne qui, connaissant bien un domaine particulier, en a fait sa spécialité"  ("c’est un expert en architecture médiévale ; plus qu’un connaisseur, c’est un expert").

En quelques décennies, expert a été déplacé du droit au social, où il règne en maître. Du droit au social : le basculement n’est pas neutre. Le social prime peu à peu sur le droit et les normes ne sont plus juridiques, mais sociales. Elles échappent ainsi à tout débat ; et c’est le plus fort ou le plus rusé qui les impose, de sorte qu'il n’est plus de décision prise sans l’avis préalable d’experts. Dans l’antiquité, ce sont les pythies qui donnaient un avis déterminant. Les experts les ont remplacées. Il n’est pas sûr que la superstition ait régressé.

 

 

01 février 2008

Ostracisme

 

 

 

 

Emprunté du grec ostrakismos, "bannissement", dérivé de ostrakon, "tesson" (les ostracas des archéologues sont la forme plurielle de ostrakon), parce que c’était sur des tessons de céramique que les citoyens écrivaient le nom de ceux qu’ils voulaient bannir, le nom ostracisme est attesté en 1535 dans un ouvrage relatif à l’antiquité grecque : Vies de Plutarque. Amyot, traducteur de Plutarque, l’emploie aussi, à propos de Thémistocle : "cette manière de bannissement à temps, qui s’appelle ostracisme, n’était point punition d’une forfaiture, mais était comme un contentement et une allégeance de l’envie de la commune, laquelle prenait plaisir à rabattre et rabaisser ceux qui lui semblaient trop excéder en grandeur".

Il est enregistré dans les dictionnaires à compter de 1740, date de publication de la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35) le définissent ainsi : "terme d’antiquité ; mot tiré du grec, qui désigne une loi en vertu de laquelle les Athéniens bannissaient pour dix ans les citoyens que leur puissance, leur mérite trop éclatant, ou leurs services rendaient suspects à la jalousie républicaine ; les suffrages se donnaient par bulletins, et ces bulletins avoient originairement été des coquilles ; l’ostracisme n’était pas une peine infamante". Ce qui est mis en valeur dans ce nom, c’est qu’il est propre à une civilisation du passé et qu’il appartient au domaine du droit : il désigne une loi, que l’on peut qualifier de démocratique, puisqu’elle exprimait la volonté du peuple d’Athènes.

Les académiciens de l’ancien régime expriment, sur cette loi, quelque réserve. Ils ont, à dire vrai, un point de vue que l’on peut qualifier d’aristocratique, au sens étymologique de cet adjectif, "relatif au pouvoir exercé par les meilleurs", et qui n’est pas différent du jugement porté par Amyot au XVIe siècle. La "jalousie républicaine", laquelle, selon eux, nourrit le ressentiment à l’encontre des citoyens pleins de mérite ou ayant rendu des services à leur cité, les heurte. Il en va différemment dans L’Encyclopédie (1751-65), le monument des Lumières et du progressisme, où l’on feint d’aimer le progrès et la démocratie. L’ostracisme n’y est pas flétri. C’est la "loi par laquelle le peuple athénien condamnait sans flétrissure ni déshonneur, à dix ans d’exil, les citoyens dont il craignait la trop grande puissance, et qu’il soupçonnait de vouloir aspirer à la tyrannie". Autrement dit, le peuple bannissait des tyrans en herbe pour protéger ses libertés. L’auteur de cet article, Jaucourt, tresse des lauriers à l’ostracisme, dans lequel s’incarne, selon lui, l’esprit de liberté : "le ban de l’ostracisme n’avait d’usage que dans les occasions où la liberté était en danger ; s’il arrivait par exemple, que la jalousie ou l’ambition mît la discorde parmi les chefs de la république, et qu’il se formât différents partis qui fissent craindre quelque révolution dans l’Etat, le peuple s’assemblait et délibérait sur les moyens qu’il y avait à prendre pour prévenir les suites d’une division qui pouvait devenir funeste à la liberté". Nihil novi sub sole. C’est par les mêmes arguments que, pendant tout le vingtième siècle, des intellectuels progressistes ont justifié les camps de concentration, le Goulag, l’élimination des classes nuisibles, la dictature du prolétariat, etc.

 

L’ancien régime détruit, le point de vue aristocratique et défavorable sur l’ostracisme disparaît des dictionnaires. Ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait plus référence à la "jalousie républicaine". L’ostracisme, ce n’est plus qu’un "jugement (et non une loi) par lequel, à Athènes, on bannissait pour dix ans un citoyen que sa puissance ou son mérite rendait suspect". Ainsi Thémistocle fut " banni par l’ostracisme, en l’an 471 avant J- C". Les extraits cités illustrent mal ce sens, à l’exception de celui de Montesquieu : "la loi de l’ostracisme fut établie à Athènes, à Argos et à Syracuse". Boileau et d’Alembert emploie ostracisme dans un sens figuré, qui n’a plus rien en commun avec la loi de la Grèce ancienne : "la vertu n’était point sujette à l’ostracisme" (Boileau) et "attaché avec superstition aux anciennes maximes, il (l’abbé d’Olivet) s’élevait par une espèce d’ostracisme contre toute innovation littéraire, soit dans les principes, soit dans les ouvrages". Quant au publiciste Baudin, il fait de l’ostracisme un principe applicable dans toute société : "l’ostracisme est le droit que se réserve une société politique de prononcer le bannissement de ceux de ses membres qui, quoique irréprochables, lui causent de l’ombrage", ce qui fait sortir ce mot de la Grèce ancienne et le rend apte à être employé au sujet de toute réalité moderne. En 1770, il est attesté dans le sens social (et non plus juridique ou politique) de "parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne", comme l’atteste l’article du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35). La définition "terme d’antiquité" est neutre et dépourvue de toute allusion à la "jalousie républicaine" : "vote par lequel certaines cités grecques bannissaient pour dix ans les citoyens qui avaient encouru la défaveur publique". Quant à l’emploi moderne, il est ainsi défini : "ostracisme se dit, par analogie, dans le langage courant, d’un parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne ou d’un groupement" (exemples : "être victime d’un ostracisme ; un ostracisme que rien ne justifie").

Dans la langue moderne, telle que la décrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire), ostracisme, en dehors de ses rares emplois dans le contexte étroit de l’histoire politique de certaines cités de la Grèce ancienne, perd son sens juridique (il n’existe plus de loi de bannissement) et a pris, comme de nombreux autres termes de droit, un sens social et uniquement social ou politique et social. C’est "l’action d’exclure d’un groupement politique, de tenir à l’écart du pouvoir, une personne ou un ensemble de personnes" et "la décision de mettre ou de tenir à l’écart d’une société, d’une collectivité par des mesures discriminatoires" et même, dans un sens affaibli, "l’attitude hostile d’un ensemble de personnes constituant une communauté envers ceux qui lui déplaisent" (Trésor de la langue française) ou "le fait d’exclure une ou plusieurs personnes d’un groupe, d’une communauté" ou, dans un sens affaibli, "l’attitude de rejet, la réserve hostile que l’on manifeste à l’égard d’une personne" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Le mot est si bien acclimaté à la société actuelle, après avoir perdu son vernis grec, qu’il a suscité de nouveaux mots : le verbe ostraciser et le participe passé ostracisé, employé comme adjectif et même comme nom (relevés dans le Trésor de la langue française et dans le Dictionnaire de l'Académie, neuvième édition).

 

Il y avait dans la Grèce antique, qui a inventé le principe démocratique, quelque chose de rude et même de vertueux dans le vote d’ostracisme (la république est fondée sur la vertu, pensait Montesquieu) ; de l’acte social ou asocial qu’est l’ostracisme, il ne reste plus que l’incompréhension des bien pensants. L’ostracisme ou le prétendu ostracisme, c’est le mal, puisque le bien consiste à beugler "tous ensemble, tous". Le fantôme de la solidarité obligatoire fait de l’ostracisme le plus grave des péchés sociaux, selon les lexicographes sociologues et très progressistes du Trésor de la langue française.

Pourtant, il est un exemple cité dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui détonne et qui, parce qu’il détonne, révèle le caractère inquiétant de l’ostracisme social. C’est : "ceux qui s’écartent de la pensée dominante sont l’objet de l’ostracisme de leurs concitoyens". Dans cet exemple, les académiciens actuels, qui sont tous de bons républicains, reprennent à leur compte, mais exprimé différemment, le jugement défavorable que leurs prédécesseurs de l’ancien régime portaient sur l’ostracisme inspiré par la "jalousie républicaine" à l’encontre des meilleurs. Ce ne sont plus les meilleurs dans l’ordre politique qui ont à souffrir de l’ostracisme des foules, mais les penseurs qui rejettent la doxa imposée par les bien pensants, c’est-à-dire ceux qui ne pensent bien que parce qu’ils occupent dans le système médiatique une position dominante.