Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01 mars 2008

Négociation

 

 

 

 

Emprunté du latin negotiatio, dont le seul sens est "négoce, commerce en grand, entreprise commerciale" (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934), le nom négociation est attesté au XIVe siècle au sens de "commerce". Oresme le définit ainsi : "négociation, gain par marchandise" ; Montaigne, au XVIe siècle, l’emploie aussi dans ce sens : "la plus riche et belle partie du monde bouleversée par la négociation des perles et du poivre" ; de même, au début du XVIIe siècle, Malherbe : "la négociation consiste à vendre et à acheter".

C’est au XVIe siècle, en 1544, que ce mot, désignant le commerce, s’étend à la politique, où il prend le sens "d’activité déployée pour aboutir à un accord concernant des affaires publiques". Cette extension de sens est révélatrice de changements importants dans l’Europe des temps modernes : les différends politiques ne sont plus seulement réglés par la guerre ; ils peuvent l’être, sans doute partiellement ou provisoirement, en suivant les méthodes du commerce. De fait, l’idée répétée partout par les Modernes (faites du commerce, vous ne ferez pas la guerre ; le commerce adoucit les mœurs ; c’est par le commerce qu’on établira la paix perpétuelle ; le commerce désarme les combattants ; etc.), dont aucun examen n’a prouvé la justesse, est vieille de près de cinq siècles. Elle vient de la Renaissance. Condorcet, dans un ouvrage au titre éloquent, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), analyse avec justesse le rôle joué par la négociation qui se substitue à d’autres moyens d’action ou de pression, tels que la guerre, l’usage de la force, les menaces, le chantage, etc. : "dans les petits Etats, on a besoin d’ajouter le pouvoir de la persuasion à celui de la force, d’employer la négociation aussi souvent que les armes". Cette remarque est valable même pour les grands Etats et les relations que ces grands Etats ont entre eux. Pourtant, en dépit de ces prédictions confiantes, la négociation n’a pas empêché que les guerres se soient succédé, quasiment sans interruption en Europe et dans le monde, depuis que le commerce a servi d’exemple pour résoudre les conflits. Lanoue, qui a participé aux guerres de religion, écrit dans une lettre : "la première finesse fut la négociation de la paix". On sait que les paix négociées pendant les guerres de religion n’ont jamais duré. A peine la négociation était-elle terminée, les combats reprenaient de plus belle.

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens ancien (il vient du latin) et premier de négociation (à savoir "commerce") n’est pas exposé (est-ce un oubli ? de l’ignorance ?). Seul le second sens, propre à la politique, est relevé : "l’art et l’action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques". Les exemples qui illustrent ce sens sont nombreux : "il entend bien la négociation ; il est habile dans la négociation ; il a été employé dans la négociation de la paix ; il n’a eu nulle part à cette négociation ; sa négociation a été heureuse ; la négociation se faisait en tel endroit ; mettre une chose en négociation". Par métonymie (de l’action de négocier à la chose négociée), le mot désigne "aussi quelquefois l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (exemples : "il a une négociation difficile entre les mains ; une négociation délicate ; on l’a chargé d’une négociation importante"). D’une édition à l’autre, les mêmes définitions sont reprises : "art et action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques" et "affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35).

C’est à partir de la quatrième édition (1762) que le très ancien sens de "commerce", celui qui est emprunté du latin et qui n’a jamais disparu de la langue française du XIVe au XVIIIe siècle, est enfin exposé, mais le mot, entendu dans ce sens, semble, si l’on se fonde sur les exemples cités, spécifique de la seule bourse des valeurs : "on dit, en termes de commerce, la négociation d’un billet, d’une lettre de change, pour signifier le trafic (comprendre : le "commerce") qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change". C’est aussi à partir de cette quatrième édition que négociation ne désigne pas seulement les grandes affaires publiques (la paix, les traités, les accords entre souverains, etc.), mais s’étend aux affaires privées ou "particulières" : "il se dit aussi en parlant des affaires particulières" (exemples : "vous voulez que je le porte à faire telle et telle chose, vous me chargez là d’une négociation difficile ; il est en négociation pour acheter une telle charge").

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple qui illustrait le sens de "commerce" est enrichi de cet autre : négociation désigne aussi "le trafic qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change, les banquiers, les marchands, etc." Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) calque sa définition sur celle des académiciens : "action d’arranger les différends publics et surtout internationaux" ("il se dit aussi en parlant des affaires particulières") ; "l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" ; "terme de commerce : trafic (commerce) qui se fait d’un billet, d’une lettre de change, etc. par les banquiers, les marchands, etc." (exemple : "la négociation du papier"). Ce dernier sens est clairement défini comme spécifique de la Bourse dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de Bourse, il désigne la transmission de la propriété d’une valeur ou d’un effet, soit par l’intermédiaire d’un agent de change ou d’un courtier, soit par contrat direct" ("la négociation d’un billet, d’une lettre de change").

 

Dans la langue moderne, le mot bascule de la politique à la société. La grande affaire de la modernité (ce à quoi elle se reconnaît, sa "signature" en quelque sorte ou son oriflamme) est le social – le social parfois doublé de l’économique : les affaires économiques et sociales, dans lesquelles se dissout la politique. Atteste ce phénomène l’article négociation du Trésor de la langue française (1971-94). Outre le sens ancien "d’action de faire du commerce, du négoce" et, en économie, celui de "discussion d’un contrat pour arriver à sa conclusion" et de "transmission des effets de commerce" ou de "marché passé dans des bourses de commerce ou de valeurs", le sens principal est "démarche(s), série d’entretiens pour parvenir à un accord, pour conclure une affaire du domaine privé ou public ou mettre fin à un différend". Les synonymes sont pourparlers, tractation. Les auteurs de ce dictionnaire ne distinguent plus les emplois de négociation, suivant que ce mot s’applique aux affaires publiques ou aux affaires privées, à la signature d’un traité de paix entre deux puissances ou d’un mariage. L’emploi le plus important est social : c’est la "discussion menée par les représentants de groupes sociaux pour parvenir à un accord sur un point de politique économique et sociale". Le synonyme est le mot très moderne de concertation (cf. la note à ce sujet). Deux extraits illustrent ce sens massif : le premier est de Sartre et se rapporte aux sempiternels communistes, espèce aujourd’hui en voie d’heureuse disparition ("je les connais les gars du parti qui ne sont pas d’accord avec ma politique (...) ; s’ils ont désapprouvé ces négociations, c’est tout simplement qu'ils les jugent inopportunes", Les Mains sales, 1948 : le titre convient parfaitement à l’auteur) ; le second de l’auteur d’un ouvrage sur les syndicats en France : "le gouvernement se donne le droit, non de déterminer le résultat des négociations paritaires, mais de leur fixer une limite" (1963).

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie françaises publiées entre 1762 et 1932-35 (de la quatrième à la huitième), la définition de négociation est déclinée en quatre sens ("action de régler les grandes affaires publiques ; ces affaires elles-mêmes ; action de régler les affaires privées ; commerce des valeurs à la Bourse"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens prennent le parti de rassembler en une seule définition les trois premiers sens : "action de négocier, de débattre les termes d’un accord, les clauses d’un contrat, etc.", ce qui se fait "dans le cadre d’une affaire commerciale ou d’un conflit d’intérêts privés", "entre des parties intéressées au règlement d’un problème politique ou social", "dans le domaine de la diplomatie et des échanges internationaux". Ce seul et même sens est distingué du sens boursier : "action de négocier des valeurs, des effets de commerce" ("négociation au comptant, sur le marché à règlement mensuel"). Autrement dit, le commerce, son exemple, ses façons de faire, ses méthodes, son rythme, etc. ont fini par tout absorber : la politique, les affaires privées de chacun (mariage, achat d’un bien, etc.), l’économie et tout ce qui se rapporte au social : tout est négociable, tout se négocie, tout peut faire l’objet de négociation, même les libertés publiques, même l’art (surtout l’art), même la culture, même l’esprit ou l’âme, même les peuples. Acheter et vendre, voilà ce qui fait l’essence de la Modernité.

 

 

Les commentaires sont fermés.