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03 mars 2008

Fruste

 

 

 

Cet adjectif, emprunté de l’italien frusto ("usé", proprement "mis en morceaux"), est enregistré dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIIe et XIXe siècles (de 1718 à 1878) avec un sens qui n’a rien en commun avec le sens actuel : "adjectif, se dit en parlant d’une médaille qui est effacée et dont la légende ne peut être que difficilement déchiffrée" (1762, quatrième édition, un seul exemple : "médaille fruste"). Dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), outre les médailles, l’adjectif "se dit également d’une pierre, d’un débris antique dont le temps a dépoli ou corrodé la surface ; et, en histoire naturelle, d’une coquille dont les pointes et les cannelures sont usées" ("un marbre, une colonne, une coquille frustes").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un "terme d’antiquaire" (id est d’archéologue) qui "se dit d’une médaille ou d’une pierre antique dont on ne peut plus reconnaître les figures et les caractères ; d’une sculpture dont le temps a altéré la forme" (Voltaire : "des médailles frustes et couvertes de rouille, dont la légende est effacée") et pour un terme "d’histoire naturelle" : "coquillages frustes, coquillages dont les stries, les cannelures et les pointes sont usées". Dans ce dictionnaire est relevé un emploi figuré qui détonnerait par son sens dans la langue moderne : un style (ou une poésie) qualifié de fruste n’est pas, comme on pourrait le croire, si l’on se fondait sur le sens actuel, un style (ou une poésie) rudimentaire, mais "un style (ou une poésie) qui porte la marque d’une haute antiquité". Ce style (ou cette poésie) est aussi ancien que les médailles ou les colonnes frustes.

Il semble que ce soit Michelet, ce héraut de la nouvelle religion moderne qui, par contresens, emploie le premier, en 1831, à propos de l’histoire romaine, fruste dans son sens moderne : "qui manque de finesse, mal dégrossi" ("peu à peu s’effaçait le type rude et fruste du génie latin"). Ce sens est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, mais pour être rejeté : "c’est d’une façon tout à fait incorrecte que quelques-uns emploient ce mot dans le sens de "rude, inculte, grossier", qui est un contresens, et disent manières frustes, un homme fruste, ce qui signifie en réalité le contraire de ce qu’on veut dire" : frustes, les manières sont en réalité polies par les ans. Le problème est que ces "quelques-uns", des modernes à n’en pas douter, ont fini par imposer ce sens nouveau. Fruste, qui signifie "usé" et, parce qu’il connote l’antiquité, le passé, la vieillesse, ce que les ans et les siècles ont poli, a pris un sens défavorable, à partir du moment où le progressisme à tout crin a triomphé en France. Dès lors, ce qui est du passé est devenu rude, grossier, inculte ; ce qui est du passé ne sait ni lire, ni écrire ; ce qui est du passé est dépassé ; ce qui est du passé n’a pas de culture, etc. ; donc ce qui est fruste est rustre et ce qui est fruste frustre les modernes dans leur marche triomphale vers le progrès infini.

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre de fruste est exposé, mais relégué dans le domaine étroit de la numismatique et de l’héraldique ; le nouveau sens est "qui présente un relief rugueux, mal poli" ou "au figuré, en parlant d’un style ou d’une production artistique en général, qui n’est pas élaboré" ; et "par extension, en parlant d’une personne ou d’un trait de comportement ou de caractère, qui manque de finesse, qui est mal dégrossi" ("âme, manière, homme frustes"), "balourd, inculte, lourd, lourdaud, sauvage". Alors que le sens moderne est rejeté dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les académiciens finissent par s’en accommoder dans la neuvième édition (en cours de publication ) : "figuré, qui manque d’éducation, de finesse ; rude, inculte, mal dégrossi". La condamnation de naguère se mue en un conseil bénin par lequel le rejet se déplace sur frustre : "à ne pas confondre avec rustre, qui est sans doute à l'origine de ce sens, et a même inspiré la forme fautive frustre". Autre temps, autres mœurs, dit la sagesse des nations ; autre temps, autres mots, dirait un philosophe.

 

 

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