Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04 mars 2008

Panique

 

Panique, paniquer, paniquard

 

 

 

A l’article panique du Trésor de la langue française (1971-94), il est indiqué que cet adjectif serait attesté dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740), ce qui est à la fois exact et inexact : exact, parce que l’entrée panique apparaît pour la première fois dans la troisième édition de 1740 ; inexact, parce que cet adjectif était défini, dans la première édition (1694), à l’entrée terreur, avec ce sens : "on appelle terreur panique une terreur sans sujet et sans fondement". Autrement dit, les académiciens ont défini d’abord l’adjectif avant d’y consacrer une entrée, ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "La Touche avait remarqué que panique n’est point alphabétiquement dans le Dictionnaire de l’Académie mais qu’il se trouve au mot de terreur. On l’a mis sous la lettre P dans la dernière édition."

Attesté dans Gargantua (Rabelais, 1534 : terreur Panice), il est emprunté de l’adjectif grec panikos, "relatif au dieu Pan" ou "de Pan" ; et comme dans Gargantua, il a longtemps qualifié le seul nom terreur : "il n’a d’usage que dans cette phrase (phrase a pour sens "syntagme" ou "groupe") : terreur panique, qui signifie une frayeur subite et sans fondement" (Dictionnaire de l’Académie française, 1740, 1762, 1798, 1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) juge qu’il peut qualifier aussi frayeur : "ne se dit qu’en cette phrase, terreur ou frayeur panique, c’est-à-dire sans sujet, sans cause légitime". Comme ce dictionnaire est universel (id est c’est un dictionnaire de choses et il tient d’une encyclopédie), Furetière explique l’origine de ce qualificatif : "cette façon de parler est fondée sur ce qu’on dit que Pan (…) a été l’un des capitaines de Bacchus, lequel mit en déroute les ennemis par le moyen d’un grand bruit qu’il fit faire à ses soldats qui combattaient dans une vallée, où il avait observé qu’il y avait plusieurs échos, ce qui fit croire qu’ils étaient en bien plus grand nombre, de sorte que les ennemis s’enfuirent sans combattre". L’explication fournie dans L’Encyclopédie (1751-65) est tout autre : "Brennus ayant fait une irruption dans la Grèce à la tête d’une nombreuse armée de Gaulois, la seconde année de la cent vingtième olympiade, s’avança jusqu’à Delphes ; les habitants consternés recoururent à l’oracle ; le dieu leur déclara qu’ils n’avaient rien à craindre, et les assura de sa puissante protection. En effet, continue l’historien (Pausanias), on vit tout à coup des signes évidents de la vengeance du ciel contre les barbares : le terrain qu’occupait leur armée fut agité de violents tremblements de terre ; des tonnerres et des éclairs continuels, non seulement les effrayaient sans cesse et les empêchaient d’entendre les ordres de leurs généraux. La foudre tombait sur leurs têtes, et des exhalaisons enflammées les réduisaient en poudre eux et leurs armes.... Mais la nuit leur fut encore plus funeste, car l’horreur des ténèbres les agita d’une terreur panique et leur fit prendre de fausses alarmes. La crainte s’empara de tous leurs sens, et l’épouvante fut si grande, que se divisant en plusieurs pelotons, ils s’entretuaient les uns les autres, croyant se battre contre des Grecs. Cette erreur qui ne pouvait être qu’un effet de la colère des dieux, dit encore Pausanias, dura jusqu’au jour, et causa à ces barbares une perte de plus de dix mille hommes ; le reste périt en se sauvant."

 

C’est donc dans la troisième édition (1740) du Dictionnaire de l’Académie française que panique est enregistré dans une entrée spécifique. La définition est reproduite telle quelle dans les quatrième, cinquième et sixième éditions (1762, 1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) abonde dans le sens des académiciens : "adjectif, terreur panique, frayeur subite et sans fondement", précisant qu’il "n’a d’usage qu’avec terreur" et qu’on "ne dit ni crainte, ni frayeur panique, quoique ce soit le même sens : ainsi le veut l’usage". Après avoir indiqué la décision de l’usage, Féraud en note les infractions : "l’Abbé Prévost a dit dans un endroit de l’Histoire des Voyages crainte panique et dans un autre frayeur panique. Rousseau a dit paniques alarmes".

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent pour la première fois que panique s’emploie aussi comme nom : "quelques personnes disent, par ellipse, une panique", ce que confirme Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "substantivement, une panique, une terreur soudaine". De nouveaux exemples en illustrent le sens : "la panique se mit parmi les spéculateurs" et "la foule, prise de panique, se dispersa en tous sens" (1932-35). Ce ne sont plus les soldats ou les ennemis qui s’enfuient paniqués, ce sont les boursicoteurs qui sont pris de panique ou c’est la foule qui en est saisie.

De la guerre à la bourse et aux foules en marche ou en transe, voilà des transferts de domaines qui ne sont pas anodins, comme s’ils indiquaient qu’un séisme social s’était produit en France, dont la langue gardait les marques. Dans l’ancienne langue, l’adjectif panique était en rapport avec la mythologique antique. Dans la langue moderne, le nom est propre à la foule, aux frayeurs collectives, aux spéculations. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent un assez long article au nom : "vive terreur, soudaine et irraisonnée, souvent dénuée de fondement qui affecte le plus souvent un groupe ou une foule et provoque de grands désordres". L’emploi "à propos de la Bourse" est illustré par cet extrait de Morand : "la crise de la fin 1929 n’avait pas de causes économiques profondes ; ce ne fut qu’une immense panique collective de Wall Street" (1930).

Le succès de ce mot dans la grande religion sociale et collective moderne est tel qu’il a produit des dérivés : paniquard (adjectif et nom) et paniquer (attesté en 1829, mais ignoré du Dictionnaire de l'Académie française) : "être pris de peur, perdre ses moyens, son sang-froid" et "frapper d’un sentiment diffus d’angoisse, de crainte" (Trésor de la langue française), adjectif et verbe qui ne sont pas enregistrés dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française.

 

 

Les commentaires sont fermés.