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09 mars 2008

Spécialisation

 

Spécialiser, spécialisation

 

 

Voilà encore deux mots modernes. Le verbe dérivé de l’adjectif spécial et le nom dérivé du verbe ont été enregistrés tardivement dans les dictionnaires : en 1863-77 par Littré (Dictionnaire de la langue française) ; en 1932-35 par les académiciens (huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française). Dans ces deux dictionnaires, la définition de l’un et l’autre mots occupe une ligne et demie. En revanche, un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), les articles qui y sont consacrés se sont allongés : ils tiennent dans une colonne et demie. Cet allongement atteste, s’il en était besoin, la modernité de ces deux mots.

En un siècle, leur sens s’est à la fois étendu à de nombreuses réalités et, d’obscur, il est devenu relativement clair. Littré, qui les enregistre le premier, les définit de façon confuse. Spécialiser, mentionné comme un néologisme, a pour sens "indiquer d’une manière spéciale" et la spécialisation est "l’action de spécialiser". Des exemples auraient pu illustrer ces sens. Littré n’en cite aucun. Pourtant, en 1826, Auguste Comte emploie spécialiser dans le sens "donner à quelqu’un un emploi spécial, déterminé et restreint" ; et en 1843, Balzac donne au verbe pronominal se spécialiser le sens de "se cantonner dans une branche particulière d’études, de recherches" (Les Illusions perdues). C’est le seul sens qui est donné à spécialiser, présenté comme un verbe pronominal, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "se cantonner dans une branche spéciale d’études" et qui est illustré par ces deux exemples : "ce critique d’art s’est spécialisé dans l’étude de la peinture espagnole" et "ce juriste s’est spécialisé dans le droit international". Il en va de même du nom spécialisation : "néologisme, action de spécialiser" (Littré) et "action de se spécialiser" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35).

Ce qui caractérise l’évolution sémantique de ces mots au XXe siècle, c’est leur extension à d’innombrables réalités sociales, potentialité latente dans les premiers emplois de spécialiser et de spécialisation chez Comte et Balzac (cf. ci-dessus). Dans le Trésor de la langue française, deux sens sont distingués suivant que le verbe est ou n’est pas pronominal. Quand il est transitif, c’est "rendre quelqu’un ou quelque chose apte à un emploi précis, déterminé, restreint" : on spécialise quelqu’un, la justice, on spécialise les quartiers d’une ville. Pronominal, c’est, quand le sujet du verbe désigne un être humain, "se consacrer à une occupation, à une recherche, à un métier déterminé" et quand il désigne une chose, c’est "être limité à un emploi spécial, restreint" (exemple : "les fonctions politiques, administratives, judiciaires, se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques", Durkheim, 1893). Le nom spécialisation a les deux mêmes sens que le verbe, suivant qu’il se rapporte à des choses ("spécialisation des productions, d’une faculté, du budget, des tarifs") ou un être humain (spécialisation dans une branche, dans une discipline, dans une profession, dans un domaine de recherche, etc.).

Ces deux mots appartiennent à la langue des industriels, des sociologues, des universitaires. Ils disent assez clairement les transformations qu’a subies la France en un peu plus d’un siècle : les processus industriels grâce auxquels sont produits massivement des biens de consommation (entre autres, la spécialisation des tâches, des fonctions, des emplois, etc.) ont été étendus à la société. Jadis, l’honnête homme ne se piquait de rien ; aujourd’hui, s’il veut être qualifié d’honnête, le spécialiste doit ne se piquer que de son domaine exigu. Ce que montrent ces mots, ce n’est pas seulement un transfert des choses aux hommes, c’est la fabrication d’êtres humains (leur production, en quelque sorte) suivant des processus empruntés à l’industrie. Les êtres sont spécialisés ou se sont spécialisés comme s’ils étaient réduits à des postes de travail, des tâches, des choses. Le sinistre destin des OS (les ouvriers dits spécialisés) est celui de tous. La spécialisation résume assez bien l’essence de la modernité.

 

 

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