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10 mars 2008

Opération

 

 

Le nom latin operatio est traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot par "travail, ouvrage" et dans le latin d’église, il prend, chez Lactance, auteur du IVe siècle de notre ère, le sens "d'œuvre chrétienne, charité" ; puis, dans la langue chrétienne des Ve et VIe siècles, le sens "d’action, d’actes", "d’effet", "d’opération divine", "d’opération du Saint Esprit". Au Moyen Age, operatio est aussi en usage dans le vocabulaire des alchimistes.

En français, opération a les mêmes sens que le mot latin dont il est emprunté. Attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle, il signifie "activité sacrée" ("opération de Dieu", chez Oresme ; "par l’opération du benoît Saint Esprit") et il entre au XIVe siècle dans le vocabulaire des chirurgiens, puis au XVIe siècle dans celui des mathématiciens et des chimistes. C’est au XVIIIe siècle que le mot s’étend au vocabulaire militaire, puis à celui des financiers. Ainsi, ce terme de métaphysique chrétienne (théologie et philosophie) a été transféré à des domaines de la langue sans rapport avec la source originelle, et cela dès le XVIe siècle, bien avant ces autres mots de la théologie (militant, propagande, création, créateur, animation, etc.) qui ont basculé de la science de Dieu au social ou socioculturel dans le courant du XIXe siècle.

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le premier sens est celui que le mot latin operatio a dans la langue de l’Eglise dès le Ve ou le VIe siècle : "l’action de ce qui opère". Il est illustré des exemples suivants : "nous ne pouvons rien pour notre salut sans l’opération du Saint Esprit ; l’opération de la grâce dans les âmes ; c’est un effet de l’opération de la grâce ; les opérations de la grâce". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le concept religieux est défini ainsi : "opération, en théologie, se dit des actions du verbe et de l’homme dans Jésus-Christ. L’Eglise catholique enseigne qu’il y a deux opérations en Jésus-Christ, l’une divine et l’autre humaine, et non pas une opération théandrique, comme s’exprimaient les monothélites et les monophysites". Dans le Dictionnaire de l’Académie, ce premier sens est suivi du sens philosophique ("les trois opérations de l’entendement ; par la première opération, on entend la simple idée ou conception des choses ; par la seconde, le jugement qu’on en fait ; et par la troisième, la conséquence qu’on en tire" - opérations qui sont nommées par Furetière (1690, ci-dessous) appréhension, discernement, raisonnement) ; et du sens d’opération en chirurgie ("action de la chirurgie sur le corps humain") et en médecine ("effet d’un remède, d’une médecine").

D’un dictionnaire à l’autre ou d’une édition à l’autre du même dictionnaire, le sens métaphysique chrétien, apparu le premier dans l’histoire de la langue, peu à peu passe au second plan ou s’efface. Un peu avant les académiciens, Furetière en 1690, dans son Dictionnaire universel, relève le sens métaphysique d’opération (qu’il présente comme figuré – une sorte de métaphore du sens médical) en dernière position, après l’emploi de ce terme en médecine, en chirurgie et en logique : "il se dit figurément en choses morales", les exemples étant tirés de la théologie : "les opérations de la grâce sur le cœur d’un pécheur endurci tiennent lieu d’un miracle ; la Sainte Vierge a conçu par l’opération du Saint Esprit". Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens premier ("action de ce qui opère") est illustré de deux exemples, l’un religieux, l’autre laïque : "les opérations de Dieu" et "les opérations de la nature". De nouveaux emplois sont relevés : opérations d’arithmétique (les quatre opérations), "en termes de guerre" ("les opérations de la campagne prochaine"), opérations de chimie ou chimiques, et "en termes de guerre, de politique, d’administration, de finance, de commerce, etc., desseins qui sont ou qui doivent être mis à exécution". Au XVIIe siècle, l’emploi d’opération dans un sens militaire heurtait les grammairiens : "au XVIIe siècle, écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), opération, en ce sens, passait pour une expression venue des gazettes étrangères et ne devant pas être employée", comme l’exprime l’académicien François de Caillières (1645-1717, diplomate et homme de lettres), auteur de Du bon et du mauvais usage dans les manières de s’exprimer, des façons de parler bourgeoises, et en quoi elles sont différentes de celle de la Cour (1693) : "ceux qui savent notre langue et qui la parlent bien disent dans ce sens-là les entreprises ou les actions de la campagne ; ce n’est pas que le mot opération ne soit français et n’ait plusieurs usages ; mais il s’agit ici de la mauvaise application qu’en font les étrangers, que nous ne devons pas imiter en cela". En anglais, il est vrai, operation a pour sens, surtout quand il est au pluriel, "movements of troops, ships, aircraft, etc in warfare or during manœuvres" (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974, troisième édition).

 

De la théologie à la science et à la société ou de Dieu à l’homme seul : cette migration sémantique condense en elle l’histoire profonde, cachée, souterraine d’une partie, non négligeable (les mots en question sont chargés d’un sens fort, lié à des concepts ou à une civilisation) du vocabulaire français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est scientiste et sourdement hostile au christianisme, illustre le sens "action d’une puissance, d’une faculté qui produit un effet" du seul exemple "les opérations de la nature", abandonnant les "opérations de Dieu", dont il fait un emploi particulier et étroit : "en termes de dévotion, l’opération du Saint-Esprit, les opérations de la grâce". Dans les dictionnaires suivants (Trésor de la langue française, 1971-94 ; Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition 1932-35 et neuvième édition, en cours de publication) certes, l’exemple "les opérations de Dieu" est rétabli, à côté des "opérations de la nature", pour illustrer le premier sens "action d’opérer" ou "action d’une puissance, d’un pouvoir qui produit un effet physique ou moral" (Trésor de la langue française), mais il est en quelque sorte noyé sous les autres sens, scientifiques et sociaux, qui prolifèrent au XXe siècle et tiennent dans trois colonnes grand format du Trésor de la langue française, de sorte qu’il a fallu former de nouveaux adjectifs, opérationnel et opératoire, pour exprimer la variété de sens issus du grand rêve moderne, à savoir rendre efficace l'action continue des hommes (et non de Dieu, bien entendu) sur la matière, la nature, le cours des choses, les autres hommes, l’esprit.

 

 

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