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17 mars 2008

Récupérer

 

 

 

Dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (1972, 3 volumes, Trévise), Paul Dupré écrit, à propos du verbe récupérer : "d’une façon générale, on tend à abuser de récupérer, soit à la place de retrouver ou de reprendre (récupérer des forces), soit à la place de ramasser, emporter, acquérir, conquérir".

Emprunté du latin recuperare au sens de "reprendre, rentrer en possession de" (le verbe recouvrer continue ce verbe latin), attesté en 1495, il est enregistré comme verbe pronominal, se récupérer, et défini en 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition) ainsi : "se récupérer, se récompenser des pertes qu’on a faites". Les académiciens ajoutent qu’il "n’a guère d’usage qu’en cette phrase : se récupérer de ses pertes" ("on dit aussi absolument se récupérer"). La définition de la quatrième et de la cinquième éditions (1762, 1798) est identique à celle de 1694, les académiciens se contentant de noter que, employé sans le complément de ses pertes, "se récupérer est du style familier". Dans la sixième édition (1832-35) est relevé pour la première fois l’emploi du verbe dans la construction transitive : récupérer quelque chose, au sens de "recouvrer", qu’illustre cet exemple : "je n’ai jamais pu récupérer mes déboursés dans cette affaire". Les académiciens ne jugent plus familier l’emploi du verbe se récupérer sans complément "il avait fait quelques pertes, mais il parvint à se récupérer". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), relève les trois emplois : transitif (au sens de "recouvrer" : "il ne peut récupérer ses avances"), pronominal ("se dédommager : se récupérer de ses pertes") et pronominal sans complément indirect ("absolument, il parvint à se récupérer"). Quelle que soit la construction, le contexte sémantique est celui des pertes d’argent, des avances consenties, des débours engagés.

Tout change dans la langue moderne. L’article qui est consacré à récupérer dans le Trésor de la langue française (1971-94) est quatre ou cinq fois plus long que celui de Littré, rédigé un siècle plus tôt (Dictionnaire de la langue française). Le verbe, comme de très nombreux autres mots de la NLF, sort du domaine financier pour désigner des phénomènes sociaux. Quand le complément direct est le nom d’une chose de peu de valeur, récupérer signifie "recueillir, ramasser, collecter", "pour en tirer parti" ou "pour en tirer un profit". On récupère de la ferraille, des chiffons, des vieux papiers, du verre perdu, des vêtements usagés, du matériel, à peu près tout. Quand le complément est le nom d’une source d’énergie, récupérer (de la chaleur, de l’énergie, du pétrole, etc.), c’est "recueillir" cette source d’énergie "pour la réutiliser", comme si la hantise des modernes, qui jettent tout ce dont ils héritent, était de ne pas détruire les choses qu’ils ont fabriquées eux-mêmes, et de les réutiliser après usage.  

Le droit est devenu moderne quand il a pris pour objet le travail. Le verbe récupérer est en usage dans ce droit-là. C’est "accomplir des heures, des jours de travail en remplacement des heures, des jours pendant lesquels, pour diverses raisons, on n’a pas travaillé" ou, familièrement, c’est "rattraper". La modernité est hygiéniste. Elle a la santé pour horizon indépassable – parfois elle n’en a pas d’autre. Récupérer, verbe dont le sens fleure bon la modernité, y est en usage au sens de "reprendre des forces, retrouver ses forces après un gros effort ou une maladie" ou de "recouvrer" (ses forces).

L’extension est si forte que le procès de récupérer affecte aussi les personnes. Aucun scrupule ne retient les modernes : ils traitent les personnes comme si elles étaient des choses. Récupérer une personne, familièrement, c’est "aller la chercher" à la gare ou à la sortie de l’école ou, si cette personne est handicapée, c’est la "réinsérer dans la vie professionnelle ou sociale". La hantise des modernes, ce sont les irrécupérables. Mais l’emploi le plus éloquent est celui de l’idéologie ou de la politique : "détourner à son profit les idées d’une personne (notamment en politique), un mouvement d’opinion ou une action collective ; neutraliser un individu ou un groupe ayant des objectifs opposés ou différents et parfois contestataires, en les amenant à servir ses propres desseins". On recueille, on ramasse, on collecte quelqu’un ou un groupe ou des idées, "pour en tirer parti" ou pour son profit personnel. Les exemples qui illustrent ce sens dans le Trésor de la langue française sont tous extraits de la littérature progressiste, celle des purs et durs  : "syndicat qui récupère un mouvement" ; "mouvement qui récupère un syndicat" ; "je ne sais pas exactement où serait Jaurès aujourd’hui ; je ne vais pas essayer de le récupérer. De nos jours, il ne parlerait sans doute plus tout à fait le langage de 1900 ou de 1910" (Le Nouvel Observateur, 1976). Ou encore, ce monument de la Bêtise béate : "on se sentait "récupéré" dès que des adultes ou des politiciens reprenaient un seul mot de la Sorbonne" (Jean Daniel, 1973).

 

 

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