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19 mars 2008

Recycler

 

 

 

 

Voilà un mot dont la modernité tient à trois facteurs : la date récente de la première attestation, le domaine dans lequel il est employé pour la première fois, l’extension rapide à d’autres domaines, dont le social.

Dérivé du nom cycle, recycler est attesté en 1959, il y a donc moins d’un demi siècle, au sens très précis et objectivement obscur de "faire passer une nouvelle fois sur la masse mise en œuvre des fluides qui n’ont pas réagi". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), cet emploi, propre au domaine de l’énergie ou à l’industrie, est glosé ainsi : "soumettre (une matière, un produit) à une opération de recyclage, la (ou le) faire repasser dans un circuit ou dans un cycle". On recycle des eaux usées, des eaux industrielles, de l’air climatisé.

En anglais, to recycle, c’est "to treat substances already used for industry, etc so that further use is possible". Cet emploi date de 1926 et il est passé en français, où ce pedigree de haute race a accéléré son usage dans ce sens (Trésor de la langue française) : "En particulier, soumettre au recyclage des déchets naturels ou industriels pour en faire un nouvel usage ; utiliser du matériau de récupération". Recycler est la grande ambition (la seule sans doute) des écologistes : "les Candidats Ecologiques (sic, avec une majuscule à l’initiale, comme Sa Majesté !) s’engagent à (...) entreprendre avec les habitants une recherche permanente de l’écologie de la commune, recycler les déchets et récupérer les matières premières" (Le Sauvage, organe de la Bêtise heureusement disparu, dépendant de cet autre organe de la Bêtise, Le Nouvel Observateur, 1977) ; ou encore : "comme on le dit dans la ferraille, "dans la voiture, c’est comme dans le cochon : tout est bon". Tout ce qui peut être récupéré sur les épaves et les voitures accidentées déclarées irréparables par les assureurs peut être "recyclé" et donc vendu" (Le Monde, 1983).

Le verbe s’emploie aussi à propos des finances et des "liquidités" : recycler, c’est "réinjecter des capitaux dans le circuit économique". Dans les années 1970-80, les gogos pensaient que les milliards de dollars que les pays islamiques ont rackettés aux riches des pays pauvres et aux pauvres des pays riches en vendant du pétrole et du gaz (trouvés dans les profondeurs de la terre, donc à tout le monde a priori) à des prix de gangsters seraient recyclés dans le développement, l’éducation, l’économie, la santé. Que nenni : ils ont été transformés en mosquées, en Corans, en kalachnikovs, en turbans, en tchadors et en prosternations en direction de la Mecque.

 

De la science, où ils sont d’abord employés, les mots recycler et recyclage (attesté en 1960) s’étendent au social dans un premier temps ; puis, des choses, ils s’appliquent à des êtres humains. La grande boucle de la modernité se clôt sur la réification des personnes. Dans le Trésor de la langue française, recycler est relevé comme un terme qui est propre au domaine de l’orientation scolaire et de la pédagogie : "faire changer un élève, un étudiant d’orientation scolaire, le faire passer dans un cycle d’études mieux adapté". Les enfants subissent un processus industriel qui s’applique d’abord aux déchets, sans que quiconque s’en émeuve. Puis le terme passe à la "formation professionnelle" : recycler quelqu’un, c’est "le soumettre à une formation professionnelle complémentaire ou nouvelle, pour l’adapter aux exigences de l’évolution scientifique et technique ou pour permettre sa reconversion". On recycle des cadres, des enseignants, des ingénieurs, le personnel d’une entreprise : ainsi ils sont soumis à des processus industriels qui tiennent à la fois de l’usinage et de la récupération des déchets. Jamais un mot n’a dit aussi clairement que recycler l’horreur moderne, dont les bien pensants sont pourtant si fiers.

 

 

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