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23 mars 2008

Enrober

 

 

 

Ce verbe est attesté pour la première au début du XIIIe siècle dans un sens qui en paraphrase la formation (il est dérivé du nom robe), à savoir "vêtir d’une robe, de vêtements". Il semble que, longtemps, il soit tombé en désuétude. Il n’a droit à une entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition, la dernière édition publiée, celle de 1932-35 ; encore est-ce dans un sens nouveau, attesté en 1858 et défini ainsi : "envelopper des médicaments, de la viande, etc. d’une couche isolante pour en masquer la saveur ou les préserver de l’air". Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), publié un demi-siècle plus tôt, Littré s’était contenté de définir enrober comme un "terme de douane " ("revêtir d’un entourage destiné à empêcher la visite des objets ainsi enrobés"), l’illustrant d’un extrait d’un manuel de droit fiscal : "pour jouir de la franchise des droits de douane, certaines substances doivent être contenues dans des fûts enrobés". Dans le Supplément de 1877, Littré, cependant, avait noté l’extension de ce terme de douane aux processus de fabrication en usage dans l’industrie alimentaire : "café enrobé, café brûlé avec du sucre, qui le renfle et le rend luisant, le caramélise, en un mot".

Les deux grands dictionnaires modernes, le Trésor de la langue française (1971-94) et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) ressuscitent en quelque sorte l’emploi ancien d’enrober, dont ils font précéder ou suivre la définition de la mention vieilli et rare : "envelopper d’une robe ou d’un vêtement semblable" (Trésor de la langue française) et "envelopper d’une robe" (Académie), les auteurs du Trésor de la langue française ayant même trouvé dans leur documentation un exemple de 1933 qui illustre cet emploi : "Mlle Bourgat (danseuse) accomplit la souple et pensive promenade de la Sarabande "assistée" de deux bambini enrobés de velours".

Cet ancien terme de douane est devenu courant dans l’art de la cuisine (enrober caramel les pommes cuites), dans l’industrie alimentaire ("entourer d’une matière protectrice, gaine, papier d’argent, etc. des produits alimentaires pour les conserver"), dans l’industrie pharmaceutique ("entourer d’une feuille d’or, d’argent, de gomme, de kératine, une pilule pour la protéger de l’action de la lumière, du suc gastrique, etc."), dans l’industrie du tabac (enrober un cigare, c’est le "revêtir les débris de feuilles serrées, qui forment le corps du cigare, de la robe, feuille enroulée régulièrement tout autour").

Pourtant, l’emploi moderne le plus éloquent d’enrober (enrober un produit pour s’épargner des droits de douane) est celui qui s’observe à propos des discours. Il est, écrivent les auteurs de dictionnaires, "figuré". C’est donc, par métaphore, que la resquille, la tromperie ou le système D s’est étendu de la fiscalité aux mots. "Au figuré" (Trésor de la langue française, 1971-94), enrober, c’est "entourer ce qui est exprimé de quelque chose qui l’atténue " ("dans la plupart des feuilles d’information, les dépêches officielles étaient enrobées de commentaires verbeux et contradictoires", Martin du Gard, Les Thibault, L’Été 1914, 1936) et c’est aussi "déguiser, masquer une pensée, des intentions…" ("j’ai plaidé ma cause, sans rien dire d’essentiel, naturellement, et même en enrobant toutes mes vraies raisons, car, ce qu’il y a de paradoxal, dans mon cas, c’est qu’il me faut mentir, et chaque jour davantage", Duhamel, 1927).

Les académiciens se contentent de noter l’emploi d’enrober ses propos, au sens "d’user de précautions oratoires pour en atténuer la portée", sans prendre conscience que ce verbe, apparemment anodin, désigne les faits les plus significatifs des discours modernes, de la parole publique d’aujourd’hui, de la nouvelle langue française et qui consistent à masquer, à déguiser, à cacher pour tromper et abuser ceux à qui on s’adresse. Que ce sens d’enrober soit apparu au XXe siècle, siècle des ténèbres pendant lequel des milliards d’hommes ont été abusés ou se sont abusés volontairement, s’inscrit naturellement dans le cours des choses. La langue est le miroir fidèle du monde. Ainsi va le monde, disait Voltaire ; à quoi il convient d’ajouter pour rendre cette maxime juste : ainsi va la langue. Encore faut-il la disséquer froidement en grattant la gangue dans laquelle elle est enveloppée pour voir et lire ce qui se réfléchit dans le miroir qu’elle nous tend.

 

 

Commentaires

NOVLANGUE
UMPISTE/PS/PC
http://www.polemia.com/contenu.php?cat_id=36&iddoc=1621

Écrit par : Amédée | 23 mars 2008

Intéressant, comme toujours.

Écrit par : Barabbas | 24 mars 2008

Les commentaires sont fermés.