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25 mars 2008

Activer

 

 

Littré, Dictionnaire de la langue française (1863-77), tient le verbe activer pour un néologisme qui a pour sens "donner de l’activité, hâter, pousser", l’employant dans ces deux phrases : "activer les travaux, le vent active le feu" ; mais dans le Supplément (1877), ayant lu chez Oudin une attestation du XVIe siècle ("une parole active (pousse) l’autre"), il corrige sa première affirmation : "cet exemple prouve qu’activer n’est point un néologisme, comme on l’a dit". Il est vrai que les académiciens l’ont enregistré dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798 : "mettre en activité (activer un nouvel établissement, activer le recouvrement d’un impôt) ; donner de l’activité à") et qu’il a disparu de la sixième édition (1832-35), celle dont disposait Littré, ne réapparaissant que dans la huitième (1932-35), dans un sens différent de celui de 1798 : "rendre plus prompt" ("activer le travail, la maturité des fruits").

Voilà donc un verbe attesté au XVe siècle au sens de "pousser (quelqu’un) à (faire quelque chose)" avec un complément indirect ("activer les cœurs à bien faire") et au XVIe siècle, en botanique, au sens de "rendre la croissance d’une plante plus rapide", et qui sort de l’usage aux XVIIe et XVIIIe siècles (il n’est relevé ni par Furetière, ni par Richelet, ni par les académiciens), et qui reparaît soudain au début du XIXe siècle au sens de "mettre en en activité" et dans un contexte social ("ce café n’est arrivé de Moka qu’après avoir activé cinq cent bras que le commerce a fait mouvoir") et dans le sens "d’accélérer".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’article consacré à activer s’étend sur trois colonnes. La simple comparaison avec l’article de Littré fait apparaître que ce verbe s’est étendu à d’innombrables réalités. Il est vrai que son sens est en accord avec l’idéologie moderne, dont l’horizon indépassable est bouger, agir, faire changer les choses, les activer, etc. Quand le verbe est suivi d’un complément qui désigne une chose, il a pour sens "en rendre l’activité ou le déroulement plus intense ou plus rapide" (activer la marche, les emménagements, l’appétit, le feu, la flamme, etc.) ; quand cette chose est une couleur ou une odeur, il signifie "en rendre l’éclat ou la sensation plus vifs". Moderne, les sciences l’accaparent : médecine (activer la circulation du sang), physique (activer l’évaporation), œnologie (activer la fermentation du raisin), physique ("rendre radioactif") et même la psychologie ("stimuler l’activité par une animation intense").

Au XXe siècle, le verbe qui s’employait à propos de choses s’emploie aussi à propos d’êtres humains : de la science à l’homme ou l’homme traité comme une chose, voilà un fait qui est "emblématique", diraient les biens pensants, de la modernité, pour signaler simplement que cet emploi s’accorde avec la grande religion, sociale et scientiste, moderne. Ce qui est activé, c’est le remords, le passé, le zèle, la haine, une tendance (selon l’inénarrable Mounier, 1946), l’imagination, les antagonismes, la curiosité, la lutte, un vote, soi-même : "le cuisinier s’active devant ses fourneaux", exemple cité dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française, et "familier, activez le mouvement ! activez-vous ! ou activez !" au sens "d’agissez plus promptement, de pressez-vous".

Dans la langue, l’homme est l’objet de processus qui jadis touchaient la matière, les éléments de la chimie ou les atomes de la physique nucléaire, etc. La science triomphante installe sa modernité au cœur même de la langue, sans doute comme un prodrome d'un phénomène social réel :  la technicisation ou usinage ou formatage du peu qui reste d’humain dans l’homme.

 

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