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26 mars 2008

Mythologies intellotes 26 : que philosopher, c'est apprendre à mentir

 

 

De tous ceux qui se parent ou que l’on pare du beau nom de philosophe, André Comte-Sponville est le moins détestable. Il écrit bien, il sait parler, il a le sens de la langue française, il rédige avec passion, il écrit de beaux livres, parmi lesquels Petit traité des grandes vertus (1995, P.U.F.). Il est donc instructif d’analyser ses écrits pour avoir une idée de ce qu’est la philosophie aujourd’hui. Dans Présentations de la philosophie (2000, Albin Michel), ouvrage qui couronne la publication d’anthologies réunissant des textes traitant de douze Pensées sur la morale, Pensées sur la politique, etc., André Comte-Sponville s’adresse à un "tu" désignant un lecteur apprenti philosophe pour montrer, dans douze séances de vrais travaux pratiques, comment on peut ou comment on doit, à la manière de Socrate, philosopher. Ce qu’il fait à partir de douze notions, domaines ou concepts, à savoir : la morale, la politique, l’amour, la mort, la connaissance, la liberté, Dieu, l’athéisme, l’art, le temps, l’homme, la sagesse. Bien qu’il soit agrégé et docteur, il se défend d’enseigner la philosophie, ce qui serait ajouter un savoir à la liste des savoirs : il veut apprendre à son lecteur apprenti philosophe à philosopher, ce qui n’est pas la même chose. De tous nos philosophes, c’est celui qui ressemble le moins au maître de philosophie que Monsieur Jourdain rémunère pour apprendre l’orthographe.

Pourtant, ce qui effare le mieux disposé des lecteurs, c’est l’odeur de rance que dégage chacune de ces leçons. Socrate a été inculpé, poursuivi, jugé et condamné à mort, Comte-Sponville ne le sera jamais. Socrate était insolent, Comte-Sponville pense bien. Socrate faisait l’effort de saisir le réel, Comte-Sponville s’évertue à le cacher. Tout est expliqué. Tout est clair et ordonné. Le discours donne de la cohérence à ce livre, mais la cohérence est bornée aux seuls mots. Verbale, elle est aussi illusoire.

Comte-Sponville croit que la morale n’est pas l’obéissance à une loi, qu’elle soit la loi des hommes ou la révélée. L’obéissance ne serait que prudence, comme le prouve le mythe de l’anneau de Gygès, qui rend invisible. Que ferions-nous si personne ne nous voyait ? En profiterions-nous pour voler, tuer, abuser, violenter ? Non, bien sûr : ce ne serait pas moral. Quand nous ne courons pas le risque d’être pris, emprisonnés, condamnés, envoyés aux Enfers, etc., la morale est ce qui oblige à ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait. Elle fait suivre une loi, comme si cette loi était valable pour tous les hommes, à quelques pays, religion, tribu, continent, etc. qu’ils appartiennent. Comte-Sponville résume ce qu’est la morale : "Croyant ou incroyant, tu ne te permets pas tout ; tout, y compris le pire, ce ne serait pas digne de toi !" (page 29). Ce qui est digne de l’homme, ce sont des actions accomplies "sans rien espérer pour cela", comme dit Kant. "La morale est cette exigence universelle, ou en tout cas universalisable, qui t’est confiée personnellement".

Ainsi conçue, la morale forge à celui qui l'adopte une belle âme en toutes circonstances. Tout cela est bien, tout cela est beau, tout cela est parfait. Mais que nous importe ce qui fait agir nos voisins ? L’important n’est pas qu’ils aient une belle âme ou le cœur pur ou de bonnes intentions, mais qu’ils ne nuisent à personne. Qu’ils suivent Dieu, Marx, un maître ou leur bonne conscience tout leur saoul, pourvu qu’ils ne maltraitent pas leurs enfants, qu’ils ne volent pas leurs voisins, qu’ils ne tuent pas leurs semblables. Ce que défend Comte-Sponville en matière de morale est la pose ou la posture qui se résume dans "faire la belle âme". C’est la morale dominante, celle des media, des puissants du jour, des donneurs de leçons à tout bout de champ, des professeurs de vertu, des "humanitaires" intéressés, c’est la morale qui rapporte gros, qui ouvre les micros des radios ou des télés et les colonnes des journaux. Or, elle a beau être assénée dans les collèges, lycées, universités de France, elle a beau être parée aux couleurs de l’arc-en-ciel, elle a beau être mise sur un piédestal ou portée au pinacle, elle a beau être le stigmate de la vertu, elle n’empêche pas les crimes et les délits de prospérer. Au lieu de les endiguer ou de les arrêter, elle leur laisse libre cours : elle ne fait plus barrage à rien. Face à ce désastre, ce que demandent les citoyens ordinaires, qui savent que "la belle âme" est le manteau dont les hypocrites couvrent leurs agissements, ce n’est pas que leurs voisins ou les maîtres de leurs enfants soient de belles âmes, c’est qu’ils ne leur nuisent en rien. La belle morale personnelle et universelle en même temps, valable en tout temps et tout lieu, est un leurre, si elle laisse aux criminels et aux délinquants le champ libre pour accomplir leurs forfaits.

La vertu bariolée aux couleurs métissées de l’arc-en-ciel n’est d’aucun remède pour rétablir les bonnes mœurs, le rappel de la loi encore moins. Le corpus législatif s’accroît chaque année de dix à douze mille pages : ce n’est plus une "table", c’est un Himalaya de mots. Les lois sont des énoncés sur le sens desquels on dispute à l’infini. Les commentaires s’entassent les uns sur les autres. On fait des lois sur tout et pour n’importe quoi : pour interdire aux adolescents de fumer, pour interdire aux femmes enceintes de boire, pour interdire à la police de faire usage de ses armes, etc. Or, la vérité de la morale, c’est-à-dire son efficacité, est autre ou ailleurs. Elle est dans les mœurs. Quand un peuple a des mœurs, il n’a plus besoin de lois. Les mœurs sont la morale de chacun et de tous. Chacun s’y plie. Dans un pays qui a des mœurs, le principe nul n’est censé ignorer la loi a un sens, puisque la loi se limite à traduire les mœurs en mots. L’impératif universel aussi a un sens, puisque la loi en a un. Tant que les mœurs seront méprisées, tant qu’il sera de ton bon, chez les belles âmes, de s’en gausser, tant que tout sera fait pour qu’elles ne régissent plus les comportements, tant qu’elles resteront le propre de quelques innocents, tant qu’elles ne seront pas rétablies en France, il est vain de chercher l’essence de la morale : ce n’est que parader et, en ces temps de misère que sont les nôtres, jouer à la belle âme, en exhibant ses décorations vertuistes, est aussi indécent que de fermer les yeux devant les camps de la mort.

La leçon qui traite de la politique va dans le même sens. Page 37, Compte-Sponville s’adresse à son apprenti philosophe en ces termes : "Vas-tu laisser le champ libre aux racistes, aux fascistes, aux démagogues ? Vas-tu laisser les bureaucrates décider à ta place ? Vas-tu laisser des technocrates ou des carriéristes t’imposer une société qui leur ressemble ?" Les trois questions sont si vagues, elles sont si évidentes, elles sont posées sur un ton si arrogant qu’aucune autre réponse que "non" n'est possible. Seul un salaud fini ou un inconscient total peut tolérer que le champ libre soit laissé aux racistes ou que la France soit gouvernée par des fascistes. Pour Comte-Sponville, la politique, c’est l’extension de sa morale à lui à la vie publique. C’est faire la belle âme par procuration ou d’outre-tombe, non plus dans le champ privé des actions individuelles, mais dans l’Etat. Fascisme, racisme, tyrannie sont combattus à longueur de pages et à en perdre haleine. C’est à la portée de n’importe qui, puisque, chez Comte-Sponville, ces monstres ne sont que des mots. Saint Georges terrassait un dragon, Comte-Sponville se contente d’affronter des mots qui ne sont jamais définis. Nulle part, il n’est précisé qui sont les fascistes et à quoi se reconnaissent les racistes. Il est évident que raciste et fasciste sont les autres noms d'Hitler. Ils désignent l’innommable, ils sont l’immonde ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête. Le fasciste et raciste a beau frétiller de plaisir quand il est agoni d’injures, il n’égorge personne, il ne brûle pas les écoles, il n’appelle pas ses affidés à tuer leurs semblables, il n’incite pas les siens à conquérir l’Arabie saoudite ou à soumettre les musulmans à sa loi. Au moment où Hitler est ressuscité, des fous furieux égorgent, tuent, massacrent pour satisfaire leur Allah, tout en brandissant haut et fort le Livre qui les fait agir, partout dans le monde : au Soudan, en Irak, en Arabie, au Nigéria, en Ossétie, en France même, etc. là où vivent les "infidèles" ou les mécréants, tous ceux dont le mérite, qui n’est pas mince, est de n’avoir jamais nui à qui que ce soit. Les racistes et les fascistes existent bel et bien, en chair et en os. Ils ont un nom, ils ont un visage, ils ont une réalité. Or, Comte-Sponville ne les désigne jamais par leur nom, il les cache, il les protège, il leur "laisse le champ libre", béat et content, il ferme les yeux sur leurs agissements, se contentant de faire tourner le moulin à prières de la belle âme.

En bref, pour un philosophe grand public, les choses sont claires. Philosopher aujourd’hui, c’est se gaver d’ersatz ; c’est étaler son or par temps de grande misère ; c’est s’aveugler sur les nuisances qui infectent le monde ; c’est discuter du sexe des anges quand l’humanité est menacée. Ainsi conçue, la philosophie a remplacé les prières ou les actions de grâce que les croyants disaient jadis pour se préserver du Malin ou pour remercier le Ciel d’avoir survécu à la peste. Comte-Sponville a philosophé dans douze leçons. Pourquoi douze et pas onze, dix, quinze ou vingt ? Le nombre a quelque chose de magique. 12 est le produit de 3 (comme la Trinité) par 4 (comme les Evangiles), l’année compte douze mois, le Christ a été suivi par douze apôtres, les œufs se dénombrent par 12. Comte-Sponville place son "philosopher" sous l’égide de la raison. La pauvre raison a le dos large. 12 est le grigri qui éloigne le mauvais œil ou qui cache non seulement que la philosophie est aveugle, mais qu’elle a pour but d’aveugler ceux qui ont encore l’usage de la vue.

 

 

 

Commentaires

Analyse impeccable. Avez-vous lu ses jolis Impromptus ? il s'agit selon moi de son livre le plus intéressant.

Écrit par : Rafaël | 26 mars 2008

Non. Mais je vais le lire dès que possible.
Merci

Écrit par : Arouet Le Jeune | 26 mars 2008

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